De l'art de lutter un genou à terre

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Victor Grossman
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lundi 6 novembre 2017
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Chapô
Entre confusion parlementaire et banalisation de l'extrême-droite, la gauche allemande cherche sa voie. La voix des sans-droits s'exprime alors où on ne l'attend pas, par exemple dans un stade de football.

Je commencerai par les bonnes nouvelles, même si elles ne sont plus de la première fraîcheur. Au cours d'une session estivale, le Parlement allemand (l'ancien, depuis remplacé suite aux récentes élections) a enfin légalisé le mariage pour les personnes de même sexe. Les pactes d’union civile, qui étaient déjà possibles, ont été mis sur un pied d’égalité avec les mariages réguliers, ouvrant ainsi le droit à l’adoption pour tous les couples. On estime que 80% de la population était favorable à cette décision, mais le moins qu’on puisse dire est que ce pourcentage ne s’est pas retrouvé parmi les délégués de l'Union Chrétienne-Démocrate (CDU) de Merkel ou de l'Union Chrétienne-Sociale (CSU) bavaroise. Merkel ayant assoupli la discipline de parti et laissé ses délégués voter selon leur conscience, soixante-dix d’entre eux se sont ainsi joints à tous les autres partis pour voter "Oui", soit 22.5% du groupe parlementaire. Merkel, pour sa part, a voté "non". Au total, 393 délégués ont voté pour, 226 ont voté contre, et quatre se sont abstenus.

Autre nouvelle positive, du moins pour les Berlinois et les visiteurs : l'Opéra National sur le boulevard Unter den Linden est finalement rouvert après sept ans de réparations et de rénovations. Construit en 1743 pour le roi Frédéric II (« le Grand »), incendié un siècle plus tard, détruit deux fois sous le feu des bombes deux siècles plus tard et reconstruit par la RDA, c’est le plus beau bâtiment de Berlin à mes yeux. L'opéra est plus important ici qu'aux États-Unis, même pour beaucoup de gens de la « classe moyenne », qui peuvent maintenant se réjouir sous les auspices de Daniel Barenboim, son directeur musical, chef d'orchestre et pianiste argentin (également de nationalité espagnole, israélienne et palestinienne!) Mais qu’en sera-t-il du prix des billets ? mieux vaut ne pas y penser! Et combien de millions supplémentaires a-t-il fallu allonger au-delà du devis d’origine? Là encore, fermons les yeux. Le seul cas qui surpasse celui de l’opéra est celui du nouvel aéroport de Berlin, dont l'ouverture, qui aurait dû se faire en grande pompe en 2011, est maintenant prévue en 2019, ou peut-être en 2020, qui sait. On ignore combien de fortunes se sont constituées au passage dans cette aventure qui a coûté sa carrière politique à un maire de Berlin – espérons que ce premier crash ne soit pas un mauvais présage ! Berlin continue de s’entredéchirer pour savoir s’il faut conserver l’ancien aéroport de Tegel ou le mettre au rebut.

Ceci nous mène à la politique, qui n'est pas un sujet facile pour les profanes (pour les initiés non plus, d’ailleurs). L'été dernier, dans l’Etat fédéral de Basse-Saxe, à l'ouest de l'Allemagne, une déléguée Die Grünen (les Verts) a rejoint les démocrates-chrétiens (CDU) (on a insinué qu’elle avait été achetée). Or la perte de ce seul siège suffit à faire perdre la majorité à la coalition du parti social-démocrate SPD et Die Grünen. Celle-ci n’étant plus, il a fallu organiser des élections spéciales dans cet Etat fédéral, trois semaines seulement après les élections nationales [du 24 Septembre 2017]. La victoire de la CDU paraissait assurée. Les sociaux-démocrates (SPD) avec leur nouveau patron Martin Schulz dégringolaient dans les sondages encore plus rapidement que le parti de Merkel tant au niveau fédéral que régional, et étaient loin derrière. Mais à la surprise générale, les sociaux-démocrates ont remporté le sprint final avec une avance de 3,3 %, et se sont senti pousser des ailes. Mais leurs petits copains Die Grünen ont perdu 5% dans la course, ce qui a trop affaibli le duo pour reconduire l'ancienne coalition – cette fois encore à un siège près. Le Freie Demokratische Partei (FDP – parti libéral), amis des grandes entreprises, a refusé de se joindre à eux pour former un trio de gouvernement. Pour ne rien arranger, le parti d'extrême droite Alternative für Deutschland ((AfD - Alternative pour l'Allemagne) a obtenu des sièges, chose inédite dans cet État – même si le résultat n’a pas été à la hauteur de leurs espérances. Hélas, Die Linke (la Gauche) n'a pas réussi à franchir l'obstacle des 5 % [nécessaire à l’obtention de sièges]. Avec seulement 4,6% des voix, et malgré  une progression de 1,5 % par rapport aux élections précédentes, , le parti est donc resté à la porte du Parlement régional. L'impasse politique à Hanovre, capitale de l'Etat, rend l'avenir de la Basse-Saxe très incertain.

L'avenir du gouvernement fédéral l’est tout autant, pour des raisons similaires. Cette fois c’est le SPD qui a essuyé un revers en échouant dans la course pour la première place. Refusant de continuer à jouer le deuxième violon d'Angela Merkel pour quatre années supplémentaires, il s’est retiré de la grande coalition. Ce binôme ayant pris fin, et alors qu’aucun autre parti n’est suffisamment important pour devenir un nouveau partenaire pour la CDU (et l'AfD étant exclue du jeu), deux partis ne suffisent pas à former une coalition de gouvernement, et il est clair qu’au moins trois devront s’allier. Certain·e·s auraient espéré une coalition "rouge-vert-rouge" entre le SPD, Die Grünen et un Die Linke obéissant et édulcoré. Mais les résultats cumulés de ces trois partis sont tout simplement trop faibles pour atteindre la majorité requise de 355 sièges.

En Allemagne, [contrairement aux Etats-Unis], les partis politiques ne sont pas associés à des animaux, comme les ânes ou les éléphants, mais à des couleurs. Le SPD revendique toujours le rouge, le jaune est la couleur des Démocrates Libres (FDP). Une combinaison de ces deux partis avec Die Grünen serait donc une coalition « feux de signalisation » (vert-jaune-rouge). Cette combinaison est elle aussi inenvisageable faute de majorité.  Puisque l’union « chrétienne » CDU-CSU est liée à la couleur cléricale du noir, la seule possibilité restante semble être une « coalition jamaïcaine » : noir, jaune, vert, comme le drapeau de cette île-nation par ailleurs sans aucun rapport avec cette combinaison politique. Or les Libéraux Démocrates refusent obstinément de s’allier avec Die Grünen : ils semblent se souvenir des temps aujourd’hui bien lointains où ce parti était quasi gauchiste. Aujourd'hui, malgré les échos occasionnels de ce passé au niveau de la base où les racines verdissent, le parti a pris une teinte olivâtre et uniforme, beaucoup de ses dirigeants s’occupant moins du niveau de vie des Allemands que de chercher des  querelles dangereuses à la Russie. De manière générale, la jalousie, l'opportunisme et les zigzags stratégiques brouillent la route menant à la composition des coalitions allemandes – et ni les feux de circulation, ni l’évocation d’une île du Golfe du Mexique n’y changeront rien.

Ces basses négociations de comptoir détournent l'attention d'une menace essentielle. Pour la première fois, des membres de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) siègeront au Bundestag, forts de quatre-vingt-quatorze sièges. On n’a aucune peine à imaginer une croix gammée tatouée sous les nouveaux costumes d’un bon tiers d’entre eux, et tous pourraient porter des insignes franchement nationalistes. Certains ont qualifié le Mémorial des victimes de l'Holocauste de Berlin de « monument de la honte » pour l'Allemagne - honte non pas de l'Holocauste, cela s’entend, mais bien du monument lui-même ! L’un d’entre eux a salué le rôle exemplaire de la Wehrmacht allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Le dirigeant du parti, attaquant la fonctionnaire en charge de l'intégration des immigrés, qui porte un nom turc mais est née à Hambourg, a affirmé dans un vocabulaire typiquement nazi qu'elle serait bientôt « déportée en Anatolie (Turquie), Dieu merci! » Certains partisans de l'AfD ont montré leur appétence pour la violence physique, tandis que de nombreux policiers ont démontré une promptitude bien moindre quand il s’est agit d’intervenir contre eux que pour arrêter des manifestants de gauche. Les chaînes de télévision, et même un évêque luthérien dans le bastion AfD de la Saxe (à ne pas confondre avec la Basse-Saxe), n’hésitent pas à qualifier ces politicien·ne·s de « personnalités normales » sur la scène politique. N'est-ce qu'une question de temps avant que d'autres politicien·ne·s montrent la même disposition à les accepter? Die Linke, au moins, persiste à tenir un clair discours de refus : « Non, le fascisme n'est pas une opinion, c'est un crime ! » Elle maintient que l’AfD doit être évitée et isolée, comme doit l’être tout vecteur de contagion dangereuse.

 

Dimanche 15 octobre, la menace s’est encore précisée. Le Parti de la Liberté autrichien (Freiheitliche Partei Österreichs - FPÖ), frère de sang de l'AfD allemande et de tous les partis d'extrême droite en Europe, s'est hissé au troisième rang lors des élections (26 %) et formera très probablement une coalition avec le vainqueur, le Parti Populaire de centre-droit (Österreichische Volkspartei- ÖVP), lui-même en net progrès avec 31,6 % des voix. Les sociaux-démocrates (Sozialdemokratische Partei Österreichs - SPÖ), pourtant en deuxième place, seront alors évincés de la chancellerie et des sièges douillets qu'ils occupaient jusqu’à présent au sein du Cabinet. Le gouvernement issu de la coalition du centre droit et de l’extrême droite, né d’une campagne de propagande véritablement nauséabonde contre les réfugiés, les poussera sur les bancs inconfortables de l'opposition. Ils seront ainsi punis pour des années de suivisme et de reniement passées dans un conformisme confortable évacuant tout conflit, et pour avoir été jusqu’à offrir de collaborer avec le Parti de la Liberté d'extrême droite si cela pouvait permettre de reconquérir des positions au sein du gouvernement. Cette offre faite à contrecœur a été ignorée, et les nouveaux dirigeants autrichiens de droite dure pourraient même rejoindre le « groupe de Visegrád » - Pologne, République tchèque, Slovaquie et Hongrie - tous unis pour défier l'Union européenne (et Angela Merkel) et rejeter sans distinction les réfugiés de toutes origines. C’est la xénophobie qui est en marche, et peut-être pire encore.

La plupart de ces tendances fondamentalement haineuses exploitent l'insécurité, les inquiétudes et la déception de larges pans de la population, en particulier dans les régions autrefois dirigées par les communistes, y compris l'ex-RDA. Les gens se sentent floués – ils cherchent des boucs émissaires, et politiciens habiles et journalistes sans scrupules les poussent à se tromper de cible en attirant l’attention sur le moindre fait divers, entretenant ainsi la méfiance et la haine de tous les « autres », surtout s'ils parlent une langue ou portent des vêtements différents. La seule opposition véritable devrait provenir de la gauche. Là où elle mène de vrais combats, elle regagne du terrain, comme on l’a vu en Grande-Bretagne avec Jeremy Corbyn. Mais les Corbyns sont rares. Même Die Linke en Allemagne est divisée. Au sein du parti, à peu près tout le monde est d’accord pour défendre les droits des réfugiés et pour expliquer que leur exode résulte de l'étranglement des économies du Sud par les pays riches du Nord, ainsi que des conflits militaires déclenchés et armés par des forces venues de ces mêmes pays, comme les exportateurs d'armes Heckler & Koch ou Rheinmetall. Mais il n'y a pas toujours d’accord sur le nombre de personnes à accueillir ni sur la meilleure façon de résoudre les pressions qui en résultent.

Là où la gauche réussit à surmonter la confusion et à diriger la colère contre ceux qui sont réellement responsables de ces troubles, là où elle prend la tête de la résistance, elle a tout à gagner. Mais lorsqu'elle est considérée comme faisant partie intégrante de l’ordre établi, comme un parti comme les autres qui ne mérite à ce titre aucune confiance, alors elle a tout à perdre, y compris au sein de son électorat traditionnel. C'est ce qui s'est passé lors des élections fédérales, de manière parsemée en Allemagne de l'Est, mais de manière très sensible dans l'Allemagne de l'Ouest où la gauche est traditionnellement plus militante. La seule réponse aux dangers actuels, à mon sens, est une Gauche de combat qui prend l’initiative de luttes et et se joint à ceux qui se battent en faveur des droits des personnes, en orientant les énergies vers les véritables responsables des problèmes, et non pas vers les réfugiés et les immigrés.  

En ce moment, une première possibilité en ce sens serait de soutenir les employés de Air Berlin, aujourd'hui en faillite et repris par son rival Lufthansa, et dont plusieurs milliers vont bientôt être confrontés au chômage et au désespoir. Une autre possibilité - pour terminer sur une note encourageante – serait d’applaudir l'équipe de football berlinoise Hertha qui a fait acte de solidarité dans la lutte contre le racisme aux Etats-Unis et parmi les hooligans du football européen, en mettant symboliquement le genou à terre en début de match. Les joueurs (et le manager) ont reçu des éloges presque unanimes dans le milieu du football, démontrant qu'on peut parfois s'agenouiller et combattre en même temps!

 

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