Elections autrichiennes: précis de décomposition politique

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Jean-Louis Bothurel
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lundi 30 octobre 2017
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Crise identitaire des grands partis, succès de l’extrême droite et prémisses d’une réinvention à gauche : les élections législatives en Autriche marquent la fin d’un régime politique bien particulier tout en confirmant des tendances à l’œuvre en Europe.

Depuis dix ans, l’Autriche était gouvernée par une grande coalition du parti social-démocrate (SPÖ) et des conservateurs du Parti Populaire (ÖVP). L’effondrement du premier est en passe de mener les seconds (arrivés en tête pour la première fois depuis 1966 et 2002) à former un gouvernement d’union avec le Parti de la Liberté (FPÖ) d’extrême-droite, qui retrouve son niveau de la fin des années 1990, à l’époque où il était mené par le tribun national-libéral Jörg Haider. Mais les enjeux des élections de cette année dépassent largement ce résultat attendu : c’est toute la vie politique autrichienne et le système des partis qui l’organisait qui se sont effondrés.

 

1. La fin de la Grande coalition : une crise de régime

La séquence électorale 2016-2017 marque l’entrée de la « Deuxième République » dans une phase de crise terminale. Le système politique autrichien était un cas d’école de « pilarisation » sociale et politique : les grands partis historiques, qualifiés de « camps », ont tous une histoire séculaire et disposent chacun de réseaux de sociabilité propres et très développés, comparables aux « contre-sociétés » du mouvement ouvrier.

Le camp le plus fort historiquement est celui de la sociale-démocratie (SPÖ), structurellement hégémonique à Vienne et dans quelques poches à l’est du pays. Le SPÖ est issu du mouvement ouvrier et y reste attaché : aucune force viable n’a jamais réussi à exister nationalement à sa gauche et il inclut encore, un peu comme pour le Labour anglais, une aile radicale marginale mais audible. Les conservateurs de l’ÖVP sont les héritiers assagis du parti clérico-fasciste des Chrétiens-Sociaux de l’Entre-Deux-Guerres et sont aujourd’hui encore organisés sur une base localiste et corporative (on n’adhère jamais directement à l’ÖVP, mais toujours à une de ses organisations socio-professionnelles locales).

La « Deuxième République », qui se caractérise depuis 1945 par un système d’organisation de la prise de décision couplé à des structures sociales conservatrices et soucieuses de consensus, a débouché sur un mélange de clientélisme, de localisme et de cogestion à la fois extrêmement stable et extrêmement corrompu, où le mélange des genres entre presse, politique et industrie est généralisé. Le SPÖ est ainsi lié aux chemins de fer autrichiens, dont Christian Kern a été le PDG, et à la branche autrichienne de Siemens ainsi qu’à certains banques mutualistes, tandis que l’ÖVP est en symbiose avec l’agro-industrie, la petite fonction publique et la banque Raiffeisen, un des premiers investisseurs privés du pays.

La volonté de renverser ce système de partage des prébendes est pour beaucoup dans la double ascension du FPÖ et des Verts dans les années 1990, lorsque la chute du Mur et l’entrée de l’ex-République neutre dans l’UE ont mis à mal le modèle autrichien d’économie mixte et de cogestion. La présidentielle chaotique de 2016 a vu la victoire in extremis de l’indépendant Alexander van der Bellen, ex-leader des Verts, contre le numéro 2 du FPÖ, le pangermaniste revendiqué Norbert Hofer, après l’effondrement des candidats soutenus nominalement par les deux partis de gouvernement. Cet événement a été un signal que l’ÖVP a mieux entendu que le SPÖ: confronté de toute façon à un défi de réorganisation, il a su se réinventer comme on le verra plus loin.

 

2. Réunification de l’extrême-droite et renaissance du pangermanisme

Le FPÖ est le parti-leader du « Troisième Camp » national-allemand, dont le parti nazi est le représentant historique le plus connu mais qui ne s’y est jamais réduit – le « troisième camp » est d’ailleurs identifié depuis le 19e siècle. Historiquement pangermaniste, le « Troisième Camp » s’est converti progressivement au chauvinisme autrichien, essentiellement du fait que l’Allemagne d’après-1945 semblait avoir définitivement renoncé au programme pangermaniste. Pour les pangermanistes, l’Autriche, que les nationaux-allemands ont toujours détestée, devenait alors une Allemagne de substitution, à partir de laquelle la reconquête du reste de l’espace germanophone pourrait être lancée. Le récent regain du nationalisme en Allemagne change la donne : le FPÖ a  très vite noué d’excellents contacts avec le parti d’extrême-droite Alternative für Deutschland (AfD), dont le leader Alexander Gauland a dernièrement reconnu qu’il prenait régulièrement conseil auprès du FPÖ. La nouvelle donne électorale allemande n’est donc pas sans incidence sur le FPÖ, dont les courants ouvertement pangermanistes n’ont jamais été si puissants depuis 30 ans, et qui se pose maintenant en leader historique d’une famille politique européenne supposément légitimée par les élections récentes dans les pays voisins.

Il serait erroné de voir dans le résultat du FPÖ une renaissance de l’extrême-droite. En réalité, celle-ci a toujours été à un niveau élevé mais sa puissance était masquée par ses divisions. Il était représenté lors des élections de 2013 par trois partis, le FPÖ (20,5 % des voix), le BZÖ national-libéral héritier de Jörg Haider (3,5 %, juste en-dessous du seuil de représentation parlementaire de 4%), et la Team Stronach, une dissidence du BZÖ après la mort d’Haider, financée par le milliardaire Frank Stronach (5,7%). Le « Troisième Camp » s’est réunifié aujourd’hui autour du FPÖ, qui totalise 26 % des voix, contre 30 % pour toute sa famille politique en 2013 et 28 % en 2006 (FPÖ+BZÖ). En 1995 et 1999, à l’époque où Jörg Haider avait unifié son camp derrière lui, le FPÖ avait culminé à 26,9 % avant d’exploser en 2002. Il n’y a donc à tout prendre pas de hausse de l’extrême-droite en Autriche, mais une réunification de cette famille à un niveau dont elle est coutumière. Il y a encore un an, beaucoup prédisaient que le FPÖ remporterait les élections.

 

3. Recomposition politique : déclin des partis, essor des « mouvements »

En 2013, les partis de la Grande Coalition totalisaient 50,8 % des voix. Dès cette époque, trois faits semblaient acquis. Les élections suivantes déboucheraient sur une autre coalition ; la décomposition rapide du Team Stronach et la disparition du BZÖ allaient libérer près de 10 points d’électeurs oscillant culturellement entre FPÖ et ÖVP ; le jeune ministre des affaires étrangères Sebastian Kurz allait prendre tôt ou tard la tête de l’ÖVP et tenter une opération d’absorption de cette masse électorale, dont le succès serait conditionné à une rupture avec les structures corporatives du parti. Ces trois prédictions se sont réalisées à partir de ce printemps, avec la démission-surprise du chef des conservateurs, pris en étau entre un chancelier social-démocrate, Christian Kern, relativement populaire, et un FPÖ conquérant. Sebastian Kurz, qui faisait figure de recours, a réussi à imposer ses conditions au parti pour en prendre la tête : élections anticipées, refonte des structures internes, mainmise complète sur la communication du parti et sur la sélection des candidats de la « Liste-Kurz-Nouveau Parti Populaire » (le nom et la couleur traditionnelle de l’ÖVP, le noir, ont été écartés de la campagne). Le double modèle revendiqué : Emmanuel Macron et Victor Orban.

La question migratoire, souvent mise en avant pour expliquer le résultat final, n’a joué à bien des égards qu’un rôle adventice, contingent. Certes, Sebastian Kurz s’en est servi pour marquer son basculement vers une coalition ÖVP-FPÖ mais en réalité, tant le SPÖ que l’ÖVP avaient dérivé dès 2015 vers des positions proches de celles des Etats du groupe de Visegrad (rétablissement de contrôles militaires ou policiers aux frontières, refus d’accueillir des migrants même s’ils bénéficient du statut de réfugiés, ciblage spécifique des migrants musulmans), à la fois dans l’idée (illusoire) de contenir le FPÖ et pour se ménager la possibilité d’une coalition avec lui, que les deux partis pratiquent déjà au niveau local.

 

4. Recompositions à gauche : déroute des Verts et naissance de la Liste Pilz

La crise du régime politique autrichien n’a pas épargné les Verts, parti centriste dont l’électorat est culturellement issu de l’aile sociale-libérale du SPÖ mais dont les cadres sont plus à gauche. De 12 % en 2013, ils chutent à 3,8 % cette année et perdent toute représentation parlementaire pour la première fois depuis 31 ans. Ce résultat, contrairement à ceux des trois grands partis, paraissait inenvisageable au début de la campagne. La crise couvait pourtant depuis plusieurs mois, d’autant que les Verts sont concurrencés depuis quelques années par un autre petit parti politique centriste, libéral et pro-européen, les Neos (stables à 5 % des voix en 2017). Au début de l’été, l’aile gauche des Verts, rassemblée autour de son organisation de jeunesse, l’a quitté pour former une coalition avec le petit parti eurocommuniste, le KPÖ. Ce cartel a obtenu moins de 1 % des voix le jour du vote, en baisse par rapport au seul KPÖ en 2013, mais sa formation a néanmoins accéléré le processus de décomposition des Verts. Le congrès devant désigner les candidats a ainsi débouché sur une nouvelle scission avec la démission de Peter Pilz, député Vert depuis l’entrée du parti au parlement en 1986 et spécialiste reconnu de la lutte contre la corruption endémique en Autriche. Peter Pilz a rapidement monté sa propre liste et franchi in extremis le seuil de représentation lui permettant d’obtenir un groupe parlementaire.

Avec un peu plus de 4 %, la Liste Pilz dépasse ainsi les Verts et devient le premier mouvement politique né pendant une campagne électorale à entrer directement au Parlement autrichien. Cette nouvelle formation regroupe des anciens Verts et Sociaux-démocrates ainsi que des indépendants, autour d’un programme associant keynésianisme (selon des modalités sensiblement moins en rupture avec l’ordre actuel que celles proposées par la France Insoumise), démocratie radicale mais aussi des positions européennes bien plus critiques que celles généralement associées aux Verts. L’aspect par lequel la Liste Pilz s’éloigne le plus du corpus de la gauche, mais aussi des programmes de la France Insoumise, est le soutien à la politique migratoire d’Angela Merkel, et notamment à l’accord très contesté entre l’UE-Turquie. On aurait pu s’attendre à ce que ce point du programme suscite des attaques venant de la gauche ou des Verts. Qu’il n’en ait rien été est significatif : c’est tout l’échiquier politique autrichien qui a adopté sur les questions migratoires des positions extrêmement dures, souvent à la droite d’Angela Merkel. Cela vaut aussi pour le SPÖ, dont la politique sur ces questions est fixée par le ministre de la défense Hans-Peter Doskozil, partisan de la fermeture des frontières, de l’utilisation de l’armée dans la gestion des flux migratoires, et membre du courant ouvert à une alliance avec le FPÖ.

Du point de vue de la recomposition des gauches, on peut donc dresser l’état des lieux suivant. Le « réformateur » social-libéral Christian Kern a échoué à empêcher la déroute, redoutée depuis quatre ans, du SPÖ, les Verts se sont totalement effondrés et les cartels organisés autour du KPÖ ont échoué, mais la Liste Pilz a remporté un succès d’estime. Ces résultats confirment un diagnostic déjà posé en France ou en Espagne, et tracent des pistes pour l’avenir. 

Malgré des divergences programmatiques qu’on ne saurait minorer et qui placent, à l’heure actuelle, la Liste Pilz à la droite de mouvements comme Podemos ou la France Insoumise, la percée de cette liste écologiste et démocrate radicale est source d’optimisme du point de vue de l’opposition à la politique réactionnaire et xénophobe du prochain gouvernement. Il faut souligner que là encore, c’est la forme mouvement qui a été choisie, avec l’objectif de fédérer les oppositions au « système » en se revendiquant ouvertement d’une forme de « populisme de gauche ». Après le scrutin, la liste Pilz ne se structurera pas en parti mais se dotera d’un nouveau nom et apportera son soutien à d’autres mouvements citoyens locaux construits sur des principes similaires. Cette forme mouvement « de gauche » s’est donc révélée la seule à même d’opposer une dynamique de renouveau à un populisme « de droite » lui aussi revigoré par le recours à ce type d’organisation.  Cela n’allait guère de soi dans un système politique et une société a priori aussi rétifs à une organisation militante hors des cadres partidaires et de leurs formes de sociabilité.

 

Conclusion.  Un renouvellement en cours avec les élections européennes en point de mire

Avec une extrême-droite réunifiée, un parti conservateur converti au moins nominalement à la forme mouvement, une sociale-démocratie aux abois entre partisans de l’alliance avec le FPÖ et défenseurs du ressourcement à gauche, il ne fait guère de doutes que le nouvel échiquier politique autrichien est instable et ne perdurera pas en l’état. Signe de la décomposition avancée du paysage politique : la palette des coalitions en exercice à l’échelon local n’a jamais été aussi large. 

Aussi bien du côté de la gauche écologiste de transformation que de la Liste Pilz, des projets d’organisation de mouvements politiques apartidaires sont annoncés. En Autriche comme ailleurs, les élections européennes sont traditionnellement propices au succès d’initiatives débordant le cadre des partis traditionnels – généralement sans lendemain. Tout l’enjeu sera cette fois de prolonger une reconfiguration que les élections législatives n’ont fait qu’amorcer.

 

Jean-Louis Bothurel, 

France Insoumise Bordeaux, germaniste

 

Mise à jour du 04/11/2017: Le chef de la Liste Pilz, le mouvement "populiste de gauche" évoqué dans l'article, vient de démissionner après des accusations de harcèlement sexuel. L'avenir de son mouvement est à cette heure incertain.

 

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Photo: Vienna Hundertwasser, by Man1409. Source: Pixabay.
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