De Charlottesville à la Thuringe, les bottes battent le pavé

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Victor Grossman
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mardi 5 septembre 2017
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Chapô
Victor Grossman est écrivain et activiste. Né aux États-Unis en 1928, il est passé en URSS en 1952, puis en RDA pour suivre des études de journalisme avant de s’y établir comme journaliste et auteur. Il vit aujourd’hui en Allemagne. Dans cette chronique traduite de son blog Victor Grossman’s Berlin Bulletin et parue le 18 août, il s’inquiète de la montée du fascisme aux États-Unis et en Allemagne.

« Charlottesville et la Thuringe »

Berlin Bulletin no 132, 18 août 2017.

 

L’assourdissant écho des sirènes et des imprécations de Charlottesville a retenti jusque dans la lointaine Allemagne. Il était inutile d’avoir beaucoup d’imagination ; nous connaissons trop bien ces visages brutaux, convulsés de haine, ces épithètes et ces menaces racistes. Nous avons même entendu, dans la langue originale, ces mots horribles : Sieg Heil.

 

En Allemagne, de tels épisodes n’appartiennent plus seulement au passé : ils sont devenus partie intégrante du quotidien. Presque chaque weekend, dans quelque ville ou métropole, on voit défiler les racistes et les néo-nazis avec leurs bottes coquées, leurs drapeaux et leurs banderoles terrifiantes, si semblables à celles de Virginie. Ce n’est parfois qu’un petit rassemblement privé ou la réunion d’un noyau dur dont les chants nationalistes dégénèrent en dissertations sur le gaz et le sang des Juifs. Mais ce sont aussi de grandes foules : à Themar, une petite ville jusqu’alors peu connue de la région de Thuringe, 6 000 personnes se sont rassemblées pour un « concert de rock » le mois dernier. Un sponsor qui possède un restaurant nazi dans les environs vendait des t-shirts portant l’inscription « 1933 » – année de la prise du pouvoir par les nazis – ou encore « HTLR ». Bien que les mots auxquels renvoie cet acronyme soient officiellement tabous, on se fait un malin plaisir de vous révéler qu’il signifie « patrie, tradition, loyauté, respect ». Que répondre à cela ? Ces t-shirts coûtent 8,80 euros – chacun sait que le chiffre 8 renvoie à la lettre H de l’alphabet et que 88 est un code pour Heil Hitler. Tout cela est parfaitement légal et les vendeurs disposaient même d’un vaste emplacement réservé.

 

On trouve des citoyens d’apparence fort respectable dans les défilés tels que ceux qui se tiennent à Dresde chaque lundi depuis deux ans. « Nous, racistes ? Nous voulons seulement défendre la culture allemande contre les invasions des islamistes ! » Ils ont d’abord défilé en criant des slogans et des chants, plus rarement avec des torches et des armes, et se faisaient appeler PEGIDA – « Européens Patriotes contre l’Islamisation de l’Occident ». Un parti fut ensuite fondé par un jeune et séduisant entrepreneur et un respectable vieux professeur : l’AFD – « Alternative pour l’Allemagne ». Les médias firent preuve à leur égard d’une émouvante « équité » – pour ne pas dire bienveillance – et le parti obtint rapidement plusieurs douzaines de sièges au Bundestag ; il est désormais présent dans de nombreux conseils municipaux ainsi qu’au niveau des Länder (État fédéré). Comme les hommes bottés ou les chanteurs aux t-shirts qui forment l’essentiel de son électorat, il défend un programme dont le principe fondamental est : « haïssez les ennemis ! » À Charlottesville, les ennemis sont parfois Juifs, plus souvent Noirs ou musulmans, mais toujours de préférence faibles, pauvres et, d’une manière ou d’une autre, différents – par la couleur de leur peau, leurs vêtements ou leur foi. Il en va de même en Allemagne : aux Juifs et aux Turcs se sont ajoutés, avec la récente arrivée des réfugiés, les Arabes, les Africains ou les Afghans. Il suffit d’un voile pour qu’on s’alarme : « un musulman, un ennemi islamiste ! »

 

Si la populace de Charlottesville entend défendre des traditions incarnées par Robert E. Lee ou le général Nathan Forrest, leurs homologues Allemands ont des références plus récentes. Samedi 12 août, on commémorait à Berlin le trentième anniversaire de la mort du représentant d’Hitler, Rudolf Hess, dont on pouvait lire sur un t-shirt qu’il était « resté fidèle à ses principes jusqu’au bout ». Le défilé néo-nazi a eu lieu sur le site du bâtiment (aujourd’hui démoli) où il avait été emprisonné. Il est honoré chaque année mais la mobilisation, cette fois, fut importante. Combien ont pris part au défilé ? La police, qui assurait la protection des manifestants, a compté 1000 personnes. Elle avait imposé des règles strictes : un seul drapeau pour 50 marcheurs, un seul tambour pour 100, pas de célébration explicite de Hess, mais aussi interdiction aux antifascistes de se compter à haute voix comme ils en ont l’habitude.

 

Combien seront présents pour s’opposer aux fascistes ? Leurs opposants leur sont généralement supérieurs en nombre. Dans la petite ville reculée de Thuringe, ils n’étaient pourtant que 1000 face à 6000 manifestants. Comme toujours, la police a tenté de tenir les deux groupes à distance mais elle semblait curieusement surtout soucieuse de protéger les néo-nazis qui défilaient dans l’ordre et la discipline et de neutraliser les antifascistes turbulents qui tentaient de leur bloquer le passage.

 

Certes, il y a des différences entre le défilé de Themar et le rassemblement de Charlottesville. Mais il y a surtout de troublantes similitudes. Aucune personnalité allemande de premier rang ne se risquerait à faire l’éloge des néo-nazis ; le tabou qui frappe Hitler, Hess et la croix gammée est inscrit dans la loi et l’on trouve peu de « belles statues ou monuments » à sauver. Mais en Allemagne comme aux États-Unis, il se trouve des personnalités politiques pour dénoncer non seulement les néo-nazis mais « les extrémistes de gauche comme de droite » – et ce non seulement sur Twitter mais jusque dans des médias très respectables. On crie haro sur les « antifas », cette engeance qui va parfois jusqu’à casser des fenêtres et brûler des voitures.

 

De tels incidents surviennent en effet et posent un vrai problème. Il est probable et parfois avéré que les masques et les cagoules ne coiffent pas seulement des antinazis en colère mais aussi des individus qui aiment la casse, l’alcool ou simplement lancer la première pierre ou la première torche. Les médias font leurs choux gras de ces agents provocateurs qui discréditent la grande majorité de celles et ceux qui marchent pour s’opposer au racisme et au fascisme et se contentent, pour toute violence, de déchirer un drapeau ou déboulonner une statue.

 

Les dénonciations prudentes des violences « de gauche comme de droite » glacent le sang de quelques vieux Allemands qui se souviennent avec effroi du passé de leur pays et envisagent l’avenir avec angoisse – et pas seulement celui de l’Allemagne. Ils savent où peuvent mener ces bottes, ces saluts le bras tendu et cette « neutralité ».

 

Notre Angela, souriante, raisonnable et bonhomme, depuis longtemps amie des réfugiés et pleine d’une bienveillance maternelle envers tous les bons Allemands, semble bien placée pour mener son parti à une nouvelle victoire lors des élections allemandes du 24 septembre. Elle est tout l’inverse de Trump avec lequel elle a d’ailleurs exprimé publiquement son désaccord. Il en va tout autrement de ses lieutenants. Pendant que le ministre des Transports Alexander Dobrindt fait des courbettes à ses amis les magnats de la très polluante industrie automobile, le ministre des Finances Wolfgang Schäuble continue de siphonner les derniers euros des pays plus pauvres d’Europe du Sud et prend soin d’y briser toute velléité de résistance.

 

La ministre de la Défense Ursula von der Leyen réclame des milliards supplémentaires pour son ministère, envoie des troupes dans les déserts du Mali, les montagnes de l’Afghanistan et – ô combien plus dangereux – aux frontières de la Russie, à portée de voix de Kaliningrad et de Saint-Pétersbourg. À chaque nouveau scandale sur les traditions nazies qui perdurent dans son armée, elle appelle à un grand nettoyage qui ne semble jamais porter ses fruits.

 

Pendant ce temps-là, le ministre de l’Intérieur Thomas de Maizière s’appuie sur des rapports fallacieux et biaisés sur les « émeutes » de Hambourg pour dénoncer les manifestants. Il insiste sur les quelques cas de violences pour proposer que « nous les obligions à pointer à la police à intervalles réguliers et, si besoin, à porter des bracelets électroniques ». On s’avance ainsi vers l’extension et la pérennisation de la surveillance de masse – des emails aux appels téléphoniques et jusqu’à la fréquentation des lieux publics. De récentes fuites ont révélé que la police et les forces de sécurité intérieure pourraient être liées à des meurtres xénophobes. Qui désignera-t-on comme « extrémiste de gauche » ? Ceux qui militent pour le climat, la paix et la solidarité ?

 

Non, il n’y a pas en Allemagne d’équivalent à la clique de la Maison blanche ; ses dirigeants sont extrêmement cultivés et savent peser leurs mots. Les dangers qui montent dans les deux pays n’en sont pas moins trop similaires et devraient nous inquiéter d’autant plus qu’il n’est pas exclu qu’une nouvelle crise grave ne nous frappe. Il existe cependant dans ces deux pays - et dans bien d’autres - une opposition courageuse : de nombreuses organisations luttent contre le racisme, la répression, la prolifération des armes et les provocations mais aussi contre la souffrance de ceux qui sont frappés par la misère chez eux comme à l’étranger. Le passé de l’Allemagne et des États-Unis nous offre de nombreux modèles de résistance héroïque. Nous devons puiser dans nos souvenirs pour nous unir ; l’unité, en effet, est la seule clé qui puisse fermer la porte aux forces de la haine et du carnage, de Charlottesville à la Thuringe et de Washington à Berlin.

 

Victor Grossman, (traduction par l'Equipe Europe Insoumise)

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