Un résistant nous quitte à l’heure où la bataille fait rage − Hommage à Walter Bassan

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Christine Allanic et Maxime Cortese
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lundi 11 septembre 2017
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Chapô
Walter Bassan, résistant d’hier et d’aujourd’hui, nous a quittés ce mardi 5 septembre. Il a voué sa vie au combat contre l’horreur nazie puis à la sauvegarde des valeurs et conquis sociaux du Conseil National de la Résistance. A l'heure de lui rendre hommage, nous savons que la meilleure façon de le faire est de continuer ces combats d'une brûlante actualité.

Né en Italie en 1926 dans une famille d’opposants au régime fasciste de Mussolini, il arrive en France en 1930 pour y retrouver son père qui a fui l’Italie pour échapper aux chemises noires. En 1943, à moins de 17 ans, il s’engage dans les jeunesses communistes et rejoint un groupe de 25 jeunes de la résistance intérieure française qui accomplissent chaque semaine des opérations de sabotage ou de transfert d’armes vers d’autres groupes de résistants. Dénoncés par l’un des leurs à la Milice, ils sont arrêtés le 23 mars 1944, emmenés à l'intendance d'Annecy où ils restent un mois, interrogés sous la torture, avant d’être transférés à la prison Saint-Paul de Lyon, où se trouvaient déjà de nombreux prisonniers politiques. À la faveur d’un bombardement, les prisonniers parviennent à casser les portes de leurs cellules et prendre le pouvoir dans la prison mais échouent à en sortir.

 

Les prisonniers savent que le traître est toujours parmi eux. Ayant découvert son identité, certains d’entre eux le passent à tabac si sévèrement qu’ils le laissent pratiquement pour mort. Le jeune homme survit mais, se sachant découvert, il ne trouve plus qu’à s’engager dans la 1ère armée de France et finit par mourir sur le front d’Alsace. Les autres sont embarqués dans des wagons. Ils croient simplement être envoyés en Allemagne pour y travailler mais c’est le camp de Dachau qui les attend. Sur les 24 déportés, 15 ne reviendront pas. Parmi eux, Serge, le grand frère de Walter. Fin avril 1945, après 11 mois en camp de concentration, Walter profite du transfert de 500 prisonniers vers l’Autriche en marche forcée et du chaos qui règne dans l’armée allemande pour s’évader avec eux.

 

Après la guerre, Walter s’est constamment battu pour les valeurs de la Résistance et contre toutes les formes de violence sociale : inégalités, xénophobie, haine raciale, libéralisme… Marxiste convaincu, il est resté fidèle toute sa vie au Parti Communiste malgré des désaccords avec sa direction.

 

Responsable départemental et grand promoteur du Concours National de la Résistance et de la Déportation de 1995 à 2005, il fut un infatigable pédagogue auprès des collégiens et des lycéens. On peut le voir ici faire, en 2013, le récit de sa déportation.

 

Walter a été nommé commandeur des Palmes Académiques le 4 décembre 2016. Il était membre de l'association Citoyens Résistants d'Hier et d'Aujourd'hui (CRHA), une association fondée en réaction à la tentative de récupération de l’histoire tragique des résistants du Plateau des Glières (Haute-Savoie) par le candidat Sarkozy entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2007. Le Monde s’était fait l’écho de l’initiative. Le but de l’association est de conjuguer toutes les résistances pour s’opposer au démantèlement du programme du Conseil National de la Résistance. Pour Walter Bassan, il était évident que l’offensive contre l’Etat social n’avait pas pris fin avec la défaite du Président Sarkozy en 2012 : le 21 mai dernier, au rassemblement annuel de l’association, il appelait encore à la résistance.

 

Depuis novembre 2013, Walter Bassan était président de la Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP). En 2014, il avait soutenu la liste « l'Humain d'abord » aux élections municipales de la ville d'Annecy en y occupant symboliquement la dernière place. Avec lui disparaît le dernier membre des 25 engagés de 1943.


Gilles Perret a grandi dans le village où habitait Walter Bassan et l’a toujours connu. Lorsqu’il s’est lancé dans la réalisation de documentaires, l’idée de filmer son voisin au parcours et au caractère si remarquables a fait son chemin peu à peu pour finalement se concrétiser en 2007. C’est ainsi qu’est né le film « Walter, retour en résistance », sorti en 2009. On y voit Nicolas Sarkozy se pavaner, rire et plaisanter au cimetière de Morette où sont enterrés 105 combattants. A sa sortie, le film fit l’objet de mesures de rétorsion de la part des élus régionaux UMP de Haute-Savoie (Bernard Accoyer en particulier), qui menacèrent de couper les subventions aux cinémas qui le diffusaient et signifièrent par courrier le gel des financements régionaux des futurs films de Gilles Perret. Pour Gilles Perret, le combat que Walter Bassan n’a cessé de mener est plus que jamais d’actualité comme en témoigne son discours aux obsèques de son ami résistant que nous reproduisons avec son aimable autorisation.


« Walter nous a donc quittés.

La journaliste de France Bleu qui m’a interviewé au sujet de son décès avant-hier me posait sa première question « Alors, après pas mal de victoires, Walter a perdu cette dernière bataille ? » Ce à quoi je lui répondais qu’il avait sans doute perdu cette bataille mais qu’il a espéré jusqu’au bout que ses idées et ses valeurs allaient gagner la guerre !

L’avant-veille de sa mort, je le regardais sur son lit. Il respirait difficilement, déjà dans le coltard. La lumière tombait doucement sur les montagnes environnantes lorsque je me suis mis à l’imaginer dans sa jeunesse.

Les années 40, ce jeune homme révolté contre ce pétainisme étouffant, cet ordre moral moisi, cette extrême droite recroquevillée sur le triptyque « travail, famille, patrie ». Je le revoyais dans le petit jardin de la rue du travail se réunir avec ses copains, discuter à table avec sa famille puis s’engager dans la jeunesse communiste et la résistance. Puis je l’imaginais le matin de son arrestation. La peur, l’incompréhension. Se faire arrêter par ces français dont certains n’étaient autre que des voisins. Je l’imaginais sous les sévices et les humiliations des miliciens français et de la section de la police anti-communiste annécienne.

Toujours sur son lit d’hôpital, un éclair de lucidité dans son sommeil nous permis alors d’échanger quelques mots. Ce genre de moments d’une vie qu’on n’oublie jamais. Un léger rire, le même que celui que nous avons entendu si souvent « C’est gentil, ça va aller, ça va », « Et moi de lui répondre bêtement « ça va aller, on va continuer, promis ! »

Je l’imaginais à Dachau, tout jeune homme, en face des SS et des kapos. Ces êtres qu’on a peine à imaginer dans la vraie vie. Je l’imaginais souffrir dans sa chair mais se renforçant jour après jour dans ses convictions. Sauvé par cet idéal communiste auquel il ne fera jamais défaut.

Puis ce jour de mai 45, où il arrive dans un Annecy libéré depuis plus de 9 mois. Ses parents sur le quai de la gare et son incapacité à raconter l’horreur vécue. Son incapacité à révéler aux familles de ses copains restés là-bas quel avait été leur sort.

Il s’était rendormi. Le souffle court. Cette fois, par la fenêtre de sa chambre, il n’y avait plus que le sommet du Pic du Marcelly qui bénéficiait des derniers rayons du soleil entre quelques nuages.

Je le voyais maintenant jeune militant CGT et PC après la libération. Fier et se sentant fort dans cet état social en pleine construction. Un avenir radieux en perspective, une sécu qui se met en place, des retraites, des conventions collectives…. Puis les grèves et les luttes à nouveaux, ces kilomètres de marche dans les manifestations pour arracher des conquis sociaux dont nous bénéficions tous aujourd’hui. Puis son travail à la Sécu, rendant des services allant bien au-delà de ses prérogatives.

Il faisait quasiment nuit dans cette chambre mais je n’avais pas envie d’allumer la lumière. Il ouvre les yeux. Un sourire, encore. Puis ses yeux se ferment à nouveau.

Maintenant, je ne l’imaginais plus mais je me souvenais de lui. Quand j’étais petit, mon père m’avait expliqué qu’il avait été déporté. Pas facile à comprendre. J’étais bien loin de me douter que 30 ans plus tard nous allions sillonner ensemble le département puis la France entière, passant de salle de cinéma en salle de cinéma pour accompagner notre film « Walter, retour en Résistance ». Toutes ces rencontres. Tous ces yeux qui s’illuminaient lorsqu’il témoignait. Lui, toujours debout à plus de 80 ans, persuadé que des jours meilleurs viendront. Il était alors pour ces gens comme un phare qui brille au milieu d’un océan d’abdication irrigué par une société ne cessant de nous répéter que nous n’aurions pas le choix. Nous rentrions fort tard de ces tournées mais souvent la lumière de l’appartement était encore allumée. Bernadette était en souci…

Bien sûr, ce film nous avait rapprochés. Il faut dire qu’à sa sortie, les coups venaient de tous côtés. Nous avions mis le doigt sur quelque chose à quoi il ne fallait pas toucher. Le pré carré de quelques notables, trop souvent invités aux bonnes tables.

Je m’attendais à ce qu’on m’attaque moi, ça aurait été normal. Mais c’est fou ce que les notables peuvent être en dessous de tout lorsqu’on égratigne leur suffisance. Des députés le traitant de triste sire, de dindon de la farce, un responsable d’association de résistance, dans la blessure de son amour propre, allant même jusqu’à mettre en doute sa participation à la Résistance lors d’une émission télévisée...

Walter en aurait eu des leçons d’abnégation à leur donner, à tous ces gens qui ont si bien su exister sur le dos de la Résistance pour se mettre en valeur eux, bien avant l’idéal de société qu’elle visait à construire. Pendant que Walter transposait sa résistance dans la réalité d’aujourd’hui, eux s’obstinaient à l’ancrer dans le passé à grands coups de médailles et de fanfare du 27ème BCA.

J’étais peiné de l’avoir embarqué dans ce flot d’insultes, je lui en ai parlé, il m’a regardé droit dans les yeux, comme surpris que je puisse douter du bien fondé de notre action. « Pas de problème, ça va aller, on continue ensemble, j’ai été un combattant dès l’âge de 15 ans, je le serai jusqu’au bout ! »

Allez, ça va, ça va aller. Toujours.

Ce soir-là, il n’était déjà plus vraiment conscient lorsque je l’ai quitté. Après lui avoir fait une dernière promesse comme quoi mes amis de Citoyens Résistants d’Hier et d’Aujourd’hui et moi, nous ferons tout ce que nous pourrons pour continuer son travail. Je monte dans la voiture, quelques larmes puis le réflexe d’allumer la radio comme pour dire « ça va, ça va aller... »

Quelques journalistes et éditorialistes s’évertuaient à disserter sur les bienfaits de la loi travail sans contrepoint. Et voilà que le moulin à parole déversait son flux de bien-pensance à grands coups de flexibilité, de compétitivité, de modèle allemand, de rajeunissement de la classe politique, de lourdeur du code du travail, de charges sociales, de modernité …

Je pensais à Walter sur son lit. Qu’en aurait-il pensé ?

N’était-ce pas plus moderne d’offrir la santé et des retraites pour tous plutôt que de précariser une majorité de la population au profit d’une minorité de gagneurs de la mondialisation ?

Je pensais surtout à tous ces députés modernes qui, dans leur arrogance de cadres supérieurs mais surtout dans leur inculture historique et politique, venaient de rayer d’un vote, d’un appui sur un bouton, une bonne partie de ce que Walter et ses amis avaient su construire dans la douleur et dans la lutte.

Aux larmes succédait la colère.

A ce moment-là, j’aurais voulu avoir tous ces députés sous la main, les attraper un à un, leur botter le cul ou plutôt les asseoir dans une salle et qu’ils écoutent, seulement une fois, qu’ils écoutent et qu’ils entendent le témoignage de Walter. Qu’ils comprennent ce que signifie l’engagement pour les autres, l’engagement pour l’intérêt général, l’engagement pour les plus faibles, qu’ils entendent d’où vient leur situation confortable, et à qui ils doivent la société qui leur a permis de devenir les gagnants d’aujourd’hui.

Comme tout le monde, Walter perdait la dernière bataille de la vie dans la nuit de dimanche à lundi.

Les témoignages de sympathie affluent de tous côtés, de tous ceux qui l’ont croisé un jour. La presse lui a rendu un hommage bien mérité. Dans le Dauphiné, jouxtant un bel article sur Walter, le président du Conseil Départemental de Haute-Savoie faisait part de sa « grande émotion ». Celui-là même qui nous menaçait de représailles suite à la sortie de notre film… sans l’avoir vu, bien sûr.

C’est comme ça. Cela aura le mérite de faire en sorte que nous gardions un motif d’indignation. L’indignation n’est-elle pas le motif de base de la Résistance, comme nous l’avait démontré Stéphane Hessel au Plateau des Glières lors du rassemblement « Paroles de Résistance »?

Ce rassemblement dont Walter était si fier et qui continuera pour lui, pour nous.

Dans son positivisme constant, il aimait à dire que pour la mauvaise graine comme lui, ça allait toujours. Gageons que cette graine semée dans les têtes de ces milliers, ces dizaines de milliers de collégiens et de lycéens qui l’ont écouté germera un jour. Que les notions qu’il a tenté de leur inculquer sans forcer trouveront leur résonance dans le monde d’aujourd’hui. C’est le plus beau cadeau qui lui sera fait. Ainsi adviendront Les Jours Heureux pour qui il aura tant donné !

Allez bello ciao ! »

 

Pour en savoir plus sur les années de résistance et de déportation de Walter Bassan, lisez ce récit détaillé, préparé dans le cadre du concours national de la Résistance et de la déportation 2004-2005 (lien sur « récit détaillé »)

Le film documentaire « Walter, retour en résistance » est disponible ici en DVD ou en vidéo à la demande.

 

Christine Allanic et Maxime Cortese

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