Pas un duel, mais un duo

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Victor Grossman
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jeudi 21 septembre 2017
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Chapô
Victor Grossman est écrivain et militant. Né aux États-Unis en 1928, il est passé en URSS en 1952, puis en RDA pour suivre des études de journalisme avant de s’y établir comme journaliste et auteur. Il vit aujourd’hui en Allemagne. Dans cette chronique traduite de son blog Victor Grossman’s Berlin Bulletin et parue le 12 septembre, il décrit l’alliance objective entre Angela Merkel et Martin Schulz, et fait un état des lieux des différentes forces politiques en présence à la veille des élections fédérales allemandes.

Même le plus obstiné des abstentionnistes ne peut ignorer l’imminence des élections du dimanche 24 septembre en Allemagne. Le signal de départ a été donné un mois tout juste avant l’ouverture des bureaux de vote : les affiches politiques ont fleuri les réverbères. Une, deux, trois, voire quatre pancartes sont accrochées avec du fil de fer sur un même poteau, on s’arrache les meilleurs emplacements. Ces affiches ont pour la plupart beaucoup de couleurs et peu de substance. Mais avec 34 partis en lice, quelques-uns locaux ou régionaux mais la plupart nationaux, la moindre promenade offre un large éventail de photos de candidat·e·s souriant·e·s et de clichés audacieux. Les grands partis qui en ont les moyens achètent aussi des panneaux plus grands, généralement placés à des carrefours, énumérant des promesses que les automobilistes peuvent lire en attendant le feu vert.


La télévision ne diffuse pas de spots publicitaires politiques mais programme un grand nombre d’interviews et d’analyses de formats divers et variés. Pendant des semaines, un énorme battage médiatique a fait la promotion d’un « duel télévisé » entre la chancelière Angela Merkel, candidate à sa propre succession, et le candidat du parti social-démocrate (SPD) Martin Schulz. La chancelière avait posé ses conditions (« sinon je ne participerai pas ! »), insistant pour que ce débat soit leur unique confrontation, qu’il ne dure pas plus de 90 minutes et n’inclue aucune participation du public mais soit modéré par des journalistes des quatre chaînes principales. Schulz, qui avait connu une ascension fulgurante lorsqu’il a pris la tête du SPD en février, a vu sa bonne étoile s’essouffler depuis, le SPD languissant à près de 15 points derrière la CDU de Merkel (et sa petite sœur bavaroise la CSU). Ce duel était pour lui l’occasion de réduire l’écart et l’on s’attendait à un festival d’attaques et de contre-attaques.


Or ce fut moins un duel qu’un duo. Cela m’a rappelé cette vieille bande dessinée belge où deux personnages (deux Français) rivalisent de politesse au point que chaque porte à ouvrir devient un obstacle – « Après vous, mon cher Alphonse », « Je n’en ferai rien, vous d’abord mon cher Gaston ! » Merkel et Schulz se sont montrés presque aussi courtois et affables que ces personnages. Pour moi (et pour beaucoup de celles et ceux qui ont tenu le coup jusqu’à la fin), le seul combat de la soirée fut livré contre le sommeil.
Il est vrai que les partis des deux protagonistes ont cohabité dans des gouvernements de coalition depuis 2005. Comme dans bien des couples, il y eut des désaccords, et même de petites prises de bec, mais les liens du mariage sont restés intacts. 


Près des deux tiers du temps d’antenne ont été dévolus à la question des réfugiés et des migrants, chacun des candidats tentant d’afficher un noble souci des enjeux humanitaires tout en plaçant suffisamment de barrières pour garder les faveurs des électorats hostiles aux étrangers.
Ils ont ensuite discuté des relations avec la Turquie, promettant de montrer la plus grande fermeté envers Erdogan au sujet de l’arrestation de citoyens allemands tout en gardant à l’esprit qu’il pouvait toujours répondre en réouvrant les routes de la mer Égée aux centaines de milliers de réfugiés de Syrie et d’ailleurs qui tentent d’entrer en Europe (et de préférence en Allemagne) au péril de leur vie. Là encore – de même que lorsqu’il a été question de « montrer la plus grande fermeté face aux terroristes étrangers » – tous deux ont parlé comme d’une seule voix, sans un mot plus haut que l’autre.


Quant aux sujets comme l’explosion des loyers, la stagnation des salaires, le développement toujours plus important des emplois précaires, sous-payés, à temps partiel et à durée déterminée, les crèches trop chères et les retraites trop basses… tout cela fut à peine évoqué. On n’a pas non plus mentionné la situation désastreuse de l’Union européenne, les dépenses militaires galopantes, l’exportation d’armes lourdes et la montée des risques de conflit. Pas un mot non plus sur le maintien des sanctions contre la Russie alors que des troupes allemandes manœuvrent à proximité de foyers de population russes. Les duellistes se sont trouvé peu de divergences. Suite au débat, Schulz n’a pas progressé d’un pouce dans les sondages. Comme à chaque fois qu’une défaite aux élections se profile, les sociaux-démocrates inquiets ont donc sorti des placards des arguments plus militants mais usés jusqu’à la trame. Schulz s’est souvenu qu’il ferait bien de s’opposer franchement à un nouveau recul de l’âge de la retraite, et de refuser les exigences catastrophiques de Trump qui réclame le doublement des dépenses militaires. 
Malgré les manières affables de la CDU et du SPD, les médias continuent à faire de leur mieux pour mettre en scène un combat de boxe entre deux partis. Mais qu’en est-il des autres partis ? La plupart sont très petits, comme le Parti communiste allemand, qui a cette fois décidé, après de longs débats, de ne pas soutenir Die Linke [parti de gauche], et présentera ses propres candidats. Il y a aussi un micro-parti maoïste, un parti trotskyste, un parti des retraités, des partis pour la protection du climat et des animaux, un parti hip-hop, un parti végane, un « garden » parti et un parti dont la seule raison d’être est la critique satirique. Un petit parti est présidé par l’épouse de Lyndon LaRouche, présent pendant des années sur la scène électorale américaine, avec un programme louche tirant à hue et à dia [dont s’inspire le programme défendu depuis 1995 par Jacques Cheminade, NDE]. 


En Allemagne, il est très facile pour un parti de participer aux élections mais obtenir des sièges au Bundestag (Parlement) est une autre affaire. Il faut pour cela gagner directement des circonscriptions ou obtenir 5 % du total national des voix. À l’heure actuelle, hormis le SPD et la CDU, seuls quatre partis peuvent espérer atteindre ce but. 
L’un d’entre eux, le Parti démocrate libre (FDP), dont l’objectif principal est de protéger ceux qui vont déjà bien, serait très vraisemblablement le partenaire favori de Merkel pour un nouveau gouvernement de coalition avec la CDU (qui plafonne aujourd’hui à près de 40 % dans les sondages). Si cette alliance voyait le jour, elle n’aurait plus besoin d’être – ou du moins de paraître – suffisamment modérée pour satisfaire des sociaux-démocrates qui craignent la défection de leur électorat populaire et la rupture des liens avec les dirigeants syndicaux (scénario qu’a déjà connu le parti démocrate américain [mais aussi le parti socialiste français et bien d’autres, NDE]). Les affiches électorales du FDP sont des chefs-d’œuvre d’audace, qui montrent son leader en barbe de cinq jours et tenue décontractée, réclamant « des cartables plutôt que des attaché-cases », ou encore admonestant : « Allemagne, l’heure est venue. » Allez comprendre.
Les Verts ne sont plus le parti de gauche qu’il ont pu sembler être par le passé. Ils continuent de mettre l’accent sur l’écologie, les droits des femmes et des LGBT, mais à mesure que leurs adhérents vieillissent et font carrière – souvent dans les professions libérales ou le service public – ils deviennent de plus en plus conservateurs, et prêts à tous les compromis pour pouvoir s’allier à la CDU ou au SPD à n’importe quel échelon gouvernemental. Ils ont pleinement soutenu la guerre contre la Serbie, ignorent les droits des travailleurs et sont les fers de lance des attaques contre la Russie.


Le parti le plus récent, Alternative pour l’Allemagne (AfD), est violemment opposé aux immigrants, aux étrangers en général et aux musulmans en particulier, mais également au mariage pour tous, à l’avortement, aux droits des travailleurs et à la démilitarisation. Il regorge de politicien·ne·s flirtant dangereusement avec des opinions ouvertement fascistes. Quelques leaders tentent de les couvrir, en tous cas jusqu’à ce que leur but soit atteint : remporter des sièges au Bundestag (au moins), ce qui leur garantirait une couverture médiatique encore supérieure à celle qui leur est d’ores et déjà dédiée. Sur leurs affiches, on voit l’image de deux jeunes femmes à la baignade, accompagnée de la déclaration : « La burka ? On préfére le bikini ! » Ou encore l’image d’une femme enceinte jusqu’aux dents, et la légende : « De nouveaux Allemands ? On les fait nous mêmes ! » Nous ne sommes pas au bout de nos surprises.


Puis il y a Die Linke. Le parti de gauche a aujourd’hui 64 sièges au Bundestag, dont 35 occupés par des femmes. C’est le seul parti qui se soit opposé systématiquement à toute militarisation, à toute livraison d’armes vers des zones de conflit, à tout déploiement de troupes à l’étranger. Malgré des relations discontinues avec les dirigeants syndicaux au-delà du niveau régional, c’est le parti qui défend le plus énergiquement les droits des travailleurs, l’augmentation du salaire minimum (à 12 euros contre 8,84 euros aujourd’hui), le droit à une retraite décente et l’augmentation des impôts des plus riches. Mais à Berlin ainsi que dans deux autres États fédérés où Die Linke fait partie d’une coalition gouvernementale (elle est à la tête de la coalition en Thuringe), et malgré quelques réussites souvent ignorées des médias, ce parti a lui aussi été contraint de faire des compromis de « gouvernement responsable » afin de rester dans les clous budgétaires ou d’attirer des capitaux. Des électeur·rice·s inquiet·ète·s ou déçu·e·s le perçoivent désormais comme acoquiné avec « l’establishment », et préfèrent rester chez eux le jour des élections, voire cocher la case AfD, le « vrai vote d’opposition ». Quelques leaders de gauche continuent d’espérer une coalition nationale entre le SPD, les Verts et Die Linke, mais la stagnation de Schulz dans les sondages semble interdire cette possibilité. Celle-ci impliquerait en outre de sérieux compromis de la part de Die Linke, notamment quant à son identité revendiquée de « seul parti en faveur de la paix ». Les affiches de Sahra Wagenknecht, 48 ans, coprésidente du groupe Die Linke au Bundestag et principale théoricienne du parti, n’annoncent guère que Die Linke soit prêt à ces concessions: « L’opposition aux multinationales et aux banques demande une détermination à toute épreuve – et votre soutien. »


Fait inhabituel, ces quatre partis « d’importance moindre » sont aujourd’hui au coude à coude dans les sondages, autour de 8 ou 9 %. Leur classement change tous les jours, mais ils restent presque toujours dans une fourchette comprise entre 7 et 11 %. Les Verts font généralement les scores les plus faibles. C’est cette course pour la troisième place qui représente le seul véritable suspense de ces élections. Quoi qu’il arrive, la CDU, certaine de remporter la première place, devra choisir entre la FDP, la SPD ou les Verts (mais pas encore l’AfD et jamais Die Linke !). Dans tous les cas, la ministre de la Défense continuera de consolider les forces armées, tandis que le ministre de l’Intérieur travaillera à développer des outils ultra-précis qui permettront de détecter le moindre mouvement de chaque citoyen, outils incluant maintenant la possibilité d’installer dans les gares des caméras à reconnaissance faciale. 


Dans le contexte actuel, et particulièrement après les rapports scandaleusement erronés au sujet des violences qui auraient eu lieu en marge du sommet du G20 à Hambourg en juillet dernier, de telles mesures ciblent « les terroristes et les criminels de droite comme de gauche ». Les élections du 24 septembre diront qui est autorisé à définir ces catégories – on imagine les conséquences d’un virage à droite. Comme il est rassurant de savoir que dans un pays aussi démocratique et civilisé que l’Allemagne, de mauvais éléments ne pourraient plus jamais conquérir le pouvoir, ni même en abuser ! Si vous ne le croyez pas, allez voir dans les livres d’histoire !


Victor Grossmann (traduction de l'équipe Europe insoumise).

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Crédit photo
Photo: Angela Merkel et Martin Schulz, Parlement européen, le 7 novembre 2012
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