Le monde d’hier ne disparaîtra pas paisiblement

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Jérôme Chakaryan-Bachelier
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jeudi 30 avril 2020
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Chapô
La pandémie n'est que le début d'une série de crises qui risque d'entraîner le monde dans le conflit, voire l'effondrement d'une partie de nos sociétés. Pour amortir les chocs sanitaires, environnementaux, géopolitiques qui se profilent à l'horizon, il s'agit de changer nos représentations sociales, et de développer des "communs" hors de l'Etat.

Ce qui se passe depuis début avril dans la ville de l'Équateur Guayaquil est terrifiant. La ville est désormais coupée du monde. Le Covid-19 tue une quantité de personnes impossible à définir tellement les images renvoient à une autre réalité que celle donnée par les chiffres officiels. Les corps des victimes sont laissés sur les trottoirs, recouverts d'un drap. Parfois, devant l'incapacité des autorités à venir récupérer les victimes, les corps sont brûlés par peur de la contamination. Ce drame est sans aucun doute l'avant-goût de ce qui va se dérouler dans de nombreux pays pauvres.

 

Défaillances de l’État et des systèmes de santé publique

 

Fin mars, un sociologue africain parlait de la distanciation sociale comme d’« un luxe ». On peut dire la même chose des structures régaliennes et des services publics tellement les politiques d'austérité en Afrique ainsi qu'en Amérique latine (conseillées et planifiées par le FMI), ont détruit, ou empêché le maintien ou la création des services publics. 

Dans ces pays du Sud, l'absence de structures publiques est le résultat d'une histoire longue. Les premières décolonisations s'opèrent avec le départ du pays colonisateur. Dans les territoires colonisés vivaient des populations organisées sous d'autres formes. En Amérique latine le concept de deuxième indépendance est apparu après des prises de pouvoir populaires, connues sous le nom de révolutions citoyennes. Ces révolutions font suite aux politiques d'ajustement structurels (PAS) dictées dans les années 1980 aux pays du Sud afin de leur permettre de payer les dettes contractées lors de leurs première indépendance auprès des institutions bancaires des pays du Nord. Les réformes demandées sont le résultat de ce qu'on a appelé le « consensus de Washington ». Le constat est toujours le même : déficit extérieur et inflation ; le remède, identique : austérité et dévaluation. Le Fonds monétaire international (FMI) travaille en collaboration avec la Banque mondiale afin d'essayer de dynamiser les économies locales. Les résultats sont désastreux. Non seulement les dettes ne font qu'augmenter, mais les politiques d'austérité entraînent sinon la disparition, du moins l'incapacité des États, mis sous tutelle de fait, à développer des services publics tels que les hôpitaux.

Dans ces pays, les services rendus par les structures étatiques sont réservés aux classes moyennes et supérieures. Pour ceux qui ne savent pas lire ou qui sont sans revenus, l'État est une construction étrangère au quotidien. Pas d'eau, pas d'électricité, l'école hors de prix, l'État est un luxe qu’ils ne peuvent se permettre. Alors que dire des hôpitaux dans ces pays ? Il s'agit dans de nombreux cas de dispensaires. Parfois avec de l'eau courante, parfois sans. Parfois avec de l'électricité, parfois sans. Dans les villes moyennes et les plus grandes villes, les hôpitaux publics ont parfois plus de moyens, mais pour la plupart de ces pays c’est l'aide internationale qui, à travers les différentes organisations et associations non gouvernementales, permet d'offrir un semblant de soins apportés par un personnel hors norme qui force l'admiration. Pour ceux qui ont plus d'argent, certaines cliniques privées existent ou, lorsque les revenus sont suffisants, un voyage à l'étranger permet de se faire soigner dans un pays riche. Le Covid-19 va faire basculer les sociétés dans une situation de choc terrible dont certains gouvernements et même peut-être certains États ne pourront se relever.

C’est ainsi qu’au Brésil, dans les favelas, ces quartiers populaires construits avec des moyens de fortune où habitent des millions de Brésiliens, ce sont les chefs de gang qui ont décidé du couvre-feu afin d'empêcher la maladie de se répandre comme le feu sur une traînée de poudre. La disparition ou la non-existence de l'État dans ces zones entraîne l'apparition d'autres structures avec d'autres mécanismes d'autorité. 

Les mêmes recettes budgétaires qui ont mené aux situations désastreuses dans les pays du Sud ont été entérinées en Europe dans les traités qui ont fait la construction européenne, contraignant les pays méditerranéens comme la Grèce, l'Espagne, l'Italie ainsi que la France à des politiques austéritaires qui ont conduit au désastre sanitaire actuel. De fait, nous assistons actuellement dans ces pays européens aux mêmes phénomènes qu'on a vus dans les pays de l'hémisphère sud. Les personnels soignants bénéficient de l'aide des populations locales, qui leur fournissent des masques, des gants et autres matériels pour qu'ils puissent pratiquer les soins sur les milliers de malades. L'État n'est plus un acteur, mais un simple accompagnateur. Il est considéré dans certaines zones comme une entité étrangère oppressante. Il n'est pas surprenant de voir certains groupes de population qui ne bénéficient plus des services publics basculer dans les théories du complot ou s'accrocher de manière irrationnelle à une figure comme celle du professeur Raoult, que certains considèrent comme un sauveur omnipotent.

La pandémie entraîne donc avec elle d’autres phénomènes en cascade. L’absence ou la disparition des représentations sociales de l’État est susceptible d’aboutir à la disparition de la croyance d’appartenance à un destin, une histoire commune. Car ce sont bien les représentations sociales qui, face à une situation de choc, sont les premières à disparaître pour laisser place à d'autres formes d'organisations, soumises à d'autres représentations. En un mot, à d’autres institutions. Les phénomènes perturbateurs peuvent alors faire basculer des sociétés entières dans des situations d'effondrement – et de reconfiguration. 

 

Effondrement et conflits en vue

 

Le Covid-19 peut donc faire basculer notre monde dans une situation dont nous n'avons pas idée. Le fait que les pays riches n'ont pas souhaité prendre de mesures drastiques dans le courant du mois de janvier afin d'endiguer la vitesse de la pandémie risque d'entraîner le monde dans un processus de crises multiples en boule de neige. Nous voyons ainsi début avril l'ONU, la FAO et l'OMC alerter sur des risques de pénurie alimentaire en conséquence de l'épidémie, pénurie qui ne se fera peut-être pas sentir dans tous les pays du monde, mais qui risque de toucher en particulier les pays pauvres. Le problème de l’accès à l’alimentation, sinon de la famine, se pose d’ailleurs aujourd’hui pour un département comme la Seine-Saint-Denis. Pablo Servigne alertait en 2013 sur la vulnérabilité de notre système alimentaire, au moins à moyen et long terme. Mais rien n'a été fait, ou si peu, pour permettre de relocaliser nos productions agricoles et de les sortir de la dépendance aux énergies fossiles. Non seulement les secteurs responsables de l'approvisionnement alimentaire font eux aussi face à la maladie sans protections sanitaires, mais tout le secteur énergétique et sanitaire est aujourd'hui dans une situation de choc qui, là aussi, peut entraîner des conflits intranationaux ou internationaux mettant à mal l'approvisionnement.

Début avril, les États-Unis ont déployé dans les Caraïbes, avec l'aval et le soutien de nombreux pays européens, des forces navales et aériennes qui laissent présager une invasion du territoire vénézuélien. Le Venezuela possède de grandes réserves de pétrole. Le prix du baril s'échange désormais aux alentours des 20 dollars, poussant vers une situation de faillite de nombreux pays qui ont fondé le financement de leurs structures régaliennes ainsi que de leurs services publics sur un prix du pétrole plus élevé. En 2014, une chute similaire avait produit des mouvements de révoltes dans de nombreux pays contraints à des politiques d'austérité. Certaines dictatures avaient alors décidé de se lancer dans des conflits extérieurs afin de resserrer l'étau sur leur population et de réprimer les opposants politiques. Ainsi, l'Azerbaïdjan avait lancé une offensive dans le conflit ouvert depuis 1991 avec l'Arménie voisine, dans le territoire du Karabagh, lors de la guerre des 4 jours en avril 2016. Le 4 avril 2020, l'Azerbaïdjan profitait de ce que la communauté internationale était concentrée sur la lutte contre le Covid-19 pour bombarder les territoires frontaliers avec l'Arménie voisine. L'Arabie saoudite, premier producteur de barils en 2014, s’était également lancée dans la guerre au Yémen la même année afin de faire taire les tensions internes face à l’austérité. La guerre comme réponse à la crise intérieure.

Ajoutons pour 2020 à ces crises géopolitiques l'effondrement financier des places boursières et l’arrêt ou le ralentissement, certes momentané, de notre économie. La Banque centrale européenne s'est empressée de commettre la même erreur qu'en 2008, à savoir alimenter les marchés plutôt que les États. Ce comportement montre que seule une nouvelle cure d'austérité est prévue pour rembourser les titres de dettes émises. La question est : dans quels secteurs pouvons-nous nous permettre des coupes budgétaires alors que des millions de citoyens européens n’étaient pas sortis de la trappe à pauvreté depuis 2008, et est-ce la bonne politique à mener face aux défis du 21e siècle ?

Les lois passées en France, comme en Hongrie ou dans de nombreux autres pays montrent l'utilisation de la stratégie du choc théorisée par Naomi Klein. Cette stratégie permet de mettre en place de nouvelles lois liberticides ou réactionnaires pour satisfaire les intérêts des grandes entreprises et museler l'opposition politique. À la crise sanitaire, l'État répond par des solutions sécuritaires. L'« unité nationale » proclamée permet de déresponsabiliser les responsables politiques de leur gestion catastrophique des services publics, celle-ci n'ayant eu pour but ces dernières décennies que de satisfaire toujours et encore les intérêts des mêmes catégories sociales privilégiées. La contradiction entre l'« unité nationale » et le bain idéologique néolibéral est éclatante. Les réactions des couches sociales les plus fragiles seront à la hauteur des sacrifices demandés. Les États en difficulté utiliseront tous les moyens possibles pour réprimer toute forme d’opposition politique, démontrant comme par le passé que ce sont toujours les structures existantes qui fixent le niveau de violence, et non les populations affaiblies.

La relocalisation de la production industrielle dans les pays occidentaux, comme de nombreux partis politiques commencent à le demander actuellement, semble se dessiner sous les traits qui caractérisent l’économie imposée par le régime chinois : salaires bas, destruction de l’environnement, état de droit quasi inexistant. Ainsi les lois concernant la qualité de l'eau aux États-Unis ont pour objectif de relocaliser de nombreuses industries et notamment l’extraction des terres rares afin de produire les éléments essentiels à de nombreux équipements électroniques sur le sol américain. En Chine, le raffinage des éléments essentiels à ces produits demande une énorme quantité d'eau et de produits chimiques qui sont rejetés dans les fleuves chinois. En France, le Medef, premier syndicat des employeurs, demande de son côté un moratoire sur les lois environnementales. L'état d'urgence sanitaire a permis de déréguler une nouvelle fois le droit du travail dans les secteurs industriels qui pourraient être relocalisés. Ainsi Stanislas Guérini déclarait le 22 mars à l'Assemblée nationale : « L’heure viendra où nous aurons à réfléchir collectivement à la façon d’inscrire de façon plus pérenne dans nos textes cet état d’urgence sanitaire. » Les dispositions concernant le temps de travail hebdomadaire passé à 60 heures de manière dérogatoire sont facilitées, le temps de travail journalier passe à 12 heures et le temps de repos est réduit. Voilà ce qui risque d’être « inscrit dans nos textes de façon plus pérenne. » Le tracking numérique via une appli installée dans les smartphones, inefficace et liberticide, fait par ailleurs partie du portefeuille d’outils sur lesquels le gouvernement français travaille activement. 

Ce mouvement de relocalisation porté en premier par le fameux « Make America Great Again » de Donald Trump semble aujourd’hui devenir inéluctable en France et dans de nombreux autres pays. Les salaires asiatiques et notamment chinois ont progressé ces dernières années de façon significative, et la dépendance aux métaux rares et autres marchandises semble avoir montré à notre société les limites du libre-échange. En délocalisant les usines en Chine, nos industries ont permis son essor comme première puissance économique mondiale. Mais dans le contexte idéologique actuel, relocaliser les industries parties à l’autre bout du monde ne se déroulera vraisemblablement pas sans une dérégulation du Code du travail dans de nombreux secteurs industriels. La fin du libre-échangisme, amorcée dans les États-Unis de Trump comme dans la Grande-Bretagne du Brexit, se déroule de manière brutale, et reste dans un cadre capitaliste dur, qui remet en cause de nombreux cadres juridiques nationaux et internationaux tout en s’attaquant à de nombreuses libertés. Ce tournant historique, ajouté à la crise sanitaire, peut accélérer les phénomènes d’emballement catastrophique et augmenter les risques de conflits armés internationaux.

 

Le temps des « communs » ?

 

Depuis le début de cette crise, différents indices nous indiquent le chemin à suivre. Le partage d'informations sur des plateformes collaboratives afin d'aider à lutter contre la pandémie se développe à travers le monde. Les informations sur le Covid-19 sont partagées par les scientifiques du monde entier afin de coordonner la lutte. Dans de nombreux pays, les besoins de matériel des personnels soignants sont comblés par des milliers de personnes qui fabriquent des masques et donnent, sans contrepartie financière, les protections nécessaires. Ce comportement solidaire démontre que face à des situations de choc, l’être humain se comporte de façon collaborative et non égoïste, comme le dernier ouvrage de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle l'a montré (L’Entraide, l’autre loi de la jungle, publié en 2019). De cette attitude naît la volonté de créer des « communs », des espaces de collaboration ou de nouvelles formes de gouvernance pour l’utilisation des ressources ou de connaissances en contradiction avec les intérêts particuliers. Nous assistons à une reprise du pouvoir et de l’autonomie par les citoyens, qui prennent en compte l’interdépendance des sociétés. Il n’y a pas de modèle économique imposé pour ces communs, mais des principes qui guident la gouvernance et la création de valeur issue de l’usage d’une ressource ou d’un bien commun.

Mais si ces pistes de solidarité et d’organisation des communs existent, rien ne serait plus naïf que de croire que le monde d'hier va disparaître paisiblement, sans que les structures dominantes usent de violence pour conserver leurs prérogatives. Ces structures feront tout pour maintenir une société basée sur les énergies fossiles, et surtout sur une concurrence « libre et non faussée », le plus longtemps possible ; une élection ou des mouvements populaires n'y changeront sans doute rien. Ces derniers ne permettent que de modifier les rapports de force dans une société donnée, pas de changer la société elle-même. Seul un effondrement des représentations sociales actuelles et l'émergence de nouvelles représentations est à même de provoquer une situation de basculement systémique. Face à un tel scénario, la mise en place des communs est une nécessité pour amortir les chocs, et une alternative féconde au projet d’une reprise en main écosocialiste par un pouvoir vertical. Ces deux alternatives n'étant d'ailleurs pas incompatibles.

 

Jérôme Chakaryan-Bachelier

 

Photo : pompiers luttant contre un incendie dans une installation pétrolière en Irak, Dick Kotecki, United States Marine Corps (domaine public).

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pompiers luttant contre un incendie dans une installation pétrolière en Irak, Dick Kotecki, United States Marine Corps (domaine public).
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