La stratégie de la classe dominante en France

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Thibault Mordraal
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dimanche 6 octobre 2019
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À l'heure où Antonio Gramsci se voit récupéré, comme George Orwell, par tous les bords politiques, qu'en est-il de son œuvre? Dans une perspective de gauche, les écrits que Gramsci nous a laissés, ainsi que ceux de Karl Marx, nous permettent de comprendre quelle peut être la stratégie de la classe dominante pour conserver le pouvoir, et la place "bonapartiste" dévolue à l'extrême-droite sur l'échiquier politique, rendant ainsi plus difficile toute reconquête politique des partis des classes dominées.

Lorsqu’on observe l’actualité politique récente, on se demande souvent : « Comment peuvent-ils tenir ? » « Ils », ceux qui détiennent le pouvoir, qu’on les appelle « les élites », « l’oligarchie » ou, plus précisément, la classe dominante, la poignée de grands actionnaires qui détiennent les principaux leviers de l’économie française, la haute bourgeoisie au service de laquelle se mettent les gouvernements. Comment parvient-elle à poursuivre sa politique malgré une contestation croissante telle que l’a incarnée le mouvement des gilets jaunes ? Comment se fait-il qu’eux et leurs champions aux élections n’aient pas été chassés du pouvoir par la rue ou par les urnes ?

La stratégie de la classe dominante pour se maintenir au pouvoir se laisse entrevoir d’abord dans les périodes où ce pouvoir est bien assuré, mais aussi dans les périodes de crise comme celle que nous vivons actuellement. Du point de vue politique, il est certain que l’extrême droite y tient un rôle non négligeable.

 

La stratégie de la bourgeoisie aux époques de stabilité économique

 

De prime abord, la question de la stratégie de la classe dominante peut sembler paradoxale : puisqu’elle est déjà classe dominante, justement, a-t-elle vraiment besoin de mettre en place une stratégie ? En dehors des situations de crise, son pouvoir peut paraître aller de soi : lorsque la quasi-totalité des médias sont la propriété de gens comme Bouygues, Křetínský, Pigasse, Niel, il n’est pas difficile de convaincre la majorité des travailleurs, à force de le marteler, que leur classe est légitime à diriger la société. Marx et Engels l’expliquaient déjà ainsi dans L’Idéologie allemande

« Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l'un dans l'autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de la production intellectuelle sont soumises du même coup à cette classe dominante. »

Les ennuis de la (haute) bourgeoisie commencent lorsqu’elle a malgré tout dû accorder des concessions aux classes dominées suite à la lutte âpre menée par une partie de celles-ci, telles qu’une avancée de l’âge de départ à la retraite, une élévation du salaire minimum, la mise en place de services publics, etc., des conquêtes telles que celles obtenues en France par le Conseil national de la Résistance après la Seconde Guerre mondiale. La bourgeoisie doit alors trouver le moyen de les remettre en cause sans susciter la révolte des classes dominées, qui s’y sont habituées. La Stratégie du choc, enquête très documentée de la journaliste canadienne Naomi Klein, décrit alors très bien son comportement : elle a besoin d’une population en état de choc, perdant brusquement ses repères face à des évènements violents ou au moins effrayants, pour pouvoir mener, sans rencontrer d’opposition, ses contre-réformes telles que des privatisations, l’ouverture au libre-échange ou la destruction des droits sociaux. Contre-réformes que l’on se dépêche d'accomplir aussi vite que possible, avant que qui que ce soit n’ait eu le temps de réagir. Au besoin, on peut créer ce choc soi-même, comme ç’a été le cas pour le coup d’État militaire du général Pinochet au Chili en 1973 avec l’appui des États-Unis, mais on peut aussi exploiter une guerre, un mouvement de spéculation contre les dettes des États, une crise d’inflation ou même un tsunami comme en 2004, pour donner quelques exemples détaillés par Naomi Klein. Tout événement qui laisse les travailleurs sous le choc, incapables de se défendre, devient une occasion à saisir. Inutile d’en avoir une vision complotiste : le capitalisme, notamment dans sa version néolibérale, génère de lui-même le chaos susceptible de provoquer les « opportunités » que la classe dominante trouvera toujours un moyen de transformer en fonds de commerce.

Cela posé, on commence déjà à reconnaître les traits de notre France contemporaine : les attentats récemment commis en France par des islamistes radicaux n’ont-ils pas précisément joué ce rôle ? Spécialement celui du 13 novembre 2015, qui a permis à François Hollande et à son premier ministre Manuel Valls de revenir sur les libertés publiques en mettant en place un état d’urgence utilisé principalement contre les militants écologistes ? La menace d’une arrivée au pouvoir de l’extrême-droite, elle aussi, a été abondamment utilisée comme un moyen de chantage sur les électeurs : pour s'y opposer, pour « faire barrage », il fallait se rassembler derrière un candidat de la classe dominante. Rabâchée par les médias (en particulier sous le quinquennat de François Hollande), elle finit par devenir une prophétie autoréalisatrice : « Ce sera Juppé ou le Pen » puis « Ce sera Macron ou le Pen ». L’arrivée au pouvoir d’un parti fondé par la milice fasciste Ordre nouveau, et qui compte encore parmi ses cadres des anciens du GUD ou du Bloc identitaire, a en effet de quoi effrayer des électeurs au point de leur faire accepter, « pour faire barrage », la destruction de leurs droits et de leurs services publics. Enfin, quel sens, autre qu'un choc volontaire destiné à terroriser le mouvement social, donner au déluge de violences policières qui s’est abattu sur le mouvement contre la loi El-Khomri, puis sur celui des Gilets jaunes ?

 

La stratégie de la bourgeoisie aux époques de crise

 

Cependant, notre époque présente une particularité : c’est une époque de crise. De crise économique, tout d’abord : depuis 2008, en effet, l’économie mondiale patauge, plombée par la crise financière, la production doit ralentir pour suivre la faiblesse de la demande, frôlant la récession, faisant planer sur les travailleurs la menace du chômage. Et une nouvelle crise bancaire semble se profiler à l’horizon, dont les économistes débattent déjà pour savoir s’il s’agit d’une continuation de celle de 2008 ou d’un nouvel événement indépendant du premier. Une telle situation a évidemment des répercussions politiques : ainsi, les électeurs se détournent de leurs partis traditionnels, dont ils voient bien qu’ils sont incapables de gérer la crise (quoi qu’en disent la plupart des médias dits de référence), et vont se radicaliser à la fois vers la gauche et vers la droite, à la recherche d’une issue. Sauf à renoncer à ses profits, la bourgeoisie peut difficilement leur accorder des concessions pour les remettre en cause par la suite, comme elle le faisait autrefois, car la crise réduit ses marges de manœuvre économiques. Nous avons déjà vécu cette situation après 1929, et elle avait débouché sur la Seconde Guerre mondiale ; nous la revivons aujourd’hui en France avec l’effondrement de Les Républicains (LR) et du Parti Socialiste (PS). On retrouve l'équivalent de cet effondrement dans des pays comme la Grèce, l’Espagne, l’Italie, ou même les États-Unis à leur façon : certes, le Parti républicain et le Parti démocrate conservent leurs rôles grâce au système bipartisan, mais ils sont profondément transformés par la poussée en leur sein d’acteurs jusque-là marginaux et plus radicaux, Donald Trump pour le Parti républicain, Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez pour le Parti démocrate. Il serait cependant inconsidéré d’en conclure que la crise économique à elle seule, mécaniquement, suffit à faire tomber la classe dominante : l’histoire montre que ce n’est pas le cas, que la bourgeoisie peut mettre en place différentes stratégies pour se maintenir au pouvoir.

C’est précisément ce problème que le théoricien marxiste italien Antonio Gramsci s’est efforcé de comprendre dans ses Cahiers de prison (1948-1951), écrits alors qu’il était emprisonné par le régime fasciste, notamment ceux relatifs à Machiavel. Voici ce qu’il en écrivait : 

« La crise crée des situations immédiatement dangereuses, parce que les différentes couches de la population ne possèdent pas la même capacité à s'orienter rapidement et à se réorganiser selon le même rythme. La classe dirigeante traditionnelle, qui possède un personnel qualifié nombreux, change d'hommes et de programmes et retrouve le contrôle qui était en train de lui échapper plus rapidement qu'on n'y parvient au sein des classes subalternes ; elle fait, au besoin, des sacrifices, elle s'expose, par des promesses démagogiques, à un avenir sombre, mais elle conserve le pouvoir, le renforce sur le moment et s'en sert pour écraser l'adversaire et pour en disperser le personnel dirigeant, qui ne peut être ni très nombreux ni très qualifié. Le passage des troupes de plusieurs partis sous le drapeau d'un parti unique, qui représente et exprime mieux les besoins de toute la classe, est un phénomène organique et normal, même si son rythme est extrêmement rapide et presque fulgurant par comparaison avec les époques tranquilles : il représente la fusion de tout un groupe social sous une direction unique, considérée comme la seule capable de résoudre un problème majeur de son existence et d'éloigner un danger mortel. Quand la crise ne peut se résoudre ainsi de manière organique et que l'on a recours à un chef charismatique, cela signifie qu'il existe un équilibre statique (dont les facteurs peuvent être disparates, mais où prédomine l'immaturité des forces progressives), qu'aucun groupe, pas plus le groupe conservateur que le groupe progressif, n'a la force nécessaire pour vaincre, et que même le groupe conservateur a besoin d'un patron. »

Comment mieux résumer la macronisation de la vie politique française ? Si on a vu en 2017 LR et le PS s’effondrer au profit du vote contestataire de droite (Front National, FN, devenu Rassemblement National, RN, en 2018) et de gauche (La France Insoumise, LFI), on a aussi et surtout vu au cours de cette élection des fractions ou la totalité de LR, du PS, du Mouvement des Démocrates (MoDem) et d’Europe Écologie - Les Verts (EELV) se rassembler en un parti unique, La République en marche (LREM), et renouveler le personnel politique de la classe dominante en plaçant à leur tête des personnalités politiques jusque-là de second plan, comme Édouard Philippe ou Gérald Darmanin. Le tout sous la bannière du jeune Emmanuel Macron, propulsé par la presse des milliardaires à partir de sa nomination au ministère de l’Économie sous François Hollande, et tellement anxieux de combler le besoin d'un chef charismatique qu’il en est venu à affirmer ne pas renier « la posture christique »… La bourgeoisie rassemble ainsi les travailleurs qui ont encore confiance en elle sous la direction de LREM, ne pouvant plus se permettre un fractionnement de partis comme autrefois. Elle renouvelle son personnel et se donne un chef qu’elle s’efforce de construire comme charismatique. Elle fait des promesses sur une redynamisation de la « start-up nation » par la précarisation du travail, mais se sert en réalité de ce répit pour faire s’abattre la répression sur ceux qui contestaient son pouvoir :  violente riposte au mouvement des Gilets jaunes ; attaques médiatico-judiciaires contre La France insoumise qui ont culminé avec la perquisition au siège de celle-ci. Les élections européennes ont montré que cette stratégie n’a pas été dénuée de succès !

Pendant ce temps, la bourgeoisie doit également empêcher les classes dominées, ou plutôt la plus massive d’entre elles, celle des travailleurs salariés, de faire ce qu’elle doit faire pour renverser l’ordre existant selon Gramsci : se rassembler en un « bloc historique » uni autour d’un projet par sa propre couche d’intellectuels, agglomérant autour d’elle les autres « groupes subalternes ». Pour cela, elle doit non seulement s’attaquer aux représentants de la classe dominée, mais aussi s’assurer de maintenir autant que possible la fragmentation des partis politiques représentant celle-ci, ce qui est d’autant plus aisé, nous dit Gramsci, que « la bureaucratie est la force routinière et conservatrice la plus dangereuse ; si elle finit par constituer un corps solidaire, qui existe pour lui-même et se sent indépendant de la masse, le parti finit par devenir anachronique et, dans les moments de crise aiguë, il se vide de son contenu social et demeure comme perché dans les nuages » : la classe dominante peut en effet compter sur la bureaucratie des partis politiques adverses pour vouloir maintenir leurs appareils respectifs comme s’ils constituaient une fin en soi et non un moyen de défendre leurs intérêts de classe. Elle travaille également à dresser les travailleurs les uns contre les autres, les divisant en fonction de leur niveau de salaire, de leur genre, de leurs origines, de leur religion, de leur orientation sexuelle, pour ne jamais avoir à affronter une classe sociale unifiée, encore moins l’intégralité des catégories subalternes.

 

Le rôle du Rassemblement national et la phase bonapartiste

 

Cela dit, on se retrouve avec un problème de taille : on n’a pas trop de mal à identifier qui aujourd’hui en France représente la classe dominante et les classes dominées, mais que représente alors le Front national, devenu Rassemblement national ? De toute évidence, pas les classes dominées : son programme est un programme de régression sociale et démocratique pour les travailleurs. Mais on ne peut pas non plus en faire un parti bourgeois comme un autre car son discours antisystème exclut cette hypothèse ; même en supposant qu’il s’agisse d’un simple masque, il peut être dangereux pour la bourgeoisie en risquant d’être pris au sérieux par ses électeurs. Faut-il alors en faire un parti des couches moyennes de la société, de la fameuse petite-bourgeoisie ? Cette hypothèse est tentante car les petits indépendants sont effectivement l’électorat le plus fidèle de l’extrême-droite, mais elle ne permet pas d’expliquer pourquoi tant d’ouvriers leur emboîtent le pas.

On comprend beaucoup mieux lorsqu’on cherche ce qui unit cet électorat : les petits indépendants et les fractions les plus précaires du salariat ont en effet en commun la difficulté à s’organiser pour défendre leurs intérêts de classe, ce qui pour les seconds est la conséquence des changements de leurs conditions de travail avec la désindustrialisation, qui a éclaté les grandes forteresses industrielles avec leurs réseaux syndicaux ; dans cette situation d’éparpillement, une solution tentante peut en effet être de s’en remettre à un pouvoir autoritaire en espérant que son arbitrage sera plus favorable que la situation présente. Autrement dit, c’est la situation analysée par Karl Marx dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, lorsqu’en 1848 les paysans français s’en sont remis au vote pour le futur Napoléon III faute de pouvoir se rassembler pour peser eux-mêmes dans le jeu politique, ce qui a entraîné une autonomisation du pouvoir d’État : c’est le bonapartisme, dont le fascisme est une évolution totalitaire, et dont Gramsci nous dit qu’il survient en situation « d’équilibre catastrophique des forces », lorsque ni les classes dominées ni la classe dominante ne peuvent l’emporter, permettant à une troisième force de s’imposer comme arbitre avec l’appui de la police et de l’armée.

Gramsci souligne toutefois que dans le monde moderne, les intérêts des classes en lutte ne sont pas conciliables, de sorte que le bonapartisme (ou le fascisme) devra choisir son camp en cas d’arrivée au pouvoir. Et dans le cas du RN, de toute évidence, ce camp final ne peut être que celui de la bourgeoisie : ce qui fonde son programme économique est l’idée qu’en jouant de l’inflation et du protectionnisme pour favoriser les exportations, la bourgeoisie française pourra regagner des parts de marché contre les bourgeoisies étrangères et aura ainsi les moyens de faire de nouvelles concessions aux travailleurs pour ramener le calme tout en continuant à les exploiter. Seulement voilà, cela nécessiterait en France de remettre en cause les traités européens, saut dans l’inconnu dont ne veulent ni la bourgeoisie française ni les travailleurs qui votent à droite précisément par crainte du changement… C’est pourquoi le FN a renoncé à cette idée pendant l’élection présidentielle de 2017. Et même si cela était possible, comme l’a montré par l’exemple Donald Trump aux États-Unis, cela n’ouvrirait la voie à long terme qu’à une guerre commerciale entre les différentes bourgeoisies mondiales, précipitant la récession économique en freinant les échanges et ouvrant la voie à la guerre tout court, qui suit si souvent le bonapartisme.

Ce qui précède – domination sans partage de la bourgeoisie, remise en cause des acquis par la stratégie du choc, rassemblement de son camp et dispersion de l’adversaire en situation de « crise d’hégémonie » (Gramsci, toujours), bonapartisme qui peut se terminer dans le fascisme et la guerre – ne doit heureusement pas être compris comme un schéma d’évolution rigide, dans toutes les étapes duquel nous serions obligés de passer : à tout moment, les classes dominées peuvent s’unir pour défendre leurs intérêts communs en renversant la bourgeoisie. Le plus tôt sera le mieux !

Thibault Mordraal

 

 

Photo de Carlo Pelagalli,  Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported. Peintures murales dans la rue Gramsci à Orgosolo en Sardaigne.

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Peintures murales dans la rue Gramsci, à Orgosolo en Sardaigne. Photo Carlo Pelagalli, Creative Commons
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