Les Verts allemands sont-ils de gauche ?

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Victor Grossman
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jeudi 12 septembre 2019
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Chapô
Les Verts allemands se situent-ils à gauche de l'échiquier politique allemand? Historiquement, les racines du parti sont bel et bien à gauche, mais certaines de leurs actions et décisions politiques, ainsi que leur stratégie d'alliance circonstanciée avec la CDU semble leur faire emprunter le chemin du renoncement social-démocrate du SPD.

Bulletin 163 de Victor Grossman, en commentaire de l'article de Noah Barkin intitulé « L'avenir de l'Allemagne se joue à gauche, pas à l'extrême-droite » et publié par Portside.

C'est vrai : comme le souligne l'article, le parti allemand des Verts s'est sans conteste hissé à une position étonnamment forte sur l'échiquier politique ; il vise même en ce moment la première place, bientôt libérée par Angela Merkel, et pourrait espérer l'obtenir. Mais quant à le placer « à gauche », voilà qui est bien moins certain. Il est peut-être vert dans son programme environnemental, mais pour ce qui est de sa couleur politique, contrairement aux « Verts » nord-américains, il est loin d'être aussi clairement dans le rouge, autrement dit à gauche de la palette. 

À ses débuts, il y a presque cinquante ans, le parti, cible d'attaques furieuses, était un antidote radical à l'immobilisme de la scène politique ouest-allemande. Féministe, contre l'ordre établi, égalitaire et surtout soucieux de l'environnement autant en paroles qu'en actes (portant de manière emblématique des baskets aux réceptions gouvernementales et des pulls tricotés à la main lors des sessions parlementaires), sa rupture avec les traditions avait presque un goût de Woodstock avec dix ans d'avance.

Mais sa faction « realo » a devancé ses « fundis », les « réalistes » pragmatiques ont battu les « fondamentalistes » de gauche. Quand il s'est joint aux sociaux-démocrates (Parti socialiste démocrate, SPD) en 1998 dans une coalition de gouvernement national, il a mis en sourdine ses aspirations radicales. La rupture la plus importante est intervenue lorsque Joschka Fischer, à la tête du parti et ministre des Affaires étrangères, a fait bombarder la Serbie par l'aviation allemande, un grave crime de guerre s'appuyant sur des mensonges (maintenant de plus en plus exposés). Pour la première fois depuis 1945, des Allemands en uniforme (en avion) tuaient des gens en dehors de leurs frontières nationales, et cela a été rendu possible par la réunification neuf ans plus tôt, mais aussi par les Verts. Pendant ces années où ils ont partagé la direction du pays, jusqu'en 2005, toute une série de mesures ont également été prises contre les Allemands mêmes, frappant le plus durement chômeurs et retraités, pendant que les riches n'étaient pas seulement ménagés, mais richement récompensés par des baisses d'impôts atteignant plusieurs milliards.

D'une manière ou d'une autre, à chaque fois que les Verts arrivent au gouvernement, que ce soit au niveau national durant ces années ou bien dans les gouvernements des Länder [les « régions » allemandes, qui disposent chacune de leur propre gouvernement, NDLR], leur militantisme se dilue en jus de chaussette, comme un café trop allongé.

Fermement pour l'égalité homme-femme, pour les droits des LGBT, contre le racisme, la xénophobie et les néofascistes de toute sorte et de toute appellation, ils doivent largement leur récente montée en puissance à la prise de conscience par des millions d'électeurs de l'avancée rapide de la destruction de notre environnement, que des températures en hausse, des sécheresses et des inondations rendent clairement perceptible. Leurs méfaits au gouvernement du pays ont été largement oubliés après 2005 ; en fait, un de leurs atouts principaux est leur simple absence de tout gouvernement national mou du genou.

Mais il vaut mieux ne pas regarder de trop près leurs actes au niveau des Länder. Après avoir lutté longtemps avec grand battage contre l'extension de l'aéroport de Francfort (« Sauvez notre environnement ! »), ils ont pris la décision singulière d'entrer au gouvernement du Land avec le parti de droite de l’Union chrétienne démocrate (CDU) [parti de la chancelière Angela Merkel, NDLR]. Une fois leur chef vice-président et ministre de l'Economie, ils ont en quelque sorte oublié leur opposition à ce projet et approuvé cette extension (quoique Monsieur le Ministre se soit trouvé dans l'incapacité d'assister à la grande cérémonie d'ouverture, avec ou sans baskets et pull de laine).

Il y a un an, une majorité d'Allemands, les Verts parmi les plus bruyants d'entre eux, fêtaient la décision de sauver la forêt de Hambach, entre Cologne et Aix-la-Chapelle, après une lutte ardente pour sa défense menée par d'innombrables manifestants, certains logés dans des cabanes dans les arbres. Mais il est rare qu'on rappelle que cinq ans avant, quand les Verts partageaient les postes d'une coalition avec les sociaux-démocrates au pouvoir en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, leurs trois ministres avaient tous approuvé la coupe de cette forêt pour ouvrir une mine de lignite à ciel ouvert.

On trouve un autre exemple au Schleswig-Holstein, dans le nord. Pendant que le co-président des Verts, le séduisant Robert Habeck, appelait avec force à plafonner les loyers (une revendication urgente que l'on entend maintenant de bien des côtés), la coalition tripartite là-bas, qui regroupait la CDU, les Verts, et le Parti libre allemand (FDP) ouvertement pro-capitaliste, abrogeait en douce le plafonnement sur la hausse des loyers déjà en place à cet endroit. Une fois encore, les Verts s'inclinaient devant leur partenaire « chrétien ».

Au Sud-Ouest de l'Allemagne, dans le Land de Bade-Wurtemberg, les Verts ont aussi rejoint une coalition avec la CDU, de droite, mais cette fois-ci, cas unique jusqu'à présent en Allemagne, à la tête du gouvernement régional. Seulement là encore, leur ministre-président Winfried Kretschmann, un homme grand à la voix rauque qui parvient à conserver sa popularité, a semblé négliger ses racines vertes. Ses racines cherchaient un sol plus riche ; et Daimler-Benz, le grand constructeur des voitures Mercedes, est implanté près de la capitale régionale Stuttgart. Comme il l'a souvent montré, il sait quel engrais est le plus profitable. Pendant des années, sa voiture de fonction gouvernementale, un modèle spécial de Mercedes d'un vert élégant, a été fameuse pour sa puissance de 441 chevaux. « Je suis grand et j'ai besoin de voyager vite », expliquait-il (un journaliste critique a quand même demandé s'il avait vraiment besoin d'une vitesse de 240 km/h).

Et quand il doit aller encore plus vite, il vole. Écartant les appels très médiatisés de Robert Habeck à interdire les vols intérieurs en Allemagne pour des raisons écologiques, il a dit : « Je ne suis pas fan de toute cette moralisation… On ne devrait pas dicter aux gens leur style de vie. » On dirait que c'est aussi valable quand Daimler, tout comme Volkswagen, BMW et les autres, se livre à de petits tours de passe-passe sur le plomb dans les gaz d'échappement.

Pour les Verts, il est de moins en moins difficile de laisser tomber les réticences qui les empêchaient avant de s'allier avec le parti de droite chrétienne de la CDU (et ce faisant de se livrer à toutes sortes de compromis). 

On dirait qu'ils remplacent ainsi les sociaux-démocrates, qui ont longtemps fait la même chose, et qui sont du coup arrivés au bord du désastre : ils ont perdu la moitié de leurs membres, et les sondages les placent à 13 % à l'échelle nationale. Cela les a lancés dans une recherche pratiquement désespérée de nouveaux leaders ; une douzaine de duos homme-femme encombre désormais l'espace des candidats, un peu comme dans les campagnes présidentielles nord-américaines. Ils se voient aussi forcés d'ajouter à leur voix, au moins à l'approche d'élections, des accents de gauche presque oubliés.

Les Verts aussi parlent avec des accents progressistes, et agissent parfois encore en ce sens. Comme symbole pour les représenter, on pourrait imaginer un sac rassemblant deux contenus différents, d'une part des articles tentants pour tout le monde, d'autre part des articles pour tenter la CDU d'en faire leur partenaire de coalition, car contrairement aux sociaux-démocrates, ils ne sont pratiquement pas empêtrés de liens avec le milieu syndical et n'ont donc pas à faire de geste dans cette direction. Les membres des Verts étaient autrefois largement des étudiants en rébellion, maintenant ils sont pour la plupart des travailleurs hautement formés de la classe moyenne supérieure. Reste à voir si leur base va s'élargir maintenant. 

En matière de politique étrangère, ils sont plus russophobes que tous les autres partis, pour des raisons purement humanitaires, bien sûr, comme certains responsables nord-américains des deux grands partis. Alors que les sociaux-démocrates penchent parfois, ici ou là, pour la diplomatie dans ce monde sous la menace d'une guerre nucléaire, les Verts ne penchent que trop souvent pour la confrontation.

Mais les Verts ne sont pas faits d'un seul bloc monolithique. Certains de leurs membres et de leurs groupes locaux n'ont pas oublié les tendances progressistes de leur passé, et ils ne s'arrêtent pas seulement à de belles paroles.

Victor Grossman


Berlin Bulletin no 163, 31 août 2019. Traduction partielle d'Europe insoumise.

Photo: Tournesols. Source: Pixabay.

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Tournesols. Source: Pixabay.
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