Macron, Mélenchon et la Catalogne : des réalignements paradoxaux ?

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Olivier Tonneau
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mardi 3 octobre 2017
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Après la violente répression du référendum catalan, Emmanuel Macron a pris le parti du gouvernement de Mariano Rajoy quand Jean-Luc Mélenchon dénonçait une lourde erreur. Ces prises de positions suggèrent que les attitudes envers les revendications régionales en Europe sont en train de changer.

Après la violente répression du référendum catalan, Emmanuel Macron a pris le parti du gouvernement de Mariano Rajoy quand Jean-Luc Mélenchon dénonçait une lourde erreur. Ces prises de positions suggèrent que les attitudes envers les revendications régionales en Europe sont en train de changer.
Après la violente répression du référendum sur l’indépendance de la Catalogne, Emmanuel Macron a exprimé son soutien sans ambiguïté au gouvernement de Mariano Rajoy, affirmant qu’il ne s’agissait que d’une affaire interne et exprimant « son attachement à l’unité constitutionnelle de l’Espagne ». Dans le même temps, Jean-Luc Mélenchon, que l’on présente volontiers comme son premier opposant, a écrit que « le gouvernement espagnol perd son sang-froid. La nation ne peut pas être une camisole de force. » Ces deux réactions opposées (dont aucune, il faut le noter, ne validait la revendication de l’indépendance de la Catalogne) valent d’être comparées car elles nous en disent long sur les réalignements complexes à l’œuvre en Europe.


Jean-Luc Mélenchon, qui n’hésite pas à se qualifier de jacobin, est un défenseur farouche de « la république une et indivisible » : la loi doit être la même pour tous (d’où son opposition à la réforme du droit du travail du gouvernement Macron), les programmes scolaires et même les horaires doivent être identiques sur tout le territoire (d’où son opposition aux réformes visant à l’autonomie des établissements) et les identités régionales, si elles sont acceptables sur le plan culturel, ne peuvent avoir d’expression politique. Féru d’histoire, Mélenchon a également toujours exprimé sa réticence envers toute modification de frontières (il s’était fortement opposé à la guerre du Kosovo et au démembrement de la Yougoslavie) : les états-nations sont peut-être des « communautés imaginées » mais elles n’en ont pas moins gagné un degré précieux de stabilité et de cohérence à travers les siècles, qu’on ne saurait mettre en péril à la légère. Qu’il affirme que la nation ne peut être une camisole de force – ce qui reconnaît le droit de la partie à redéfinir le tout, sinon à s’en extraire – n’avait donc rien d’évident.


Inversement, Macron, européiste libéral, ne manque aucune occasion d’accuser les « eurosceptiques » (parmi lesquels il range Jean-Luc Mélenchon) d’être « nationalistes » et « souverainistes ». La nation est vouée à être subsumée par les institutions européennes, ce qui permettra enfin le démantèlement des « corporatismes » (c’est-à-dire de l’Etat) et la « libération des énergies ». Ces principes ont des conséquences sérieuses, comme on l’a vu récemment avec la cession d’Alstom à Siemens. En perdant Alstom, la France a perdu des brevets et des savoir-faire indispensables à son indépendance militaire ; mais ces considérations ont été balayées d’un revers de la main par Macron au prétexte qu’il fallait créer « un géant européen ». Que ce géant soit une entreprise privée qui n’est en rien tenue de servir les intérêts ni de la France, ni de l’Europe, n’a pas semblé lui poser problème. A ceux qui s’insurgeaient d’une décision contraire aux intérêts fondamentaux de la France, le ministre des Finances Bruno Lemaire a répondu qu’ils faisaient preuve « d’un patriotisme mal placé ». Le gouvernement Macron n’est donc pas seulement européiste et vaguement indifférent à la souveraineté nationale : il travaille activement à la détruire.


Dans son discours sur l’Europe à la Sorbonne, Emmanuel Macron est par ailleurs revenu inlassablement sur les thèmes de la culture et de l’identité. Comme tous les discours de cette sorte, le sien était à la fois contradictoire et superficiel. Contradictoire parce que Macron soutenait simultanément qu’il existait une identité européenne et qu’il fallait à tout prix la construire, en utilisant des moyens qui rappellent ceux mis en œuvre par la IIIe république pour forger le sentiment d’appartenance à la patrie républicaine. Sa proposition d’étendre le programme Erasmus aux apprentis rappelait d’ailleurs étrangement l’ancien « tour de France des ouvriers ». Superficiel parce que la culture européenne semblait se réduire à l’Acropole, la Joconde et Goethe (le président a tout de même réussi à nommer Gdansk). Mais en-deça de ces grands symboles, Emmanuel Macron a aussi fait vaguement référence aux cultures et aux langues régionales, soulignant que l’identité européenne consistait en « l’unité dans la diversité ». Rien de plus beau que le plaisir partagé de chants traditionnels accompagnés de plats du terroir. La prétendue identité européenne semble en définitive se réduire à quelques grands principes non définis (les droits de l’homme, la démocratie, la paix), une poignée de symboles et une collection de traits régionaux.


Cette combinaison d’antinationalisme et de régionalisme est caractéristique des libéraux européens. C’est dans le cadre des Etats-nations que les travailleurs sont parvenus à arracher au capital les droits sociaux garantis par les Etats-providence et, aujourd’hui encore, les peuples tendent à attendre de leurs Etats qu’ils soient protecteurs et redistributeurs. Dans leur lutte contre les Etats, les libéraux ont depuis longtemps compris que le plus simple était encore d’effacer le cadre dans lequel ils opèrent. Il faut pourtant bien satisfaire au besoin d’appartenance : les régionalismes formaient un cadre alternatif idéal. Les mouvements régionalistes [1] ont toujours conçu l’Etat national comme oppresseur (même quand, comme c’est le cas pour la Bretagne, les régions ont reçu des sommes énormes de l’Etat qui sont allés jusqu’à subventionner la réanimation forcée de folklores qui n’intéressaient plus grand-monde) et constituaient donc pour les libéraux des alliés naturels : si chacun s’opposait à l’Etat et se perdait dans la jouissance de ses particularismes, la politique de l’identité ferait place nette pour l’économie libérale.


L’engagement d’Emmanuel Macron pour une Europe libérale sous-tendue par des cultures régionales aurait donc pu, à première vue, l’incliner à la sympathie pour la cause catalane. Il a pourtant résolument soutenu le gouvernement Rajoy au nom de l’Espagne une et indivisible. Comment s’expliquent les attitudes respectives de Macron et de Mélenchon qui semblent avoir en quelque sorte échangé leurs rôles ? La réponse est peut-être assez simple : pour l’un comme pour l’autre, l’opposition entre le peuple et la classe dirigeante (oligarchie pour Mélenchon, technocratie pour Macron) prime les enjeux idéologiques. En d’autres termes, la nécessité d’une résistance populaire aux pouvoirs libéraux incline Mélenchon à prendre, fût-ce à contre-cœur, le parti des opposants tandis que les tendances autoritaires de Macron face aux mouvements populaires (qui s’étaient illustrées dans la répression sévère des manifestations contre la loi El Khomri) le poussent à prendre le parti de Rajoy qui appartient, après tout, au même parti européen qu’Angela Merkel.


La dissolution des Etats-nations mène donc à des résultats inattendus. Leur contestation par le bas inquiète désormais des europhiles qui craignent de ne pas pouvoir contrôler les dynamiques protestataires : les Catalans sont certes pro-Europe aujourd’hui mais leur comportement n’incline pas à penser qu’ils accepteraient d’être mis sous tutelle comme le fut la Grèce. A l’autre bout du champ politique, ceux qui entendent organiser la résistance aux politiques libérales auraient préféré que cette résistance se déploie à l’échelle continentale (c’est pourquoi Mélenchon avait noué des liens étroits avec Die Linke lors de la fondation du Parti de gauche) et ne se sont rabattus que par nécessité sur l’espace national : ils pourraient bien être contraints d’admettre que le pouvoir dissolvant du libéralisme a si bien agi que la résistance populaire doit désormais parfois prendre corps à l’échelon régional.


On n’en est pourtant pas là. L’extrême-droite, menaçante au plan national, est dominante au niveau régional ; en acceptant de changer d’échelle, on risque de lui donner un avantage stratégique important. De surcroît, même les mouvements régionalistes marqués à gauche tendent à faire le jeu des libéraux. En Ecosse par exemple, le Parti indépendantiste écossais (SNP) a percé en se repositionnant à gauche pour chasser sur les terres des travaillistes qui avaient eux-mêmes viré à droite sous l’impulsion de Tony Blair. Pourtant, quand on demanda au leader du SNP, Alex Salmond, comment il imaginait l’économie d’une Ecosse indépendante et européenne, l’une des mesures qu’il préconisa fut la baisse de l’impôt sur les sociétés à 12% (comme en Irlande). La dernière chose dont la gauche européenne ait besoin est pourtant la création d’un nouveau paradis fiscal. 


Face à un pouvoir qui tend à se durcir à tous les niveaux, les mouvements régionalistes n’offrent donc aucune solution miracle et l’on comprend la prudence de Jean-Luc Mélenchon qui, tout en condamnant l’intransigeance du gouvernement Espagnol, n’a pas pour autant soutenu les revendications catalanes. S’il faut être réceptif au surgissement de l’énergie populaire, il faut rester tout aussi attentif au contenu politique des revendications et les inscrire dans un plan de lutte qui ne pourra triompher que s’il se déploie à une échelle suffisante pour permettre d’affronter le capitalisme transnational. Si l’on peut douter que la nation en ait les moyens, il est certain que les régions ne les ont pas.

 

Olivier Tonneau


[1] Il faudrait bien sûr parler de revendications nationales émises par des entités aujourd’hui considérées comme des régions. L’expression « régionalisme » n’est ici utilisée que par commodité et par opposition aux Etats-nations tels qu’ils existent. 

 

 

 

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