Le dégagisme atteint l’Allemagne : Merkel menacée sur sa droite

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Victor Grossman
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jeudi 28 septembre 2017
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Victor Grossman est écrivain et militant. Né aux États-Unis en 1928, il est passé en URSS en 1952, puis en RDA pour suivre des études de journalisme avant de s’y établir comme journaliste et auteur. Il vit aujourd’hui en Allemagne. Dans cette chronique traduite de son blog Victor Grossman’s Berlin Bulletin et parue le 25 septembre, il analyse le résultat des élections législatives.

Le résultat marquant des élections allemandes n’est pas que les deux partis emmenés par Angela Merkel, l’Union démocratique chrétienne (CDU) et la CSU bavaroise, soient parvenus à remporter le plus grand nombre des suffrages, mais qu’ils ont essuyé leurs plus lourdes pertes depuis leur fondation.

Un autre résultat notable est que les sociaux-démocrates (SPD) aient également essuyé une défaite sévère, obtenant leur plus mauvais résultat depuis la guerre. Or les dérouillées de ces trois partis ayant formé une coalition au pouvoir durant les quatre dernières années montrent que de nombreux électeurs ne correspondent pas à l’image des Allemands heureux et satisfaits souvent relayée par notre-bienfaitrice-tata-Merkel. Ils sont inquiets, confus et très fâchés – assez fâchés pour rejeter les principaux partis de la classe dominante, ceux qui représentent et défendent le statu quo.

Le troisième fait remarquable, celui-là très alarmant, est qu’un électeur sur huit, soit presque 13 %, a exprimé sa colère par une voie très dangereuse – celle ouverte par la jeune Alternative pour l’Allemagne (AfD), dont les figures de proue oscillent entre racistes de droite dure et extrême-droite raciste. Avec autour de quatre-vingts députés au nouveau Bundestag – leur première percée au niveau national – les médias doivent désormais leur donner bien plus de latitude qu’auparavant pour répandre leur message empoisonné (la plupart des médias font d’ailleurs déjà preuve d’une générosité indue à leur égard). La menace est particulièrement grave en Saxe, le plus puissant des Landers de l’Est, qui est gouverné depuis la réunification par les conservateurs de la CDU. L’AfD y a pris la première place avec 27 % des voix, devançant la CDU de justesse pour un dixième de pourcentage et remportant ainsi sa première victoire dans un Lander (la gauche y a obtenu 16,1 % et le SPD n’en a obtenu que 10,5 %). Le tableau était à peu près le même dans les régions les plus démunies et défavorisées de l’Allemagne de l’Est ainsi que dans l’un des anciens bastions sociaux-démocrates : la vallée du Rhin et la région de la Ruhr. Dans toutes ces régions, de nombreux ouvriers et chômeurs (toujours majoritairement des hommes) ont cherché des ennemis du statu quo et ont choisi l’AfD.

Il est difficile d’ignorer ce que disent les livres d’histoire. En 1928, les nazis n’ont obtenu que 2,6 % des voix. En 1930, ils en obtenaient 18,3 %. Mais en 1932 – du fait, en partie, de la grande dépression – ils étaient devenus le parti le plus puissant avec bien plus de 30 % des suffrages. Le monde sait ce qui advint l’année suivante. Les événements peuvent se précipiter.
Les nazis capitalisaient sur la frustration, la colère et l’antisémitisme, orientant la colère des gens vers les Juifs plutôt que les véritables coupables – les Krupps et les millionnaires de la Deutsche Bank. Il n’est que trop aisé de reconnaître le même procédé chez l’AfD, même si elle ne s’en prend que rarement aux Juifs et leur préfère les musulmans, les « islamistes » et les immigrants. Ils ont toujours cultivé une fixation sur ces « autres » prétendument chouchoutés au détriment des bons travailleurs allemands, et accusent Angela Merkel et ses partenaires de coalition sociaux-démocrates. Que ceux-ci aient hâtivement lâché du terrain et se soient déclarés en faveur de restrictions et d’expulsions n’y a rien changé : plus d’un million d’électeurs de la CDU et presque un demi-million d’électeurs du SPD ont changé de bord et voté pour l’AfD.

On observe des situations semblables ailleurs en Europe et même sur tous les continents. Aux États-Unis, les boucs émissaires sont traditionnellement afro-américains mais aussi latinos et désormais – comme en Europe – musulmans, « islamistes » et immigrés. Certains tentent de parer de telles tactiques en allumant des contre-feux, excitant la peur et la haine envers les Russes, les Nord-Coréens ou les Iraniens. Cela ne fait qu’empirer la situation et créer de véritables poudrières impliquant de gigantesques puissances militaires dotées de l'arme atomique.

Les adversaires du statu quo n’avaient-ils pas de meilleure façon d’exprimer leur colère qu’en votant pour l’AfD ? Le Parti des démocrates libres (FDP), un parti fort bien mis dont les soutiens appartiennent quasi exclusivement au monde des affaires, ont bien redressé la barre après qu’on les eût donnés pour morts en obtenant le score honorable de 10,7 % des voix. Ce résultat n’est sans doute pas dû à la vacuité de leurs slogans ni à l’opportunisme et l’habileté de leur chef de file, mais plutôt au fait qu’ils s’étaient tenus à bonne distance de la coalition au pouvoir.

Les Verts et Die Linke non plus ne s’étaient pas compromis avec la coalition. Contrairement aux deux grands partis, ils ont donc également augmenté leurs scores de 2013, mais seulement d’un demi-point pour les verts et de 0,6 % pour Die Linke. Pour les deux partis, ces résultats sont une grosse déception. Il est vrai que les Verts, qui visent de plus en plus les classes moyennes éduquées et prospères, n’offrait guère de rupture avec l’establishment. Die Linke, malgré l’image négative qu'en donnent constamment les médias, aurait dû partir avec un gros avantage. Le parti s’opposait à l’impopulaire coalition gouvernementale et prenait courageusement position sur de nombreuses questions, demandant le retrait des troupes allemandes de tous les conflits, la cessation de toute vente d’armes, notamment vers les zones de conflit, l’augmentation du salaire minimum, la baisse de l’âge de la retraite et des pensions décentes, la mise en place d’une taxation réelle et efficace des millionnaires et milliardaires qui spolient l’Allemagne et le monde entier en se soustrayant à l’impôt.

Die Linke a mené de belles batailles, et a ainsi obligé les autres partis à faire quelques propositions dans le bon sens, de peur que la gauche ne leur dérobe des voix. Mais le parti a aussi accepté d’entrer dans des coalitions gouvernementales dans deux États fédérés de l’Est ainsi qu’à Berlin – il a même dirigé le gouvernement de Thuringe. Il a également tenté, mais en vain, d’intégrer deux autres gouvernements. Dans chacune de ces configurations, Die Linke a revu ses exigences à la baisse et évité de faire des vagues, de peur de ruiner ses efforts pour forger une respectabilité et s’extirper du statut de « désobéissant » auquel il est généralement relégué. Le parti a trop rarement réussi à lutter par les actes autant que par les mots en soutenant haut et fort les grévistes et les travailleurs menacés par de grands plans sociaux, en s’engageant auprès des personnes expulsées de leur logement par les grands investisseurs qui gentrifient les quartiers, c’est-à-dire en menant un véritable combat frontal contre l’ensemble d’un système à bout de souffle, quitte à enfreindre une ou deux règles, non seulement avec des slogans révolutionnaires, des vitres brisées et des feux de poubelles, mais en structurant et amplifiant la résistance populaire et en offrant de véritables perspectives à court et à long terme. Partout où cet engagement concret a manqué, en particulier en Allemagne de l’Est, des gens inquiets ou en colère ont assimilé Die Linke à l’establishment défendant le statu quo. À l’échelle des municipalités, voire des États fédérés, cette critique n’était d’ailleurs parfois que trop justifiée. L’absence presque totale de candidat·e·s issus des classes populaires a sans doute aussi pesé. Un véritable programme d’actions concrètes aurait pourtant été la seule véritable réponse à la menace des racistes et des fascistes. Il faut cependant féliciter Die Linke de s’être opposé à la haine des migrants, quitte à perdre de nombreux votes protestataires : 400 000 personnes se sont reportés de la gauche vers l’AfD.

Une consolation tout de même : à Berlin, où Die Linke participe au gouvernement local de coalition, le parti a obtenu de bons résultats. À Berlin-Est, ses quatre élus ont vus leur mandat renouvelé et deux candidats sont passés à un cheveu de la victoire, et la poussée de Die Linke a été encore plus forte à Berlin-Ouest que dans ses bastions de l’Est.

Au niveau national, on peut s’attendre à des événements dramatiques. Le SPD refusant de renouveler sa coalition avec le double parti de Merkel, celle-ci sera contrainte, pour obtenir une majorité des sièges au Bundestag, de faire alliance aussi bien avec le FDP et les milieux d’affaires qu’avec un parti écologiste divisé et vacillant. Or les deux partis se détestent cordialement et de nombreux adhérents des Verts sont opposés à un accord aussi bien avec Merkel qu’avec le FDP. Les trois partis s’entendront-ils tout de même pour former la dite « coalition jamaïcaine » (noir, jaune et verte) ? Sinon, quoi ? Puisque personne ne fera – du moins pour l’instant – alliance avec l’extrême-droite de l’AfD, aucune solution ne se dessine. Peut-être n’y en a-t-il tout simplement pas.

Mais la question principale est, quoi qu’il en soit, parfaitement claire : sera-t-il possible de repousser l’offensive d’un parti rempli des échos d’un passé horrible et de ses admirateurs, qui cache de moins en moins sa volonté de le faire revivre, et qui est prêt à tout pour réaliser ses rêves cauchemardesques ? Et pourra-t-on contrecarrer les fascistes tout en résolvant les tensions qui menacent la paix dans le monde ?

 

Victor Grossman (traduction de l'équipe Europe Insoumise).

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