Élection présidentielle en Slovaquie : un renouveau démocratique ?

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Raymond Desmarées
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vendredi 29 mars 2019
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Ce samedi 30 mars, la candidate pro-Union européenne, libérale et novice en politique, Zuzana Čaputová, a de grandes chances de devenir la première femme présidente de Slovaquie. Cette élection survient un an après le double assassinat du journaliste d’investigation Ján Kuciak et de sa fiancée qui a profondément choqué l’opinion public.

Ce samedi 30 mars, la candidate pro-Union européenne, libérale et novice en politique, Zuzana Čaputová, a de grandes chances de devenir la première femme présidente de Slovaquie. Il y a environ un an, le 21 février 2018, le journaliste d’investigation Ján Kuciak et sa fiancée avaient été assassinés à leur domicile, aussi en Slovaquie. Ces deux événements apparemment disjoints sont en fait liés et montrent que, loin de s'installer dans le populisme nationaliste, les peuples d’Europe centrale cherchent eux aussi des issues positives aux crises économiques et démocratiques qui les frappent.

L’enquête de Ján Kuciak

Le 21 février 2018 donc, 4 mois après le meurtre de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia, le journaliste Ján Kuciak et sa fiancée étaient assassinés à leur tour en Slovaquie. Dans les deux cas, ces journalistes d’investigation enquêtaient sur des affaires de corruption impliquant des élus au plus haut sommet de l’Etat, sur fond de mafia. Ján Kuciak travaillait pour Aktuality.sk – le deuxième site d’information le plus lu du pays –, et enquêtait sur les activités en Slovaquie d’une mafia italienne, la ’Ndrangheta, puissante mafia calabraise.

L’article que Ján Kuciak préparait a été publié peu de temps après sa mort. Il y faisait état de soupçons de fraude organisée entre des hommes d’affaire italiens proches de la mafia et deux collaborateurs du gouvernement du premier ministre slovaque d’alors, Robert Fico. Il s’agit de Maria Troskova, jeune collaboratrice, à l’ascension fulgurante devenue assistante de Robert Fico, et de Viliam Jasan, ancien député SMER-SD, et alors responsable du département de la Sécurité d’État et de gestion des situations d’urgence. Ces deux collaborateurs ont démissionné suite au double meurtre.

L’enquête de Ján Kuciak portait plus précisément sur des détournements de fonds européens d’aide à l'agriculture. Troskova était associée à un homme d’affaire italien, Antonino Vadala, propriétaire d’entreprises agricoles dans l’Est de la Slovaquie. Vadala avait des activités en lien avec une mafia calabraise impliquée dans le trafic de cocaïne et responsable de nombreux règlements de compte. Il a d’ailleurs vraisemblement immigré en Slovaquie pour éviter des poursuites judiciaires. Ainsi plusieurs millions d’euro destinés aux agriculteurs auraient été détournés.

Un reportage publié dans Libération donne plus de détail sur ces détournements. Les agriculteurs parlent non pas d’une mafia italienne mais d’une mafia locale, slovaque, en lien avec des grandes entreprises prédatrices qui seraient très proches du pouvoir politique. Ces entreprises profitent du morcellement des terres agricoles et de la confusion sur les droits de propriété pour les racheter à bas prix. D’autres vont plus loin et font des demandes de subvention pour des terres qui ne leur appartiennent pas. Les méthodes qu'elles utilisent comprennent des intimidations musclées, allant jusqu'au passage à tabac des agriculteurs qui se défendent et à des expropriations de fait pour accaparer des terres et ainsi obtenir des subventions européennes. En plus des cas déjà signalés par Ján Kuciak, l'Union européenne a lancé plusieurs enquêtes qui ont été classées sans suite en Slovaquie, ce qui montre une collusion entre ces entreprises, la police et la justice. Dans le même temps, les petits exploitants croulent sous les procès, et les aides sur lesquelles ils comptaient sont bloquées, les menaçant de faillite. Les agriculteurs ont décidé d’agir et se sont regroupés dans un collectif, Initiative paysanne, pour interpeller le gouvernement et l’Union Européenne sur les malversations aux subventions européennes agricoles dont ils sont victimes.

À la recherche des assassins et des commanditaires

Fin septembre 2018, des suspects ont été arrêtés et inculpés. Parmi eux, « Alena Zs. a ordonné le meurtre, Tomas Sz. les a tués par balles, Miroslav M. était le chauffeur et Zoltan A., un intermédiaire », a annoncé un procureur anonyme. Alena Zs., qui aurait déboursé 70 000 euros pour le meurtre, a très rapidement été considérée comme une intermédiaire entre le véritable commanditaire et l’assassin. Elle travaillait en tant qu'interprète de l'italien pour l’oligarque slovaque Marian Kocner. Ján Kuciak avait écrit plusieurs articles sur les activités de cet oligarque pour Aktuality.sk et disait avoir reçu des menaces de sa part. M. Kocner avait également menacé d’autres journalistes.

Finalement, à la mi-mars 2019, en pleine campagne électorale pour les élections présidentielles, c’est bien le milliardaire M. Kocner qui a été inculpé pour avoir commandité le meurtre de Ján Kuciak. Soupçonné de fraudes, M. Kocner avait déjà été arrêté en juin 2018 et restait depuis en détention. Plusieurs médias slovaques affirment que des liens existaient entre M. Kocner et des membres du parti social-démocrate SMER-SD au pouvoir, dont l’ex-premier ministre, Robert Fico, qui reste président de ce parti. Ils évoquent en particulier un imbroglio fiscal sur un projet immobilier, impliquant Marian Kocner donc, l'ancien premier ministre Robert Fico et l'ancien ministre de l’Intérieur Robert Kalinak.

Les conséquences politiques

Le double assassinat de Ján Kuciak et de sa fiancée a profondément choqué les Slovaques. Et le comportement du premier ministre, Robert Fico, populiste de gauche social-démocrate (SMER-SD), n’a fait qu'envenimer les choses. Provocateur, il avait déjà qualifié les journalistes de « hyènes idiotes » et de « sales prostituées anti-Slovaques ». Après le double assassinat, il a offert une récompense de 1 million d’euros à toute personne donnant une information qui permettrait d’arrêter les commanditaires, million d’euro qu’il a exhibé sous forme de liasses de billets empilées, une mise en scène choquante qui évoque le crime organisé russe. Fico a ensuite fait allusion à un complot, invoquant le milliardaire et philanthrope américain d’origine hongroise George Soros.

L’assassinat de Ján Kuciak, les révélations de son enquête et le comportement invraisemblable du premier ministre ont réellement mis les Slovaques en colère. La corruption des élites les exaspère depuis longtemps, ainsi que les dysfonctionnements flagrants de la police et la justice, qui ne font pas leur travail. C'est ce qu’indique Gabriel Sipos qui dirige en Slovaquie l’organisation de lutte contre la corruption Transparency International : « Chaque fois qu’un journal sort une affaire de corruption, la police affirme qu’elle va enquêter, puis elle classe le dossier en disant qu’elle n’a pas trouvé de preuves, ou bien elle fait traîner les choses. »

Une fois n’est pas coutume, les Slovaques sont sortis dans la rue pour demander la démission de Robert Fico, ainsi que des élections anticipées. Des marches silencieuses ont été organisées dans tout le pays, rassemblant des dizaines de milliers de personnes, les plus grandes manifestations de l’histoire de la Slovaquie indépendante. Le président de la République lui-même, Andrej Kiska (libéral pro-européen) s’est joint à ces appels. La population voit en Robert Fico l’incarnation d’un système politique gangrené par la corruption et la collusion avec le monde des affaires. Fico a notamment couvert plusieurs scandales impliquant des membres de son parti SMER, en relation avec des oligarques. La démission le 12 mars d'un de ses proches collaborateurs et allié fidèle, l’influent et sulfureux ministre de l’intérieur Robert Kalinak (qui a fait lui aussi l’objet d'enquêtes par Ján Kuciak) n’a pas suffi à le protéger, et le 15 mars 2018, Fico a dû démissionner sous la pression populaire. En effet, quelques jours plus tôt, 40 000 personnes, dont beaucoup de jeunes, avaient manifesté à Bratislava, et plusieurs milliers d’autres dans toutes les grandes villes du pays.

Mais cela n'a pas satisfait les Slovaques, et les manifestations se sont poursuivies après la démission de Fico pour réclamer des élections anticipées et l’ouverture d’une enquête indépendante sur l’assassinat du journaliste Ján Kuciak et de sa fiancée (20 000 personnes à Bratislava le lendemain même de la démission du premier ministre). En effet, la coalition autour du parti SMER a été reconduite par le président, un nouveau gouvernement s’est formé autour de Peter Pellegrini, lui aussi du parti SMER-SD. Fico restant président du parti, il garde (encore aujourd’hui) un rôle politique important, tirant les ficelles en coulisse. En avril 2018, lors du 5e rassemblement, ce sont de nouveau 30 000 personnes qui ont défilé à Bratislava, et plusieurs milliers d’autres dans les grandes villes du pays, pour demander cette fois la démission du chef de la police, soupçonné de collusion avec les politiques.

Certes, le remaniement du gouvernement a mis fin aux manifestations réclamant de nouvelles élections. Mais la formation de ce nouveau gouvernement, bien qu’elle ait évité la convocation d’élections anticipées et le désastre électoral annoncé pour la coalition de Fico, n’a pas calmé la colère des Slovaques, qui ne veulent qu’une chose, un changement de la culture politique et la fin de la corruption généralisée. Une forme de « dégagisme » s’est installée, dans laquelle les formations politiques historiques ou les politiciens de carrière n'ont plus aucune chance de remporter les élections, tant leurs casseroles sont nombreuses et tant est grande la méfiance qu’ils inspirent.

L’émergence d’une nouvelle figure

C’est ce mécontentement populaire profond qui s’est exprimé samedi dernier lors du premier tour, puisque Zuzana Čaputová a littéralement écrasé ses adversaires, réunissant 40% des suffrages tandis que son opposant au second tour (du parti SMER) ne s’est qualifié qu’avec 18%. Il faut malgré tout noter que deux autres candidats, le juge de la Cour suprême Stefan Harabin, anti-migrants, et le député d’extrême droite Marian Kotleba, totalisent ensemble près de 25% des voies.

Čaputová représente le parti Slovaquie progressiste, qu’elle a contribué à créer il y a à peine plus d’un an. Du point de vue de la gauche européenne, l’étiquette de libérale pro-européenne de Čaputová pourrait au premier abord sinon provoquer le rejet, au moins susciter la méfiance. Pourtant, dans le contexte politique des pays d’Europe centrale en proie aux populistes conservateurs en matière sociale, libéraux pour l’économie, et anti-migrants, c’est un progrès incontestable, surtout dans le cas de Čaputová. En effet, elle est réellement une figure de la société civile slovaque, engagée pour le renouveau démocratique et écologique du pays. Avocate de formation, elle a travaillé pour une ONG anti-corruption slovaque dont le but est de promouvoir la transparence et l’indépendance de la justice, une gageure dans la Slovaquie d’aujourd’hui. Elle s’est également illustrée pour son combat écologique, obtenant l’annulation de l’ouverture d’une nouvelle décharge à Pazinok après avoir porté l’affaire devant la Cour de justice européenne, un cas qui fait aujourd’hui jurisprudence dans toute l’Europe. Pour ce combat qui a duré plus de 10 ans, elle a reçu le prestigieux prix international Goldman de l’environnement. Enfin, elle porte dans son programme la ferme défense du droit à l’avortement et l’introduction de l’union civile pour les couples de même sexe, qui n’existe pas actuellement. Des positions que ne cesse de critiquer son opposant au second tour ces derniers jours, espérant rallier à lui les votes conservateurs catholiques.

Il est impossible encore de dire quelles seront les marges de manœuvre de Čaputová en tant que présidente dans un régime institutionnel dominé par le Parlement. Ce qui est certain, c’est que son élection consacrerait le rejet massif de la classe politique traditionnelle, qu'elle marquerait le début d’un renouveau politique autre que nationaliste en Europe centrale, et le retour de l’État de droit après l’État des passe-droits.

Raymond Desmarées


Photo de une: Panneau d'affichage à Karlovej Vsi, Bratislava par l'équipe de campagne de Zuzana Čaputová. Source: Wikipedia.

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Panneau d'affichage à Karlovej Vsi, Bratislava. Équipe de campagne de Zuzana Čaputová
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