Les marcheuses et les absentes

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Victor Grossman
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vendredi 22 mars 2019
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Chapô
À l'occasion de la Journée internationale des droits de la femme, Victor Grossman revient sur la manifestation de Berlin, et sur l'état des forces politiques en présence dans l'Allemagne d'aujourd'hui.

Il y a une semaine, je me suis rendu sur la place centrale de Berlin, Alexanderplatz (dite « Alex ») pour me joindre à la célébration de la Journée internationale [des droits] de la femme.  Berlin, seul parmi les 16 Länder allemands, a fait de ce jour un jour férié payé, en compensation du fait que la cité-État a moins de fêtes religieuses que tous les autres. Autrefois, un tiers de la ville faisait partie de la République démocratique allemande (Allemagne de l'Est), qui a toujours célébré cette journée, ce qui a pu aussi contribuer à cette décision. C'était sa première année d'existence.

On a déjà essayé de la commercialiser, à la façon de la fête des mères et des pères. Mais peut-être pas ici à Alex, je me suis dit : peut-être que l'on entendrait parler davantage de la socialiste (et plus tard communiste) allemande Clara Zetkin, championne des droits des femmes (et de tous les travailleurs), qui a joué un rôle majeur pour obtenir une journée spéciale consacrée au combat militant [féministe] déclarée à Copenhague en 1910. Quelques-uns apprendront peut-être même son inspiration – une grève en 1908 de dix mille travailleuses de l'aiguille brutalement exploitées à New York, principalement des immigrantes juives, qui ont bravé la faim et la violence policière pendant des semaines.

Pour être franc, je m'attendais à un rassemblement comme tant d'autres auxquels j'avais participé : pour Mumia Abu Jamal, les Marches pour la paix de Pâques contre la guerre et les ventes d'armes, contre un putsch Trump-Bolton-Adams contre le Venezuela – avec de nombreux amis et compagnons de combat reconnaissables, les « vieux fidèles » engagés, souvent avancés en âge – un groupe courageux mais beaucoup trop peu nombreux !

Alors – quelle surprise ! La grande place était remplie de milliers et de milliers de personnes, surtout des jeunes femmes, peut-être 20 % de jeunes hommes, avec seulement un léger assaisonnement de têtes et de barbes grises. Pendant une heure d'attente, avant le départ des camions de sonorisation et des grandes bannières, je me suis faufilé dans la foule à la recherche d'un visage familier. J'ai finalement trouvé une autre vieille dame, une réfugiée du Chili de Pinochet qui s'est installée ici. Toujours active, elle était actuellement occupée à combattre les tentatives de la droite de s'emparer de l'ambassade du Venezuela à Berlin. Mais elle participait aujourd'hui, et nous étions heureux de nous rencontrer.

Mais qu'il était bon de voir tant de jeunes en mouvement, avec une étonnante variété de pancartes, de signes, de drapeaux et d'affiches, la plupart faits à la main, avec d'innombrables slogans intelligents, agressifs contre le patriarcat, contre des salaires inférieurs de 20 % à ceux des hommes, pour le pouvoir des femmes à tant de niveaux, contre les féminicides à l'étranger et les violences ici, contre la menace des fanatiques du « droit à la vie ». Une variété merveilleuse, certaines avec un vocabulaire d'une crudité rafraîchissante que les caméras de presse ont soigneusement évitées afin de ne pas être bipées sur les écrans de télé.

Il y avait quand même quelques femmes que je n'ai pas réussi à trouver dans cette foule effrontée, en dehors des adeptes coincées du droit à la vie.

L'une d'entre elles était bien sûr Theresa May, qui s'est usé la voix à essayer contre vents et marées de sauver son parti, son pays et son poste de premier ministre. Visiter cette ville, ce serait chercher des moyens moins douloureux de s'éclipser d'une Union européenne sous l'emprise de son membre le plus fort, l'Allemagne, pas très empressée à l'aider à sortir de la poisse ; et peut-être devenir un moteur pour d'autres déserteurs de l'UE.

Aucun espoir non plus d'y trouver Angela Merkel. Bien que certainement au fait d'une date toujours célébrée dans la République d'Allemagne de l'Est où elle a grandi, elle aussi a d'autres soucis. Son poste de chancelière s’étend officiellement jusqu'en 2021, mais les mandats peuvent être raccourcis ici sans destitution, comme on le fait aux États-Unis. Bien qu'elle semble être un symbole conservateur inébranlable, elle est aujourd'hui menacée non pas par la gauche, mais par une droite allemande dure et malfaisante qui remonte à Konrad Adenauer et bien plus loin. Pour ce genre de personnes, Mme Merkel est allée trop loin dans le sens de ce qui pour elles est « de gauche », afin de préserver une coalition chancelante avec les sociaux-démocrates. Sa décision en 2015 d'accueillir en Allemagne des centaines de milliers de réfugiés de Syrie, d'Irak ou d'ailleurs lui a fait perdre le vote de beaucoup de racistes « anti-étrangers », et bien que beaucoup de mesures aient été entre temps diluées ou annulées, nombreux sont ceux qui continuent de la détester. Annegret Kramp-Karrenbauer, qui a remplacé Merkel à son poste secondaire de présidente du parti, semble maintenant aussi vouloir le poste principal, et être prête à basculer vers la droite pour y arriver. Des rumeurs parlent de ne pas attendre 2021 pour se débarrasser de Merkel, en toute courtoisie, assurément, et celle-ci se défend.

Je n'ai pas aperçu non plus dans la foule Andrea Nahles, la présidente du Parti social-démocrate [SPD]. Elle aussi a des problèmes. Le SPD, jadis rival proche des partis chrétiens de l'« Union », et encore membre de la coalition au pouvoir, coule comme un pétrolier qu'on a éperonné. Pendant plus d'un siècle, ses principaux partisans ont été les travailleurs et leurs syndicats, mais de moins en moins de gens de cette catégorie voient dans le SPD leur défenseur. Nahles, moins populaire que jamais (mais toujours souriante), tente, avec son parti, de les reconquérir en exprimant des idées progressistes et en cherchant à le défaire de sa réputation de docilité. Jusqu'à présent, le SPD semble bloqué à environ 15-16 %, derrière les Verts et à la moitié du score du parti double de Merkel.

Je ne sais pas si Annalena Baerbock, co-présidente des Verts (avec Robert Habeck) était dans la foule. La section jeunesse des Verts était très visible. Ce parti n'a rien à voir avec son homonyme américain. C'est le seul parti qui a progressé, malgré des coalitions locales douteuses avec le parti de droite de Merkel, son désintérêt général pour les problèmes des classes laborieuses et sa position agressive et belliciste envers la Russie. Mais sa défense des droits des femmes, des LGBT et des immigrés, son insistance sur l'environnement et le simple fait de ne pas faire partie du gouvernement central lui ont donné l'avantage auprès de bien des gens mécontents qui n'éprouvent aucune sympathie envers les néo-fascistes.

Quant à ce dernier groupe, leurs dirigeants, hommes ou femmes, étaient les derniers qu'on s'attendait à voir à la Journée de la femme, même si Alice Weidel, présidente du groupe parlementaire de l'Alternative pour l'Allemagne (AFD), vit et élève deux fils avec sa partenaire du Sri Lanka. Mais son parti condamne le mariage homosexuel et le droit à l'avortement (et l'augmentation des impôts pour les riches). Ses discours dégoulinent de haine envers la « prise de contrôle » de l'Europe par de méchants musulmans, tout en faisant l'éloge de la grandeur passée de l'Allemagne avant qu'elle ne perde la guerre. Mais Weidel et deux autres chefs du parti font actuellement face à des accusations de fraude, car ils auraient accepté des dons illégaux de donateurs malhonnêtes de Suisse et d'ailleurs. Personne n'a regretté leur absence à Alex. Mais ils obtiennent toujours 12 à 14 % dans les sondages et menacent de se renforcer lors des élections de mai et septembre.

Et Die Linke ? J'ai vu des groupes avec des pancartes de son organisation partenaire de jeunesse, « Solide », et de sa branche étudiante et, au début de la marche, j'ai rencontré Ellen Brombacher, porte-parole de la plate-forme communiste, un des plus grands des quelques dizaines de groupes d'intérêts spéciaux du parti.  

Malheureusement, je n'ai pas vu la femme la plus connue et la plus intelligente du parti, sa meilleure oratrice, Sahra Wagenknecht.  

Désolée de la stagnation de la gauche dans les sondages à 8-10% et de ses reculs en Allemagne de l'Est, elle a fondé en septembre dernier un nouveau mouvement, Aufstehen (Debout) avec d'autres personnalités de gauche de premier plan. Elle a cherché à atteindre les électeurs insatisfaits de différents partis, même ceux qui ont exprimé leur protestation en choisissant la très à droite AFD. De nombreux chefs de parti, en particulier les soi-disant « modérés », ont condamné cette décision et ont trouvé que ses propos semblaient faire écho à l'accent mis par l'AFD sur les travailleurs déjà en Allemagne, en les opposant aux vagues de réfugiés et d'immigrants. Les débats étaient enflammés ; cette démarche réussirait-elle à faire regagner du terrain à la gauche ou ne ferait-elle que diviser davantage ses rangs ?

En mars, les choses étaient claires : Aufstehen, qui espérait tirer profit de la popularité médiatique de Sahra, sans pratiquement aucune structure bien ancrée, n'avait pas réussi à percer ! En fait, il n'avait causé que quelques petites vaguelettes. Le week-end dernier, se déclarant en mauvaise santé, Sahra a renoncé, se retirant de sa direction et très bientôt de son poste de coprésidente du groupe de la gauche au Bundestag. Sans elle, Aufstehen ne peut plus « se lever » ; la plupart de ses premiers adhérents lui ont reproché, quoique avec plus de tact, de s’être laissée emportée par son égo plutôt que de bien préparer son mouvement. Dommage, j'ai rarement entendu une oratrice aussi merveilleuse !

Mais on a plus que jamais besoin de Die Linke dans la lutte contre les dépenses d'armement géantes malgré la pénurie de logements, la hausse des loyers, la stagnation de l'emploi, et des hôpitaux, des écoles, des garderies et des infrastructures qui demandent toutes à être aidées, avec un risque constant d'escalade et de confrontation nucléaire. La gauche peut-elle maintenant dépasser les querelles internes qui l'ont tant affaiblie ? Peut-elle rompre avec ses initiatives souvent vouées à l'échec dans l'organisation de luttes en dehors du Bundestag ? Peut-elle prendre la tête de la lutte contre la menace fasciste qui pèse sur nous en Allemagne et dans presque toute l'Europe ?

Depuis, d'autres rassemblements ont eu lieu, à Alex et ailleurs à Berlin et en Allemagne. Les écoliers quittent les classes le vendredi pour exiger une action immédiate en faveur de l'environnement, un autre rassemblement, bravant un temps épouvantable, s'est opposé aux organisations racistes clandestines responsables du massacre de Christchurch. Une grève des fonctionnaires, allant des enseignants de maternelle aux éboueurs, a remporté une victoire partielle, une grève reconductible à la journée a paralysé le réseau de bus à Berlin. Il y a de nombreuses raisons de se battre et les gens peuvent passer à l'action – avec, espérons-le, une participation active de Die Linke. Le combat continue – La lucha continua !

Victor Grossman


Berlin Bulletin no 158, 17 mars 2019, l'original visible ici. Traduction Europe insoumise.

Photo: Solid, l'organisation de jeunesse de Die Linke, à la marche organisée à Nuremberg pour la Journée internationale des droits de la femme, 8 mars 2019. Source: groupe Facebook Solid.

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Solid, l'organisation de jeunesse de Die Linke, à la marche organisée à Nuremberg pour la Journée internationale des droits de la femme, 8 mars 2019. Source: groupe Facebook Solid.
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