Conflits d’intérêts des partis européens : où va Le Monde ?

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Sacha Escamez
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vendredi 15 mars 2019
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C’est désormais officiel et confirmé par des journalistes spécialisés dans la vérification de l’information : des partis politiques européens sont directement financés par des entreprises privées. Cette information et son détail sont d’utilité publique, mais le traitement médiatique qui en fait une surprise et associe Marine Le Pen à cette révélation interroge.

Un article récent des Décodeurs du journal Le Monde apporte une information détaillée sur le fait que des entreprises privées financent des partis politiques européens auxquels appartiennent des partis français comme le Parti socialiste ou encore Les Républicains. Le détail des formations concernées, toutes libérales (sociaux-libéraux soi-disant socialistes, libéraux « centristes » ou droite classique économiquement libérale), et des sommes en jeu semble en effet relever de l’intérêt public, rendant ces informations utiles à la démocratie. Pour autant, la construction de l’article en question pose question puisqu’elle place la cheffe de file de l’extrême droite française Marine Le Pen au cœur de ces révélations salvatrices.

En plus du lobbying ou du pantouflage dont on sait les technocrates de l’UE coutumiers, le financement direct de partis est une autre forme de conflit d’intérêt moins souvent traitée. Les Décodeurs du Monde justifient donc leur enquête en rendant grâce à Marine Le Pen d’avoir attiré leur attention sur cette réalité qu’elle « a rappelée » lors d’une interview sur RTL pour incriminer à tort le parti d’Emmanuel Macron. Ce procédé qui consiste à attribuer le mérite à la patronne de l’extrême-droite française pour une information qu’elle n’a pas révélée mais seulement « rappelée » pose problème. En effet, comme le rappellent les Décodeurs eux-mêmes « [l]’omniprésence des lobbys au sein des institutions européennes est de notoriété publique ». Et pour cause, de nombreuses formations comme l’ONG Oxfam ou le collectif de chercheurs Attac dénoncent depuis longtemps les règles alarmantes de l’UE qui permettent aux grandes entreprises d’investir des millions d’euros pour influer sur la législation de l’Union. En fait, il est même de notoriété publique que le financement de partis politiques directement par des entreprises privées est légal en Allemagne, où nombre de partis français ont des alliés.

L’article des Décodeurs du Monde ne se contente donc pas de rassembler des informations, mais il met aussi en scène une opposition entre le Rassemblement national de Marine Le Pen présenté en pourfendeur des conflits d’intérêts et un pouvoir libéral non réellement impliqué dans cette corruption en particulier. Le Monde fait ainsi « le jeu du Rassemblement national » en renforçant l’image d’anti-système de ce parti. En quoi cette mise en scène d’une opposition entre deux partis, pourtant idéologiquement néolibéraux et en même temps « illibéraux » envers les droits universels et les libertés publiques, sert-elle le propos de l’article sur les conflits d’intérêts d’autres partis à l’échelle de l’UE ? Cette question ne trouve pas de réponse. La réalité du financement privé de partis européens « qu’a rappelée Marine Le Pen » aurait aussi bien pu être traitée en se référant à une source originale, au lieu de faire référence à l’extrême droite, et cela par un propos qui la banalise, voire qui l’encense. Nul besoin non plus de mettre en scène une opposition entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen pour informer les citoyens des problèmes de conflits d’intérêts européens.

L’utilité des premiers paragraphes de l’article du Monde semble difficile à comprendre, sauf à penser que ce journal s’évertue à promouvoir un clivage politique édicté par les communicants de la macronie : installer l’extrême droite comme première force d’opposition à La République en marche afin de s’assurer de nouveaux hold-ups électoraux comme celui de l’élection présidentielle. Ce que l’introduction de l’article perd en utilité publique, elle le gagne en utilité partisane en servant objectivement, sinon à dessein, la communication du pouvoir en place. Elle le gagne aussi en dangerosité, car le pari de l’extrême centre macronien de toujours remporter ses duels électoraux face au Rassemblement national n’est pas gagné d’avance, et porte en son sein le danger de l’extrême droite au pouvoir. Banaliser l’extrême droite pour faire gagner les libéraux dans un jeu de billard à trois bandes dont l’enjeu démocratique a déjà été perdu, voilà ce que semble faire Le Monde. Où va le monde ?

Sacha Escamez


Photo: Paris, siège social du journal Le Monde. Source: Flickr, Fred Romero  (CC BY 2.0).

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Paris, siège social du journal Le Monde. Source: Flickr, Fred Romero (CC BY 2.0).
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