Comment lutter contre l’antisémitisme ?

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François Fièvre
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jeudi 21 février 2019
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Chapô
La série récente d’actes antisémites en France inquiète et, comme souvent lorsque des événements choquent l’opinion publique, la tentation est grande pour le pouvoir de faire la preuve de sa détermination à lutter contre de tels actes en légiférant. Mais faut-il aller jusqu’à criminaliser l’antisionisme et à l’assimiler à de l’antisémitisme, comme le propose le Président de la République ? En entretenant la confusion entre antisémitisme, antijudaïsme et antisionisme, ne risque-t-on pas au contraire d’affaiblir la lutte contre l’antisémitisme qu’on prétendait renforcer ?

L'antisémitisme sévit en France, on l'a vu récemment avec le mot « Juden » écrit à la peinture jaune (couleur utilisée pour rappeler l'étoile de David portée par les Juifs durant la seconde guerre mondiale) sur une vitrine de restaurant à Paris, ainsi qu'avec les croix gammées taguées sur un portrait de Simone Weil, ou encore en province dans la Vienne, à la gare de Lussac-les-Châteaux. Le ministre de l'intérieur Christophe Castaner a en ce début d'année vivement dénoncé la recrudescence d'actes antisémites, qui auraient augmenté de 74 % entre 2017 et 2018. Même si l'on peut relativiser ces chiffres, qui restent nettement inférieurs à ceux de 2014 ou 2015, de nombreux témoignages font état de manière générale d'une ambiance antisémite insupportable.

Antisémitisme, antijudaïsme et antisionisme

À ce problème d’une recrudescence des actes nazis ou antisémites s’ajoute celui de la confusion générale  entre sionisme et judéité, heureusement combattue par des historiens comme Dominique Vidal, voire entre judéité (être d’origine juive) et judaïsme (pratiquer la religion juive), comme les « Décodeurs » du Monde s’y sont laissé eux-mêmes prendre récemment en parlant, pour le Moyen Âge, du « vieux courant antisémite français, d’origine chrétienne », là où il aurait sans doute fallu parler d’antijudaïsme (qui désigne la religion juive, et est une discrimination idéologique), et non d’antisémitisme (qui désigne la race sémite, et est une discrimination raciale). La faute est problématique dans un article tentant de faire le point sur un glissement de sens entre différents mots, mais elle reste vénielle : antijudaïsme et antisémitisme sont souvent employés l’un pour l’autre aujourd’hui ; par ailleurs le peuple juif se caractérise aussi bien par son lignage que par ses pratiques religieuses ; enfin antisémitisme et antijudaïsme se sont souvent alimentés l’un l’autre au cours des siècles. En revanche, la confusion parfois faite entre antisionisme et antisémitisme est plus problématique, dans la mesure où elle permet de condamner une opinion politique légitime (l’opinion adverse, sioniste, étant bien entendu de ce point de vue tout aussi légitime) sous le prétexte d’une lutte antiraciste.

De cette confusion des esprits entre antisémitisme et antisionisme a pu naître dans celui du député LREM Sylvain Maillard l’idée que l’antisionisme devait être l’objet de poursuites pénales au même titre que l’antisémitisme. Il est vrai que la confusion, créée par Dieudonné et Soral pour déguiser leur antisémitisme, avait été entretenue par Emmanuel Macron lui-même, lors d’une commémoration en 2017 de la rafle du Vél’ d’Hiv, quand il avait déclaré: « Nous ne céderons rien à l’antisionisme car il est la forme réinventée de l’antisémitisme. », au mépris du sens des mots. Cette confusion est devenue telle que, quand un passant apostrophe Alain Finkielkraut en marge d’une manifestation des Gilets jaunes à Paris en le traitant de « sale sioniste », on ne sait plus dire en toute bonne foi, faute de pouvoir entrer dans sa tête, s’il s’agit pour lui de déguiser l’insulte « sale Juif » sous le masque de l’antisionisme, à la Dieudonné, d’une confusion avérée dans son esprit entre identité juive et opinion politique sioniste, ou encore d’une réelle condamnation politique du penseur de « Répliques » pour ses opinions quant à la légitimité d’Israël, et non pour le fait qu’il soit d’origine juive.

 

Pénaliser l’antisionisme ?

Quoi qu’il en soit de ce qui a pu se passer dans la tête de l’énergumène, on ne peut que condamner le fait d’insulter quelqu’un dans la rue, sous quelque vocable que ce soit, et à plus forte raison sous une forme qui prête nettement à entendre un antisémitisme sinon manifeste, du moins latent. La proposition de Sylvain Maillard de pénaliser l’antisionisme au même titre que l’antisémitisme est-elle pour autant une bonne idée ? Rien n’est moins sûr, dans la mesure où cela n’aidera pas, bien au contraire, à résoudre le problème de la confusion quant aux deux termes. Par ailleurs, devra-t-on condamner sous ce motif les nombreux Juifs qui professent une opinion antisioniste, comme ceux de l’Union juive française pour la paix ? Le serpent se mord la queue, et il semble bien que, sous prétexte de lutter contre le racisme, une telle mesure ne vienne que restreindre à nouveau les libertés politiques. Si bien que le ministre Jean-Michel Blanquer tempère cette proposition, en affirmant qu’« on doit pouvoir critiquer la politique d'Israël sans être considéré comme antisémite ». Pourtant, être antisioniste consiste-t-il à être simplement critique du gouvernement actuel de l’État d’Israël, ou bien, de manière plus radicale, à remettre en question l’existence de l’État d’Israël en lui-même ? Si l’on veut remonter à l’origine du mot, l’antisionisme correspond bien à la seconde option, et à une opposition au projet politique d’un « foyer national juif » théorisé par Theodor Herzl à la toute fin du XIXe siècle, et ne doit pas être limité à une simple critique de la politique actuelle de colonisation prônée par Benyamin Netanyahou et ses soutiens d’extrême droite.

Pourtant, le cas demeure complexe : la seule organisation supranationale susceptible de légitimer ou non le projet sioniste d’une création d’un État, à savoir l’Organisation des nations unies (ONU), a légitimé la création d’Israël en 1947 à travers son plan de partage de la Palestine… Mais plus tard, en 1974, l’ONU a considéré le sionisme comme « une forme de racisme et de discrimination raciale » – le comble étant donc de ce point de vue qu’aujourd’hui on assimile l’antisionisme à une forme de racisme –, avant de revenir sur cette dernière décision en 1991, en estimant qu’il n’y avait pas lieu de remettre en cause l’État d’Israël en lui-même, et que, selon le discours à l’époque du président des États-Unis George H. W. Bush, « le sionisme n’est pas une politique ». Qu’est-ce que, dans ce contexte sémantique pour le moins complexe, voire confus, les mots « sioniste » ou « antisioniste » veulent dire ? Le sionisme renvoie-t-il aujourd’hui à la politique de colonisation et d’apartheid entretenue par le gouvernement actuel de l’État d’Israël, ou bien à une idéologie passée ayant conduit à la création de cet État ? Le débat est aussi touffu que la polémique entre la solution à deux États ou à un seul État binational, et on peut sans trop de risques de se tromper affirmer qu’il y a autant de définitions du terme « sioniste » (et de son opposé « antisioniste ») qu’il y a de parties prenantes ou de positions politiques en rapport avec la houleuse et problématique histoire du conflit israëlo-palestinien.

Même Avraham B. Yehoshua, qui tente en 2013 de limiter l’usage du terme à son sens historique, admet que l’usage a fluctué, et que « sioniste », peu après la création d’Israël en 1948, a connu une inflexion idéologique que le mot n’avait pas à l’origine. Dans ces conditions d’usage fluctuant du terme « antisionisme », et même si on s’attachait juridiquement à une seule définition parmi d’autres, qui serait celle d’une opposition à l’existence de l’État d’Israël – ce qui ne semble pas être le cas de LREM qui veut définir l’antisionisme comme un antisémitisme, ce qui reviendrait à lui adjoindre encore une définition supplémentaire, tout à fait idéologique pour le coup… –, comment pénaliser en toute bonne conscience des gens qui se revendiqueraient d’un antisionisme compris dans un autre sens ? Au final, Emmanuel Macron a semblé s’être positionné contre une telle mesure, qui génère plus de problèmes qu’elle n’en résout. Tout en maintenant néanmoins mordicus lors d’un dîner au CRIF le 20 février que « l’antisionisme est une des formes modernes d’antisémitisme », adoptant ainsi une définition controversée de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) : celle-là-même qui, l’été 2017, a été l’objet de la controverse quant à un éventuel antisémitisme du Labour britannique quand celui-ci a refusé de l’adopter. L’antisionisme devant désormais être officiellement reconnu en France comme une forme d’antisémitisme, sera-t-il du coup juridiquement malgré tout reconnu comme un délit, sans qu’il soit besoin de légiférer spécifiquement à ce sujet ?

 

Antisémitisme et inégalités

Cette problématique de la définition du sionisme ne semble répondre qu’aux enjeux géopolitiques du positionnement des uns et des autres par rapport au conflit entre Israël et Palestine, et pas à une lutte réelle contre l’antisémitisme à proprement parler. Du coup, comment lutter efficacement contre l’antisémitisme ? Peut-être une solution serait-elle d’augmenter les peines pour les actes et la propagande antisémites eux-mêmes, qui sont déjà considérés comme des délits, sous la forme d’« incitation à la haine raciale », depuis 1972, dans une loi dite Pleven qui vient compléter la loi de la liberté de la presse de 1881, qui ne concernait que la provocation publique à caractère raciste. Cette loi de 1972 a été complétée en 1990 par la loi dite Gayssot, qui pénalise la négation des crimes de guerre nazis. Toutes ces lois ont permis par le passé de condamner Jean-Marie Le Pen ou Dieudonné pour certains de leurs propos racistes ou antisémites, et empêchent donc de professer librement des opinions antisémites ou négationnistes. Toutefois, elles peuvent devenir paradoxalement dangereuses à l’avenir pour les libertés publiques si elles contribuent à condamner l’antisionisme nouvellement redéfini selon les critères de l’IHRA. Et surtout elles n’ont pas empêché l’antisémitisme d’exister et de se répandre, et il semble bien qu’aucun appareil juridique de ce type ne le pourra. Si « le serpent ne veut pas mourir », c’est peut-être que, après plus de 2 000 ans d’histoire, l’antisémitisme est aussi vieux que le peuple juif, et ne mourra probablement jamais : comme le dit la rabbin Delphine Horvilleur, l’antisémitisme n’est qu’un visage d’une peur de l’autre plus fondamentale, qui est à mettre en relation avec d’autres peurs – celle des femmes, mais aussi des homosexuels, et sans doute par extension de l’ensemble des « minorités ». On peut néanmoins s’efforcer, à travers une lutte perpétuelle (comme semble l’être aussi la lutte des classes), de réduire son importance au sein de la société. Pour cela, d’autres voies que celles de la répression pénale sont à explorer.

La première est bien évidemment celle de l’éducation, qui suppose qu’on ne professe pas au sujet de l’antisémitisme à grands renforts de coups de menton idéologiques lors des cours d’enseignement moral et civique dans le secondaire, ou en tentant d’imposer les drapeaux français et européens au sein des classes par « esprit républicain ». Ces beaux discours de façade peuvent même avoir un effet contre-productif s’ils sont assénés dans de mauvaises conditions, pouvant être interprétés comme de la propagande d’État par certains élèves récalcitrants. Pour assurer un enseignement approfondi de ces problématiques, encore faut-il avoir une bonne base de départ et les idées claires, ce qui semble mal parti avec la définition passablement confuse de l’antisionisme que persiste à vouloir adopter Emmanuel Macron. Il faudrait également augmenter les effectifs des enseignants en histoire, français, SES, etc., afin d’améliorer la qualité de l’encadrement, et en formant les enseignants à l’histoire des religions, voire en proposant – c’est à discuter – un enseignement spécifique du fait religieux au collège et au lycée, ce qui avait été envisagé en 2002 dans un rapport rendu par Régis Debray au ministre de l’Éducation nationale de l’époque, Jack Lang, mais qui n’a semble-t-il jamais fait l’objet d’une mise en œuvre, contrairement à l’introduction de l’histoire de l’art comme discipline transversale au collège.

La seconde est, de manière en apparence plus éloignée, la réduction des inégalités. Guillaume Erner, dans sa chronique du 19 février sur France Culture, a parlé de l’antisémitisme comme d’un « socialisme des imbéciles ». Si l’antisémitisme contemporain trouve en effet l’une de ses nourritures dans le terreau identitaire et conservateur qui s’étend partout en Europe, que ce soit en Hongrie, en Allemagne, en Pologne, en Italie ou même récemment en Espagne, il peut également se nourrir d’un anticapitalisme mal digéré, qui sous prétexte que la banque Goldman-Sachs a été fondée au XIXe siècle par un immigré allemand d’origine ashkénaze, et que les Juifs ont souvent été banquiers par le passé, voit dans le milieu de la finance internationale la réactualisation d’un « complot juif international » contre les peuples. Contre ce complotisme conjuguant antisémitisme et  anticapitalisme, on peut bien entendu multiplier les démentis, explications, et tenter d’enseigner au plus grand nombre la réalité des systèmes économiques et de leur histoire, mais on peut aussi :

1/ Lutter contre la finance internationale et le néolibéralisme en tant que tels, et non parce qu’ils seraient à la solde d’une ethnie en particulier, par exemple en limitant la taille des banques, leurs pouvoirs et leurs prérogatives, voire comme le propose Paul Jorion en abolissant la spéculation financière – ou alors, de manière moins radicale, en appliquant comme le suggère Frédéric Lordon une guillotine fiscale permettant de réduire la démesure financière : les propositions ne manquent pas.

2/ Lutter de manière générale contre l’essor des inégalités, qui accroissent le ressentiment social des peuples contre les élites financières – et par extension contre les élites tout court –, ce ressentiment étant lui-même le terreau émotionnel, affectif, qui permet à cet antisémitisme anticapitaliste de prospérer. Le ressentiment social contre la finance internationale est tout à fait compréhensible, voire légitime dans la mesure où il correspond à une demande de justice sociale. Ce qui est moins légitime, bien entendu, parce que fondé sur une erreur d’appréciation de fait, c’est le fait de donner à cette finance internationale un visage au long nez crochu.

Autrement dit, c’est parce que les classes moyennes et populaires se sentent flouées par un président « issu de chez Rothschild » que la lutte des classes a pu récemment prendre par endroits, par incompréhension, manque de culture politique, ou très clairement imbécillité, un visage antisémite. On peut sans doute d’ailleurs considérer, avec l’UJFP, qu’il est tout à l’honneur des Gilets jaunes de ne pas être globalement tombés dans ce piège, même si bien sûr, sur certains ronds-points, tout n’a pas été parfaitement clair de ce point de vue dans la mesure où le mouvement social des Gilets jaunes a fait l’objet de nombreuses tentatives de récupération par l’extrême droite, et où il prône une complète liberté de parole en son sein. Les Gilets jaunes ne sont toutefois pas un ramassis de beaufs imbéciles, racistes et antisémites, et l’action actuelle du gouvernement pour faire de l’antisémitisme une cause nationale et, parfois, pour discréditer sur ce critère les Gilets jaunes (ou, accessoirement et de manière particulièrement malhonnête, la France insoumise), ne doit pas faire oublier que la lutte contre les inégalités ne saurait être remplacée par la lutte contre l’antisémitisme, mais que la première est encore la meilleure solution pour amplifier la seconde. Si l’antisémitisme doit être une priorité nationale, coupons-lui l’herbe sous le pied en rétablissant l’ISF, en augmentant le SMIC, et en adoptant une politique de répartition fiscale qui réponde aux demandes de justice sociale du peuple français. Mettons au pas la finance internationale, et le fantasme de la juiverie qui tire les ficelles battra sérieusement de l’aile.

 

François Fièvre

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Jan Piwarski, http://www.polona.pl/dlibra/doccontent2?id=4735&dirids=1
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