Pourquoi Macron tombera

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Jérôme Chakaryan-Bachelier
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mardi 22 janvier 2019
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Chapô
Avec la crise des gilets jaunes, le président français Emmanuel Macron ne se voit pas seulement attaqué dans sa politique, mais aussi dans sa légitimité. Ce qui amène à poser la question d'une fin de mandat prématurée.

Il y a des règles mathématiques, de grammaire, biologiques et politiques. En mathématique celles-ci sont strictes puisqu'il n'y a pas d'exception. Le contraire, même, de la grammaire française où l'exception semble parfois confirmer la règle. En biologie l’évolution est synonyme de changement perpétuel. La politique est un mélange de toutes ces règles.

Emmanuel Macron est arrivé au pouvoir en dehors des règles. Poussé par un vent nouveau pour certains, pour d'autres échoué à la présidence à la suite d'une tempête que l'on croyait passée. Je vais essayer dans ce texte d'expliquer pourquoi Emmanuel Macron ne pourra pas finir son mandat.

La France pays égalitaire

La première raison est politique. La doctrine politique d'Emmanuel Macron est le néolibéralisme. Cette doctrine a pour but de laisser la plus grande liberté au capital et d'empêcher les élus d'intervenir dans l'économie de marché. La planification et l'endettement ne sont pas un problème pour les entreprises mais le deviennent pour l’État quand celui-ci contrevient aux intérêts particuliers.

Ce système pousse les inégalités à des niveaux records depuis des décennies dans de nombreux pays en développement comme dans les pays riches. Emmanuel Macron avait déclaré à la BBC en 2016 : « Quand on compare [la France] avec le Royaume-Uni dans les années 1980, la grande différence est que nous n’avons pas assuré [les réformes] à l’époque. Les Français se rendent compte que les autres ont décidé de changer et que nous sommes les seuls à ne pas réformer notre propre système. » Alors ministre de l’économie d’un gouvernement socialiste, il reconnaissait l’influence que Margaret Thatcher avait sur sa vision de l’économie. Incroyable concession du fait que la lutte contre les inégalités n’était plus à l’ordre du jour, et qu’était préféré un système où les plus fortunés augmentent leurs revenus pendant que les classes les plus défavorisées voient leur niveau de vie attaqué. La réaction aura été au fond assez rapide puisque ce n'est qu'au bout de dix-huit mois que les gilets jaunes sont apparus, d'une manière insurrectionnelle, dans le champ politique. Les revendications proposées à travers différents sondages montrent la volonté d'un retour à une société plus égalitaire, à la fois socialement mais aussi politiquement, avec un souci d’une démocratie plus directe. La question est de savoir comment un pays avec une telle culture égalitaire depuis des siècles, comme les travaux d’Emmanuel Todd ont pu le montrer, a pu donner le pouvoir à un individu qui avait une doctrine qui allait dans le sens contraire de son histoire.

Un système qui pousse au despotisme

Macron a bénéficié de la complicité des plus grandes fortunes et de personnes acquises à sa cause dans les différentes institutions et ministères. Juan Branco le décrit dans son texte Crépuscule. On peut aussi légitimement s’interroger sur l'irruption de l’affaire Fillon en pleine campagne présidentielle, ou encore sur l’augmentation dont a bénéficié le président de la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques, décidée par l’exécutif alors que des entorses apparentes aux règles de remboursement concernant les comptes de campagne d’Emmanuel Macron ont été découvertes lors d'enquêtes journalistiques. Mais ce n'est pas tout. On ne compte plus les pantouflages qu’ont effectués les ministres et les députés de la majorité de Macron. Faut-il rappeler que lui-même avait quitté Bercy où il occupait un poste d'inspecteur des finances pour se faire embaucher par la banque Rothschild ? Pour avoir quitté la fonction publique, il avait dû s’acquitter d'une coquette somme de 54 000 euros, car il devait encore six ans à la fonction publique, selon son engagement à servir l’État. Somme vite épongée grâce aux 2,4 millions d'euros gagnés en dix-huit mois dans la banque d'affaire. Le premier ministre Édouard Philippe est alors un ancien membre de cabinet du ministère de l’écologie et directeur des affaires publiques (alias lobbyiste en chef) du géant mondial du nucléaire Areva. Emmanuelle Wargon (ex-haute fonctionnaire notamment au ministère de la santé, puis directrice de la communication et des affaires publiques de Danone, actuellement secrétaire d’État à la transition écologique) et de nombreux autres membres de la République en marche, tous se sentent obligés de dire que s'ils sont revenus servir l'État après avoir travaillé dans le privé, ce n'est pas pour des raisons financières mais bien pour servir l'intérêt général, les rémunérations dans le privé étant bien plus intéressantes. On oubliera dans cet argumentaire bien entendu l’avantage acquis par ce biais des secrétaires, des retraites cumulées, des chauffeurs, des chefs gastronomiques et autres avantages, parfois à vie pour certaines fonctions. On oubliera aussi que ce sont ces mêmes grandes entreprises qui sont aujourd’hui imposées à des taux plus bas que les petites et moyennes entreprises, et qu’elles pratiquent l’optimisation fiscale grâce parfois à d’anciens inspecteurs des impôts passés dans le privé, comme Emmanuel Macron.

N'allez donc voir ici aucun conflit d'intérêt, vous risqueriez de froisser ces braves gens. Oui, mais voilà que même les lois posent problème à ces gens-là, et les enquêtes, de justice et de journalistes, visant des membres du gouvernement et de la République en marche et de ses alliés ne s'arrêtent plus : Bayrou, Goulard, de Sarnez, Nyssen, Ferrand, Kohler, Pénicaud, Flessel et surtout Benalla. Alors que Macron promettait un renouvellement du personnel politique et de nouvelles méthodes, rarement un parti et ses membres les plus éminents ont été visés par autant d'accusations de corruption ou en conflit d’intérêt en si peu de temps. De nombreuses questions planent sur les sommes touchées par Vincent Crasse, salarié de la République en marche, ami de Benalla, qui aurait touché une somme de 294 000 euros provenant d’un oligarque russe réputé pour son implication dans la mafia. De même que les financements de la campagne posent question lorsqu’on apprend que Londres – connue pour être une facilitatrice de paradis fiscaux à travers la fameuse City – aura davantage contribué à la campagne présidentielle d'Emmanuel Macron que les dix plus grandes villes françaises de province.

Comment peut-on demander aux Français d'accepter la baisse de leur niveau de vie et la disparition des services publics pendant que les élus d'un système institutionnel dans lequel les Français ne se reconnaissent plus sont jugés des années après leurs méfaits ? Et que, malgré leurs condamnations, il leur est possible de continuer d'être élus, alors que la justice condamne par ailleurs en seulement quelques heures des manifestants venus, pour la majeure partie d’entre eux, défendre l'intérêt général ? L'inégalité sociale et l’injustice de classe ne pourront que se retourner contre les représentants des institutions. Là aussi, le concept d'égalité face à la loi n'est plus respecté par une classe dominante qui s'est construit ses propres règles dans ses propres institutions. Les Cahuzac, Balkany et autres éviteront la prison pendant que des centaines de gilets jaunes rejoindront des syndicalistes et autres militants écologistes derrière les barreaux pour avoir défendu l'intérêt de tous.

Le néolibéralisme a besoin de la répression

Les vidéos des enfants de Mantes-la-jolie à genoux, mains sur la tête, ont fait le tour des réseaux sociaux. Certains photomontages ont montré des postures semblables au Chili pendant la dictature de Pinochet. Rapprochement d’autant plus pertinent que la comparaison ne s'arrête pas à la position des prisonniers, mais concerne également la doctrine politique qui a inspiré la dictature chilienne. Car déjà le néolibéralisme inspirait Pinochet. L'un des théoriciens du libéralisme les plus connus, en la personne d'Hayek, conseillait le dictateur sur son orientation économique. Il déclarait à l’époque : «  Je préfère un dictateur libéral plutôt qu'un gouvernement démocratique manquant de libéralisme. » On ne peut donc pas être surpris des mains arrachées, des yeux crevés, des mâchoires fracturées après des semaines de révoltes aux mesures politiques de Macron. À la lente mort sociale promise par le néolibéralisme, Emmanuel Macron et son pouvoir ajoutent la mort clinique par des vies brisées, par des mutilations, ou des condamnations pour avoir voulu manifester contre sa politique. Une stratégie politique de non-retour qui poussera aussi bien le gouvernement que les gilets jaunes à une escalade de violence à l’issue incertaine, en remisant  toutes les règles et lois de la vie en société, déjà piétinées depuis des années par cette caste qui n'a plus de limite dans sa volonté d'imposer ses dogmes aux autres. L'incapacité à penser hors d'un certain cadre idéologique, déjà mise en lumière lors de la démission de Nicolas Hulot, entraîne toute une société dans une situation semblable à un conflit armé. Car si la police n'utilisait pas des armes non létales pour défendre ce système, nous en serions déjà à des dizaines de morts et à un renversement du gouvernement. La répression policière et le durcissement des lois encadrant juridiquement les manifestations semblent être les seules solutions apportées à des millions d'individus qui n'ont plus de quoi se nourrir ou se loger. Une telle réponse nourrit un sentiment d'exaspération. Les mutilations et les condamnations de gens qui se sont rencontrés il y a quelques semaines n’ont fait que renforcer des liens de solidarité tissés sur les ronds-points. Ces sentiments ne seront pas de sitôt défaits par la peur, contrairement à ce que souhaiterait le gouvernement. Les sondages réalisés après les épisodes les plus violents et la cagnotte lancée pour soutenir le boxeur Dettinger ont montré qu’une partie de la population comprenait les violences. Le soutien de la population pour le mouvement exprime également une rupture avec l'exécutif qui a décidé de se ranger derrière l’exercice sinon légitime, du moins légal de la violence, alors que seulement 20 % de la population continue de soutenir la politique d’Emmanuel Macron.. Les slogans « Macron démission » et « On ira jusqu'au bout » sont des indications que seule la démission du président ou de son gouvernement pourrait faire se terminer le mouvement.

Macron au centre de la contestation

Dès sa prise de responsabilité au ministère de l'économie, Emmanuel Macron a fait preuve d’un mépris social caractérisé à l’égard des plus défavorisés. Son arrivée au pouvoir à la présidence, avec sa fête au Louvre, n'a pas été sans rappeler le style bling-bling d’un certain Nicolas Sarkozy, et a fait fi du fait que 8 français sur 10 n’avaient pas voté Macron. Sa volonté de ne pas utiliser les débats parlementaires ou les élus locaux pour réformer apparaissent aujourd’hui comme une faille béante de sa gouvernance. Sa politique visant à prendre aux pauvres pour donner aux riches tout en se moquant des situations de naufrage social ont concentré une volonté de s'en prendre physiquement à la personne du président. Les « gaulois réfractaires », les « fainéants », les « cyniques » égrenés au fil de la communication présidentielle n'ont fait qu'accentuer la volonté des perdants de la mondialisation de renverser le système dans son ensemble pour le remplacer par des institutions plus démocratiques, et un agenda politique visant à revenir aux valeurs de la République.

À trois ans et demi de sa fin de mandat, Emmanuel Macron a jeté des dizaines de milliers de français sur des carrefours autour desquels des individus qui ne se parlaient plus et qui ne voyaient plus d'avenir pour eux ont recommencé à vivre en société et à croire à nouveau à un avenir où ils ne subiraient plus les politiques qu'ils n'ont pas choisies. La stratégie gouvernementale qui consiste à organiser des consultations et en même temps à affirmer que l’action du gouvernement continuerait à s’effectuer dans le même moule dogmatique montre que cette caste a décidé de barrer les routes de sa propre sortie. Les affaires de corruption, dont les nouveaux épisodes arrivent chaque semaine dans les médias, mènent la France à la chute prématurée d'un président qui n’a plus de légitimité, et dont l’autorité ne tient plus que par le pouvoir répressif.

Jérôme Chakaryan-Bachelier


Photo : Un manifestant en France le 8 décembre 2018. Source : Jacques Billaudel, Flickr.

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Un manifestant en France le 8 décembre 2018. Photo Jacques Billaudel, Flickr.
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