D'un Maïdan l'autre : l'Ukraine, 5 ans après la « révolution de la Dignité »

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Natalia Rutkevich
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jeudi 22 novembre 2018
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Un soulèvement populaire commencé en Ukraine en novembre 2013 s'est transformé, quelques semaines plus tard, en une « révolution de la Dignité » qui a renversé le régime en place. Les révolutionnaires de Maïdan ont promis de mettre fin à la corruption et à la mainmise des oligarques, de rendre le pays indépendant et prospère et de l'ancrer dans l'Europe. Cinq ans plus tard, l'Ukraine de Porochenko, prise sous le double assaut de l'austérité économique imposée par le FMI et d'une idéologie nationaliste attisant les conflits internes, semble à bout de souffle.

Le 21 novembre 2013, le soulèvement populaire en Ukraine contre le président Ianoukovitch a commencé à la suite de sa décision de ne pas signer un accord d'association avec l'Union européenne. Le mouvement connu sous le nom d'Euromaïdan a pris une ampleur rare, s'est accompagné de violences et a amené, fin février 2014, au renversement du régime. Présentée par les uns comme une révolte populaire ayant résulté en une véritable révolution nationale et par d'autres comme un coup d'État ourdi par des forces nationalistes et soutenu en sous-main par les États-Unis, la révolution de Maïdan a proclamé vouloir en finir avec la corruption, redonner le pouvoir au peuple, rompre avec le passé soviétique et avec la dépendance de la Russie, renouveler les élites et rapprocher l'Ukraine de l'Union européenne dont les valeurs lui seraient plus proches que celles de la Russie.

Où en est le pays cinq ans plus tard ? Dans quel état d'esprit prépare-t-il une nouvelle échéance électorale prévue pour le mois de mars 2019 ? Quel est le bilan provisoire du président Petro Porochenko, élu en mai 2014 ?

Tensions russes et marasme économique

La première conséquence du renversement du régime, en 2014, a été le conflit avec la Russie. Inquiète pour l'avenir de ses accords stratégiques avec l'Ukraine que le nouveau gouvernement ukrainien pouvait faire voler en éclats, Moscou n'a pas hésité à recourir à la force et a procédé, en mars 2014, à l'annexion de la Crimée (un territoire peuplé majoritairement par des habitants liés ethniquement et culturellement avec la Russie et « cédé » à l'Ukraine dans le cadre de l'URSS, en 1954). Dans l'Est de l'Ukraine, peuplé majoritairement par des russophones, le renversement du gouvernement a provoqué un rejet chez une partie de la population. Un conflit civil a dégénéré en une guerre de longue haleine qui continue à ce jour et qui a déjà fait plus de 10 000 morts, plus de 25 000 blessés, plus de 1,5 million de déplacés et d'innombrables dégâts économiques. De nombreuses usines situées dans le Donbass sont à l'arrêt. Les républiques populaires de Donetsk et de Lougansk ont vu le jour en avril 2014 et ont proclamé leur indépendance, qu'aucun autre État ne reconnaît. Soutenues officieusement par la Russie, elles continuent à s'opposer à Kiev, qui refuse de leur accorder l'autonomie à laquelle elles aspirent.

La perte des territoires et le coût de la guerre ont évidemment eu des conséquences très néfastes sur la situation sociale et économique de l'Ukraine. Mais ce n'est pas le seul facteur qui explique la récession et la grave crise économique que vit le pays. La corruption endémique, la détérioration des liens économiques avec son premier partenaire commercial qu'a été et que reste la Russie, malgré le conflit, l’endettement du pays auprès du FMI et l’adoption des mesures d’austérité voulues par ce dernier compromettent le développement de l'Ukraine et rendent la vie des Ukrainiens de plus en plus dure.

En 2017, l'Ukraine serait devenu le pays le plus pauvre de l'Europe, avec un PIB de 2 656 dollars per capita (contre 4 030 en 2013) et un salaire moyen  de 325 dollars par mois, selon les calculs d’un économiste du FMI, Volodymyr Kolomiets. 60 % des Ukrainiens vivent en dessous du seuil de pauvreté. En 2018, la  dette publique représente plus de 80 % du PIB. En quelques années, le pays a subi une désindustrialisation sans précédent en laissant à l'abandon l'industrie lourde (l'industrie mécanique, l'aéronautique,  la construction navale, spatiale, automobile, etc.), pour devenir un exportateur de produits agricoles à faible valeur ajoutée : huile, miel, maïs, etc. Par conséquent, le volume de son export global a chuté d'environ 46 % depuis 2013. Pour ce qui est des échanges avec la Russie, l'export vers ce pays s'est réduit de 3 à 4 fois, selon des estimations diverses. Le gouvernement est incapable d'honorer de nombreux contrats avec des pays tiers et devra verser de lourdes pénalités.  Selon le sondage de l’institut américain IRI réalisé en Ukraine en début d’année 2018, près de 75 % des interrogés trouvent que la situation économique s’est détériorée depuis 12 mois.

Le problème gazier est l’un des plus préoccupants, surtout avec le début de la saison hivernale. Au milieu de novembre et de températures allant jusqu’à -10 °C, de nombreuses villes ukrainiennes restaient sans chauffage, ce qui a suscité des manifestations et des révoltes dans plusieurs régions. Cet été, l’eau chaude a été régulièrement coupée. La raison ? Les Ukrainiens n’arrivaient plus à payer leurs factures de gaz devenues trop lourdes. Selon les autorités locales, les impayés pour le gaz sont astronomiques et ils vont croissant. Depuis 2014, le prix du gaz a augmenté de 10 fois pour les consommateurs car l’Ukraine n’achète plus « le gaz russe », mais le « gaz européen ». Évidemment, il s’agit du même gaz mais reversé à l’Ukraine depuis l’Europe à un prix très supérieur au « gaz russe ». Une très mauvaise gestion de Naftogaz, la compagnie gazière nationale, dont les responsables privilégient l’enrichissement personnel à l'intérêt général, se répercute, elle aussi, sur le prix final.

Austérité et corruption

L’augmentation constante des tarifs du gaz est l’une des conditions posées par le FMI qui, en 2015, a accordé à l’Ukraine une enveloppe de 17,5 milliards de dollars en échange de réformes telles que la réduction du déficit de budget, des mesures d’austérité, l’assainissement du système bancaire, l’ouverture à la vente de terrains agricoles, la hausse de l’âge du départ à la retraite, la réduction des allocations sociales, la lutte contre la corruption, les privatisations de nombreuses structures et services, etc. Bref, la panoplie habituelle du FMI qui « a fait ses preuves ».

Ce programme est de plus en plus contesté en Ukraine, mais le gouvernement n'est plus en mesure de négocier. Aujourd’hui, la survie du pays dépend entièrement du FMI. L’Ukraine est considérée par tous les économistes comme un pays extrêmement vulnérable. Sans le FMI, « la probabilité d'une grave crise financière est importante », prévenait récemment Anders Aslund, économiste suédois et membre du centre d'analyse Atlantic Council.

Ainsi, l’Ukraine ne peut pas renoncer à ses obligations dans le cadre de l’accord avec le FMI. Le premier ministre Volodymyr Groïsman a déclaré, début septembre 2018 : « L'Ukraine dépense environ 5 milliards de dollars par an pour rembourser sa dette extérieure. Nous avons accumulé 50 milliards de dollars de dette extérieure […] Nous devons rembourser cet argent. » Comme l’a résumé le député d’opposition Vadim Rabinovitch,  plusieurs générations d’Ukrainiens vont devoir travailler afin de rembourser le FMI. Serait-ce, selon le gouvernement, le juste prix à payer pour une indépendance vis-à-vis de la Russie ?

L'une des premières conséquences du désastre économique, la fuite des Ukrainiens à l'étranger, a pris, ces derniers temps, un caractère critique. Même Pavel Klimkine, ministre ukrainien des affaires étrangères, s’en est récemment inquiété, en soulignant que plus d’1 million d’Ukrainiens avaient quitté le pays en 2017, soit une moyenne de 100 000 par mois, 3 000 par jour ! L’émigration serait, à côté de la fertilité basse, l’une des raisons de la chute démographique très significative : en 2050, l’Ukraine pourrait n’être peuplée que de 35 millions d’habitants, contre 42 millions en 2017. Avec ces émigrants, qui sont souvent des spécialistes diplômés ayant perdu leurs emplois ou qui sont mal payés, l'Ukraine perd le savoir-faire et la main-d’œuvre compétente qui faisait, jadis, sa force.

Enfin, nonobstant les injonctions du FMI et la création, malgré l’opposition farouche de l’exécutif, d’une cour de justice spéciale contre la corruption, cette dernière reste endémique. Dans la liste de Transparency International de 2017, l’Ukraine occupe la 130e place sur 180, et reste le pays le plus corrompu d’Europe. D'après l'économiste Andriy Novak, les sommes détournées par les élites représenteraient 15 % du budget national. La moitié de l'économie ukrainienne serait souterraine : elle échapperait à toute taxation. D’après les sondages d’opinion (l'IRI) et les estimations de nombreux experts, la corruption s’est nettement renforcée depuis Euromaïdan.

Ainsi, le renouvellement des élites dirigeantes et le retrait des oligarques de la vie politique sont restés des vœux pieux. Cinq ans plus tard, le pays reste gouverné par quelques dizaines de têtes, pratiquement les mêmes qu’avant 2014. Les hauts fonctionnaires du pays en font partie : tous ou presque sont millionnaires et possèdent de nombreux actifs et sociétés. Malgré leur véhémente rhétorique anti-Ianoukovitch et les appels à la « décommunisation », pratiquement tous les dirigeants actuels de l’Ukraine ont occupé de beaux postes dans les gouvernements précédents et/ou ont fait une solide carrière dans le Parti communiste de l’Union soviétique, que ce soit le président Porochenko, le premier ministre Groïsman, le chef du Conseil national de sécurité Tourtchinov, le ministre de l’intérieur Avakov, le chef du Service de sécurité Gritsak, etc.

Le gouvernement issu du Maïdan a fait appel à plusieurs « mercenaires étrangers » qui étaient censés « combattre la corruption de manière plus efficace ». Mais ces tentatives se sont également révélées infructueuses. Le plus célèbre de ces mercenaires, Mikheïl Saakachvili, l’ex-président géorgien (sous mandat d’arrêt dans son pays d’origine où il est accusé de détournement de fonds et d’abus de pouvoir), nommé en 2015 gouverneur de l’oblast d’Odessa, a fui, deux ans plus tard, dans des conditions picaresques, après s’être brouillé avec plusieurs clans oligarchiques, notamment celui du premier ministre Arsen Avakov.

Incertitudes pour les élections de 2019

Dans ces conditions, on peut comprendre la déception et l’indignation des nombreux Ukrainiens dont les espoirs post-Maïdan ont été trahis. De récents sondages traduisent ce sentiment d’une profonde déception : près de 80 % des personnes interrogées par l’IRI ne font pas confiance à Petro Porochenko et près de 90 % sont défiants vis-à-vis du Parlement national. La majorité des habitants pensent que l’Ukraine a pris un mauvais tournant (de 57 à 80 % selon la région). Le pouvoir actuel est tellement détesté que, comme le murmurent de nombreux participants et sympathisants d’Euromaïdan, « il serait renversé depuis longtemps si on n’était pas en guerre ».

Selon les sondages, Porochenko est crédité de 10,4 % des voix aux élections présidentielles de fin mars 2019 ; il est devancé par un animateur de télévision Vladimir Zelensky (11,3 %) et Ioulia Timochenko (20,7%).  Pour le moment, la « princesse gazière », indéboulonnable meneuse de la Révolution orange de 2004, reste en tête dans la course électorale. Mais tout peut encore changer…

Porochenko n’entend rien lâcher car il risque gros en cas de défaite. Il capitalise sur la guerre et le regain du nationalisme, en mettant tous les problèmes sur le compte de « l’ennemi étranger » contre lequel il faut s’unir. En temps de guerre, il faut « subir des privations sans broncher en attendant des jours meilleurs ». Une stratégie simple et efficace, mise en œuvre grâce à des outils de propagande qui n’ont rien à envier à ceux du Kremlin

On peut légitimement douter que mettre fin au conflit dans le Donbass corresponde aux intérêts de Porochenko, qui préfère souffler sur les braises. La mise à l'arrêt de Minsk-II (l'accord de paix conclu en 2015, avec la participation de l'Ukraine, la Russie, la France et l'Allemagne) est imputable, entre autres, au président ukrainien qui n’entend rien céder aux séparatistes qu'il considère comme des « terroristes » et des « bandits ». Pour les « patriotes de l'Ukraine », les habitants de l'Est et de la Crimée sont des « rats », des « traîtres », des « parasites » qui « méritent de crever ». On se demande comment les habitants des régions tenues par les séparatistes, bombardés, violentés et vus comme une « nuisance majeure »,  pourraient un jour redevenir « des Ukrainiens comme les autres ».

Il faut dire que la guerre est bonne non seulement pour souder les masses autour de leur chef mais aussi pour faire du business. Certains hauts fonctionnaires et généraux ukrainiens sont accusés de détourner des sommes colossales du budget dédié à l’achat des équipements militaires.

La foi et la langue, faire fonds sur l’identité culturelle

Pour attiser le feu et faire oublier ses vacances aux Maldives, au prix d'un demi-million d'euros et sous fausse identité,  le président n’a pas que le front militaire comme champ d’action. « La langue, l'armée, la foi », dit le slogan électoral de Porochenko. Tout un programme !

Cette année, le grand sujet de toutes les conversations a été le « Tomos ». Il s’agit d’un document que le patriarcat de Constantinople doit prochainement délivrer à l’Ukraine et qui permettrait à l’Église orthodoxe ukrainienne de s’établir comme une Église indépendante (autocéphale) en rompant les liens avec le patriarcat de Moscou qui administrait, jusqu’à présent, la plupart des églises orthodoxes ukrainiennes. Malgré la loi sur la séparation entre l’État et l’Église, c’est le président Porochenko en personne qui a lancé cette demande, qui, pour lui,  signe un « nouvel acte d’indépendance de l’Ukraine » et qui, surtout, a redoré son blason de « défenseur de la patrie » en lui permettant de remonter de quelques points dans les sondages. Quitte à engendrer de nouveaux conflits fratricides, de nature religieuse, qui pourraient enflammer la société déjà déchirée par le conflit à l’Est.

Enfin, la question de la « Mova », la langue, reste le troisième cheval de bataille des autorités. C’est peut-être le domaine le plus délicat, car vouloir imposer une langue unique à un pays qui a toujours été multilingue et majoritairement russophone semble absurde. Selon le sondage de l’IRI, entre 70 et 80 % des Ukrainiens de l’Est, aujourd'hui encore, parlent le russe, ainsi que la majorité des habitants du Sud et de Kiev, tandis que 90 à 95% des habitants des régions de l’Ouest parlent en ukrainien.    

La question de la langue amène fatalement à rappeler que, historiquement, l’Ukraine n’est apparue comme un État dans ses frontières actuelles qu’en 1991. Comme l’indique notamment l’historien français Georges Sokoloff, l’Ukraine a été partagée géographiquement et culturellement jusqu’à il y a encore peu de temps, l’Ukraine occidentale faisant partie de l’Autriche et ensuite de la Pologne, et l’Ukraine orientale appartenant à l’Empire russe. Ces deux Ukraines ont coexisté, depuis 1939, avec leurs spécificités dans le cadre de la même république soviétique d’Ukraine, et se sont retrouvées au sein d’un État unitaire indépendant à la chute de l’Union soviétique. Mais la culture, les aspirations et la langue ne sont pas identiques dans l’Est et dans l’Ouest, même si des efforts constants d’ukrainisation sont menés depuis plusieurs années, avec plus ou moins de succès. L'État unitaire monoculturel rêvé par certains nationalistes ukrainiens n'est donc qu'une pure fiction.

Malgré cette évidence, le régime actuel veut aller beaucoup plus loin que ces prédécesseurs dans l'éradication de la « langue de l’agresseur » de l’espace public. Un projet de loi visant à la « dé-russification » et adopté en première lecture le 4 octobre 2018 stipule que la langue ukrainienne est la seule langue officielle en Ukraine, et que « les tentatives d’introduire le multilinguisme sont considérées comme des actes qui provoquent la scission et la haine interethnique et qui ont pour l'objectif le renversement du régime constitutionnel ». D’après le journaliste et le photographe originaire de Lviv Anatoli Ulyanov, ces mesures « vont à l’encontre de la Constitution nationale et des Chartes internationales et discriminent des millions de citoyens ukrainiens pour qui la langue russe est leur langue maternelle. Ces citoyens sont appauvris, privés de leur identité. »  « On l’explique par la nécessité de “prévenir la haine interethnique” ». « En effet, comment peut-on prévenir cette haine, sinon par l’interdiction de l’une des langues pratiquées au pays ? » , ironise le journaliste qui voit dans ces mesures la volonté d’un ethnocide et d’une création d’une société fermée.

Les familles mélangées, russo-ukrainiennes, se comptent encore par millions. Devraient-elles non seulement renoncer à leurs origines russes, mais aussi les haïr, les rayer de la mémoire familiale et de la mémoire nationale ?

Un héritage ultranationaliste problématique

La mémoire nationale instrumentalisée par les autorités pour réécrire l’histoire selon des nouveaux canons est un autre lieu de division entre les deux Ukraines. Le 24 août 2018, lors de la fête de l’indépendance de l’Ukraine, les autorités adoptent officiellement le salut de l’OUN, l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), pour saluer l’armée : « Vive l’Ukraine ! Gloire aux héros ! » Cette organisation et sa branche armée, l’UPA, actives dans les années 1930-1950 et partisanes d’un nationalisme virulent, ont commis de nombreux massacres de populations civiles polonaises, soviétiques et juives, le but étant de liquider tous ceux qu’ils voyaient comme une menace pour l’installation de l’État Ukrainien. Le régime nazi et leurs alliés japonais ont soutenu, pendant longtemps, l’OUN et son chef Stepan Bandera, avant de l’envoyer au camp car la création d’un État ukrainien ne rentrait pas dans les plans d’Hitler. Aujourd’hui, le président Porochenko inscrit l’Ukraine moderne dans la continuité du projet des nationalistes de l’OUN qui plaçaient l’Ukraine « au-dessus de tout ».  Cette posture crée des clivages énormes car, pour des millions d'Ukrainiens dont des proches avaient combattu contre l’Allemagne dans les rangs de l’Armée rouge, Bandera et ses partisans ne sont que des collabos et des nazis. Leur héroïsation est, pour eux, une insulte.

La glorification de ce passé peu glorieux pose d’autres soucis. Elle met en avant des forces potentiellement très dangereuses, que ce soit les héritiers du nationalisme de l'OUN, du style plutôt mussolinien, ou les néonazis comme le bataillon Azov dont le blason copie presque à l'identique le Wolfsangel des divisions SS du IIIe Reich. Les vétérans d'Azov et d'autres mouvements d’anciens combattants qui reviennent du Donbass prennent de plus en plus de place dans la vie ukrainienne.  Intégré à la garde nationale du ministère de l’intérieur, Azov et ses dirigeants sont protégés par le ministre de l’intérieur Arsen Avakov qu’on soupçonne même d’être leur financier occulte. Au-delà de l’Ukraine, Azov recrute de nouveaux adhérents dans d’autres pays d’Europe, notamment en Allemagne, où il rencontre un certain succès. Son chef Andriy Biletsky, dont la revendication principale a longtemps été la « suprématie de la race blanche », siège aujourd’hui au Parlement. Il y représente le Corps national, un parti politique fondé en 2016, l’agrégat de vétérans d’Azov et d'autres micro partis ultranationalistes et néonazis.

Auréolés de la gloire militaire, ces nombreux vétérans, respectés et redoutés, entendent peser sur la vie politique. Les adhérents du Corps national forment des milices civiles qui prétendent se substituer à la police pour contrôler la rue. Ils patrouillent dans les villes et « font régner l’ordre ». Cela peut aller de la confiscation des bouteilles d’alcool aux passants jusqu’à l’agression physique des activistes, qu’ils soient anarchistes, LGBT ou autres. Nourries par le discours belliqueux du régime et glorifiées par la population, ces forces peuvent avoir un impact inattendu sur les élections qui se préparent. Ces vétérans armés peuvent servir l’une des forces politiques en place ou se retourner contre le régime de « tous pourris ». Ce qui créerait un risque réel de « balkanisation » du pays. Les voisins de l’Ukraine sont déjà en état d’alerte : fin septembre 2018, la Biélorussie voisine a renforcé sa frontière avec l’Ukraine à cause des armes et des anciens combattants qui pénètrent sur son territoire de manière illégale.

L’aveuglement de l’Union européenne

Qu’en est-il du côté de l’Union européenne? Elle n’y voit que du feu. Lors du dernier sommet UE-Ukraine, en juillet 2018, Jean-Claude Juncker a félicité Petro Porochenko pour les réformes et l’a assuré de son soutien. À part les voisins proches, tels que la Hongrie ou la Pologne, inquiétés par la montée du nationalisme en Ukraine, d’autres pays de l’UE ne trouvent rien à reprocher aux autorités ukrainiennes et s’alignent sur Washington qui a trouvé en Petro Porochenko un allié indéfectible.

Mais si, pour les États-Unis, amener au pouvoir et soutenir tout régime opposé à la Russie est une évidence (surtout dans le « Heartland »), les enjeux pour l’Europe ne sont pas les mêmes. Sans parler des problèmes humanitaires, la déstabilisation politique continue, et la militarisation d’un État  à ses frontières devrait commencer à inquiéter les Européens.

Minée par une très grave crise financière, un endettement sans précédent, la paupérisation, une corruption comparable à celle des pires dictatures du monde, l’exode toujours plus massif d’une population réduite à la mendicité, et la montée d’un nationalisme deux crans au-dessus de nos extrêmes droites européennes, tout ceci sous le patronage de l’État, l’Ukraine ne doit plus être analysée par les Européens dans le seul et unique paradigme d’une « gentille poursuivie par un méchant ». Dans le contexte des élections présidentielles et parlementaires qui s’approchent, il serait dangereux et irresponsable, de la part des dirigeants européens, de miser sur ceux qui voient l’avenir de l’Ukraine dans l’excitation par tous les moyens du conflit russo-ukrainien, et la poursuite des politiques économiques actuelles.  

 

Natalia Rutkevich


Photo: Des manifestants pro-européens à Kiev en décembre 2013. Source: Wikimedia Commons.

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Des manifestants pro-européens à Kiev en décembre 2013. Source: Wikimedia Commons
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