Bolsonaro : le vrai visage de l'extrême droite

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Florence Poznanski
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jeudi 25 octobre 2018
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Chapô
Avec l’extrême droite aux portes du pouvoir au Brésil, il n’y aura pas de front républicain autour du candidat Haddad. Si Bolsonaro ne suscite pas le même rejet qu'a subi Marine Le Pen en 2017 en France, c'est sans doute pour des raisons historiques propres au Brésil, mais surtout parce que le candidat d'extrême droite a, à ses côtés, les marchés financiers. L’union républicaine serait-elle à géométrie variable ?

En France, au soir du 23 mai 2017, après le scrutin qui a porté le Front national au second tour de l’élection présidentielle, pour la seconde fois dans l’histoire de la Ve République, la classe politique était quasi unanime : il faut battre Marine Le Pen.

Même plus d’un demi-siècle après le choc civilisationnel que fut l’expérience du nazisme et du fascisme, le réflexe viscéral s’est maintenu en France. L’idée reste encore bien ancrée dans la conception républicaine à droite comme à gauche que le Front national, par ses fondements xénophobes et autoritaires, n’est pas un parti comme les autres, et qu’il n’a pas sa place dans le débat démocratique français.

En France, une union républicaine à toute épreuve ?

Cette vision politique dépasse la simple lecture critique du programme, qui a lui subi de nettes édulcorations depuis la victoire de Le Pen père au premier tour de la même élection en 2002, quinze ans auparavant. Au cours de ces années, Marine Le Pen s’est en effet appliquée avec succès à transformer les méthodes de communication politique de son parti pour le rendre plus fréquentable aux yeux de l’opinion publique. De plateau TV en entretien radio, le discours frontiste s’est progressivement invité dans les ménages, s’est laissé apprécier et est devenu entendable, envisageable. Ceci a ainsi valu à Marine Le Pen un score presque deux fois supérieur en 2017 (33,9 %) à celui de son père en 2002 (17,79 %).

Mais le monde politique jeta malgré tout l’opprobre sur Nicolas Dupont-Aignan, seul candidat à assumer son soutien à Marine Le Pen pour le second tour de l’élection de 2017. Opprobre puritaine, en partie artificielle, mais opprobre tout de même. Et malgré cette percée préoccupante de l’extrême droite qui fut fatale ailleurs, notamment à l’Italie ou aux États-Unis, cet héritage politique collectif lui refusa la victoire.

Mais au-delà de ce lieu commun qui donne bonne conscience à notre esprit républicain, il faut nous pencher sur le candidat que Marine Le Pen avait en face et nous poser la question suivante : le courage politique exemplaire de ces dirigeants et dirigeantes aurait-il été aussi inébranlable si c'était Jean-Luc Mélenchon qui lui avait fait face ? Il est difficile de refaire l’histoire, mais dans le meilleur des cas on peut faire l’hypothèse que l’union républicaine aurait été bien moins acquise à cet adversaire, et que l’indignation républicaine eût été à géométrie variable. L’expérience du Brésil, à quelques jours du second tour des élections présidentielles où le candidat d’extrême droite est favori, a beaucoup à nous enseigner sur ce point.

Au Brésil, la défense de la démocratie ne pèse plus assez dans la balance

La trajectoire politique de Jair Bolsonaro est bien différente de celle de Marine Le Pen. Alors que cette dernière s’est appliquée à se défaire en partie de l’héritage politique de son père, le premier s’est créé tout seul sa recette politique dont le fracas et la fureur sont les principaux atouts. Marine Le Pen doit son succès à un programme qui a troqué les discours haineux contre l’apologie d’une laïcité excluante, et la xénophobie contre ce qu’elle appelle le « patriotisme économique », avec une dose alléchante de mesures de protection sociale (retraite à 60 ans, retrait de la loi Travail, etc.) à destination des seuls Français. Jair Bolsonaro, à l’inverse, tente de dissimuler sa proximité politique avec les vieux partis de la droite brésilienne auteurs du coup d’État de 2016 avec des propositions chocs comme la libéralisation du port d’armes, la castration chimique des violeurs, et assume sans complexe ses propos discriminants envers les femmes, les noirs, les homosexuels, ainsi que ses hommages à des militaires ayant pratiqué la torture durant la dictature.

Stratégies électorales différentes, basées sur des réalités conjoncturelles et culturelles distinctes, comme Marine Le Pen elle-même n’a pas manqué de le rappeler récemment en cherchant à prendre ses distances vis-à-vis de son homologue brésilien. Mais en creusant un peu on trouve vite des points de convergence, comme de très bons amis communs… en la personne de Steve Bannon, le stratège de la campagne de Donald Trump qui participait au congrès du Front national en 2017, et a reçu récemment la visite d’un des fils de Bolsonaro. Le même profil d’outsider, la même passion pour l’ordre, les bonnes mœurs, la dénonciation sans concession du « mal », de ce qui est considéré comme mauvais au sein de la société pour ainsi exclure du pacte républicain tous ceux qui ne rentreraient pas dans le cadre.

Mais à la différence de Marine Le Pen, la force de Jair Bolsonaro réside dans son programme économique. C’est grâce à ce programme ultralibéral qui ferait presque rougir (dans tous les sens du terme) les partis de la droite traditionnelle, qu’il a réussi à rassembler autour de lui. Les marchés financiers, et aussi un certain nombre de groupes politiques et religieux enclins à des alliances de fortune pour garantir leur place dans les instances de pouvoir, assument petit à petit ce franchissement du Rubicon.

Ils sont rares à déclarer formellement leur soutien à Bolsonaro. Plus subtiles, les principales formations politiques annoncent leur neutralité, laissant les militants suivre leur conscience personnelle. Ainsi le PSDB, naguère principal parti de droite conservatrice particulièrement malheureux au premier tour, oscille entre d’un côté l’ancien maire de São Paulo, João Doria, qui a déjà ouvertement manifesté son soutien à Bolsonaro, et de l’autre l’ancien président Fernando Henrique-Cardoso, fermement opposé à Bolsonaro mais qui assume publiquement qu’il ne soutiendra pas pour autant le PT.

Un peu plus à gauche quelques soutiens à Haddad – le plus souvent non pour lui mais contre Bolsonaro – se sont prononcés. Comme la candidate écologiste Marina Silva (1 % des suffrages exprimés au premier tour, le 7 octobre), le candidat du Parti démocratique travailliste (PDT) Ciro Gomes, autre favori du scrutin arrivé troisième (12,47 %), et Guilherme Boulos du PSOL (extrême gauche).

La brèche reste là, malgré tout, béante. La haine pour le PT est si grande et les augures économiques offerts par Bolsonaro si intéressants, que le poids de l’engagement républicain pour sauver les droits humains ne pèse plus assez dans la balance.

Et pour cause. Le candidat d’extrême droite propose dans son programme d’approfondir la destruction des droits du travail en créant un nouveau type de contrat (le contrat vert et jaune) où les conventions collectives ne seraient plus obligatoires. Il prévoit également de privatiser la plupart des entreprises publiques, de faciliter l’importation de produits étrangers et de mettre fin à la continuité pluriannuelle des programmes de dépenses publiques par le biais d’une mesure appelé le « budget à base zéro ».

L’extrême droite, cette alliée du néolibéralisme qui ne dit pas son nom

Ainsi, contrairement à la France, face à un candidat d’extrême droite encore plus autoritaire et liberticide, Fernando Haddad, le candidat du PT qui l’affronte au deuxième tour, ne bénéficiera pas du même réveil démocratique transpartisan qui a porté Emmanuel Macron au pouvoir.

Ou pourra bien sûr pointer la faiblesse du devoir de mémoire au Brésil sur les atrocités pratiquées par les régimes autoritaires. Si la dictature (1964-1988) y est plus récente historiquement que la deuxième guerre mondiale en France, la loi d’amnistie et les faibles moyens alloués aux commissions de la vérité chargées de faire lumière sur les actes pratiqués par les militaires affaiblissent aujourd’hui le souvenir collectif relatif à cette période.

Mais cela ne peut être la seule explication. En 1948, en réponse aux atrocités de la deuxième guerre mondiale, la Déclaration universelle des droits de l’homme (et de la femme) fut promue par une cinquantaine d’États comme un socle de notre organisation mondiale, érigeant comme droit fondamental à tout individu la liberté d’expression, la liberté de religion, le droit de vivre à l'abri du besoin et à l’abri de la peur, entre autres. Mais en 70 ans, dans la plupart des pays, ces droits sont restés ou sont devenus des privilèges. Pas seulement dans les régimes autoritaires qui, dès le début, avaient décidé de ne pas reconnaître le texte, mais dans les mêmes régimes démocratiques qui l’ont fait naître.

La globalisation et la déréglementation des rapports de marché internationaux (dont les germes remontent aussi aux résolutions post-deuxième guerre mondiale) ont progressivement réduit les marges de manœuvre des dirigeants et dirigeantes étatiques. Dans ce contexte, les gouvernements de gauche comme de droite ont alterné sans que rien ne change, nourrissant le terreau de groupes fascisants qui, au lieu de s’attaquer aux auteurs du problème, ont offert aux populations des solutions simplistes, ont canalisé les peurs sociales vers des solutions antirépublicaines visant à détruire le lien social entre les citoyens, et par conséquent leur potentiel de révolte.

Ce scénario est déjà connu et amplement analysé, bien que trop souvent par des observateurs si effrayés par la menace qui se soulève, qu’ils préfèrent se cramponner au statu quo plutôt que de percevoir que c’est justement celui-ci qui est à la base du problème. Mais l’élection brésilienne assène un coup de plus à cette lecture brinquebalante : les unions transpartisanes contre l’extrême droite ne sont pas inconditionnelles, et s’oublient vite lorsque d’autres enjeux de pouvoir sont en jeu.  

Ainsi en France, Macron a réussi en 2017 à rassembler les soutiens de toutes parts car il avait alors endossé tant la continuité des intérêts économiques et géopolitiques globaux que le rejet de l’extrême droite. Mais dans un cas comme le Brésil où ces deux piliers ne se retrouvent pas dans la même candidature, c’est la démocratie et les droits humains qui payent l’addition des marchés.

On dit souvent que l’Amérique latine est en retard, mais en matière de dérégulation des législations  et d’asservissement des États aux intérêts financiers globaux, elle a quelques longueurs d’avance sur les pays d’Europe, dont les États-providence vieillissants permettent encore de freiner le processus. Attelons-nous donc à tirer les leçons de cette nouvelle conjoncture, car il n’est pas dit que l’épouvantail républicain fasse fuir l’électorat français une troisième fois.

Florence Poznanski, activiste au Brésil et membre associée du secrétariat national du Parti de gauche


Photo: Piège à loups. Source: Wikimedia Commons



 

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Piège à loup. Source: Wikimedia Commons
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