Un grand rassemblement et une élection en Bavière

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Victor Grossman
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mardi 23 octobre 2018
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Chapô
Après avoir fait le récit enthousiasmant de la manifestation "Unteilbar" contre l'extrême droite du 13 octobre à Berlin, Victor Grossman tente de dresser un état des forces en présence après les élections bavaroises. Un bilan en clair-obscur, où tout reste à construire.

Jein ! Le week-end du 14 octobre était sûrement le plus complexe depuis des lustres ! Peut-on se réjouir des résultats pour « le bon côté » ? la meilleure réponse est une fois de plus cette superbe construction de mots allemande, composée de Ja et de Nein : Jein.

La journée de samedi [13 octobre] a été incroyable ! Plusieurs centaines de groupes, d'organisations et de personnalités ont appelé, sous le slogan « Unteilbar » (« Indivisibles »), à une manifestation contre le racisme et la haine des étrangers, en particulier des réfugiés et migrants. Cet événement était aussi un défi à l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), un parti entre extrême droite et fascisme qui, avec 18 % d’intentions de vote dans un sondage national, s’est hissé de manière effrayante à la seconde place. Les organisateurs de cette marche espéraient rassembler 40 000 personnes, 50 000 à tout casser, pour s’opposer à l’AfD ainsi qu'à ses alliés et complices ouvertement violents. À la surprise générale, on estime que plus de 240 000 personnes ont fait le déplacement ! Une foule immense !! Après une heure de courtes prises de parole, vers 13 h 00, les premiers groupes de la parade ont commencé à défiler depuis l’Alexanderplatz (au cœur de Berlin Est). Les derniers manifestants n'avaient pas encore quitté la place que les premiers partis avaient déjà atteint la destination finale de la marche, près de 5 km plus loin, dans le grand parc central, Tiergarten, à Berlin Ouest. Là, d’autres discours ainsi que des concerts gratuits se sont succédés jusqu’à 21 h 00. Clairement beaucoup, beaucoup de gens, venus des quatre coins de l’Allemagne, s'inquiètent de la montée rapide de l’AfD, qui risque de prendre la tête d'un Land si elle gagne les élections en Saxe l’année prochaine. Dans cet État, l'AfD n’est plus qu'à 5 % des chrétiens démocrates (CDU), toujours en tête, qui ont dirigé la Saxe depuis la réunification allemande.

« Unteilbar » s'opposait en particulier au racisme et au chauvinisme national, mais les pancartes, bannières et prises de parole soulevaient des sujets très variés. Die Linke était aussi présente, ainsi que les Sociaux-démocrates (SPD) et les Verts. Des leaders syndicaux ont relayé des luttes sociales, par exemple l'un d'eux représentait les personnels de cabine de Ryanair, qui entreront sans doute bientôt en grève. Un porte-parole de l’Église a prêché pour la tolérance et un représentant musulman (que certains voulaient exclure à cause de possibles liens avec la Turquie) a appelé à rejeter l'antisémitisme dans la communauté musulmane. Un leader de la communauté juive a condamné toutes formes de xénophobie, mais il a aussi glissé des piques contre tous ceux qui soutiennent le mouvement de boycott BDS du gouvernement de Netanyahou. De nombreux manifestants portaient des autocollant #metoo, et on pouvait voir des demandes environnementales d'une grande diversité. C’était un moment fort, et même heureux, sous un soleil radieux, sans perturbation ni attaque. Les gros-bras de l’AfD sont restés loin de cette immense foule !

Un petit groupe mettait l'accent sur la guerre et la paix, s'opposant aux exportations d'armements. Quelques voix critiques se sont élevées à gauche à cause de l'absence totale, dans l'appel imprimé comme dans la plupart des discours, de toute mention des raisons qui poussent tant de personnes à se réfugier en Europe. On a passé sous silence (peut-être pour obtenir un soutien plus général), les causes des conflits et de la pauvreté grandissante en Afrique et au Moyen-Orient, et les dangers d'une escalade ‒ d'une guerre bien pire, qui pourrait se déclencher en Syrie ou lors des manœuvres militaires de l'OTAN actuellement en cours le long des frontières russes, pas très loin.

Ce qui était plus gênant, c'est que le nouveau mouvement, Aufstehen, ne s'était pas officiellement joint au mouvement. Pourquoi donc ?

Sahra Wagenknecht, elle-même l'une des dirigeantes de Die Linke, mais aussi principale initiatrice et chef de file d'Aufstehen, a déclaré qu'elle « trouvait bien que tant de gens manifestent contre le racisme et le virage vers la droite » mais elle a ensuite critiqué l'appel au rassemblement, dont la revendication principale était une « ouverture des frontières à tous ». « Appeler à l'ouverture des frontières pour tous est une exigence que la plupart des gens jugent irréaliste et irrationnelle, et leur sentiment est justifié... Nous n'y participons donc pas officiellement. Certains des nôtres y prendront sûrement part. » Mais elle-même n'est pas venue.

C'est une question qui divise la direction de Die Linke depuis une bonne partie de l'année écoulée. La position de Wagenknecht et d'Aufstehen découle certainement de son espoir de gagner ou regagner les faveurs de ceux qui sont attirés par l’AfD et son poison – d'après qui les réfugiés profiteraient de tous les services publics dont sont privés [ceux que cette dernière appelle] les « vrais Allemands de souche ». C'est loin d'être vrai, mais ce qui est vrai, c'est que la main-d’oeuvre étrangère peut être utilisée à mauvais escient pour tirer les salaires vers le bas, et qu’il faut bien aussi la loger à un moment où les appartements abordables sont extrêmement rares. Cependant, en prêtant l'oreille à ce genre de voix, on risque de se rapprocher dangereusement des positions des fascistes tout en affaiblissant les principes fondateurs de la gauche internationaliste. La diminution actuelle de l’afflux de migrants en Allemagne, qui est passé de près d'un million il y a trois ans à moins de 100 000 par an actuellement, pourrait affaiblir la propagande d'extrême droite. Il ne faudrait pas s’en faire l'écho.

Dans tous les cas, ce différend, bien qu'il touche à des questions importantes pour tous les pays riches, semble maintenant gênant et inutile à beaucoup de gens de gauche, et certains estiment même qu’au bout du compte, il s'agirait plutôt d'un problème de personnes. On peut toujours espérer qu'après son lancement retentissant le 4 septembre dernier, Aufstehen, qui vise à attirer les gens plutôt à gauche de tous les partis et à convaincre les sympathisants de l’AfD, entre bientôt dans l’action et renforce le mouvement progressiste, plutôt que de le diviser.

D’autres critiques de gauche, plus rigides, se sont plaints que le grand rassemblement n’ait rien fait pour revendiquer des changements profonds dans le gouvernement allemand, entre ses conservateurs de la CDU et ses sociaux-démocrates médiocres en pleine dégringolade. Ce n'est pas en dénonçant simplement le racisme et en appelant à de meilleures conditions sociales qu'on va combattre à la racine le militarisme, l'impérialisme et, disons le mot, le capitalisme allemands. Pour décrire le message de la marche du 13 octobre, ils ont utilisé l’expression sarcastique « Friede, Freude, Eierkuchen », ce qui peut se traduire par « Paix, joie et gâteaux » [nous dirions en France « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil »].

Vu combien ses soutiens étaient hétéroclites, on ne peut complètement le nier. Mais pour près d'un quart de million de personnes, la réponse était dans la nécessité de lutter contre le fascisme avec un soutien aussi large que possible. Pas besoin de savantes leçons d'histoire pour voir les parallèles avec l'avalanche d'il y a 80 à 90 ans (bien trop similaire à ce qui se produit avec l'AfD et ses alliés, en allant de ses gros-bras à ses dirigeants politiques haut placés dans les partis « chrétiens ») et d'en rappeler les suites en Allemagne et dans le monde.

L'Union chrétienne-sociale (CSU) qui porte si mal son nom, parti jumeau bavarois de la tout aussi mal nommée Union chrétienne-démocrate (CDU) d'Angela Merkel, y règne depuis la fondation de la République fédérale, le plus souvent sans partage grâce à des scores de plus de 50 % dans un Sud réactionnaire quasiment figé, proche du soutien général de Merkel, bien que pire que celui-ci. Mais ces deux dernières années, craignant de perdre des voix au profit de l'AfD, les deux patrons rivaux de la CSU bavaroise, l'un au pouvoir à Munich, l'autre, Horst Seehofer, ministre de l'Intérieur du gouvernement fédéral allemand, ont tenté de dépasser l'AfD en dureté envers les réfugiés, les bloquant et les internant aux principaux points d'entrée à la frontière avec l'Autriche, de mèche avec le gouvernement d'extrême droite à Vienne. Seehofer a même pesté en public contre Merkel, un manquement inouï à l'étiquette officielle.

Peu de temps avant les élections, ils se sont rendu compte que leur tactique ne fonctionnait pas ; les plus enragés des gens de droite iraient voter pour l'AfD plutôt que pour sa copie. Mais leur changement de ton est arrivé trop tard. Samedi 14 octobre, ils ont obtenu le deuxième plus mauvais résultat de leur histoire, un maigre 37 % (en arrondissant les chiffres). Bien qu'ils soient toujours le plus grand parti, il leur faut maintenant chercher un partenaire de coalition pour obtenir 50 % et suffisamment de députés pour former un gouvernement. Leur grosse défaite a suscité bien des sourires heureux décrits avec un autre bon mot allemand : Schadenfreude ! Hourrah, ils se sont fait écraser !

Mais il y en a d'autres qui se sont fait écraser, et de façon encore plus humiliante, ce sont les sociaux-démocrates, qui n'arrêtent pas de chuter depuis qu'ils sont entrés dans la coalition nationale au sein du gouvernement de Merkel & Co. Ils ont obtenu en Bavière le score incroyablement bas de 9,9 %, leur pire résultat dans toute l'Allemagne en 70 ans. Là aussi, certains éprouvent de la Schadenfreude ; les dirigeants sociaux-démocrates ont trop longtemps joué un triste rôle – entre genoux tremblants et hypocrisie – et s'approchent de plus en plus de l'insignifiance. Certains disent « Bon débarras aux ordures » et s'attendent à un résultat presque aussi mauvais lors des importantes élections du Land de Hesse, le 28 octobre (dernière élection de cette année).

Mais qui a bénéficié des votes perdus par ces deux partis, qui dirigent toujours le gouvernement fédéral dans une entente conjugale qui risque de plus en plus de finir en divorce ? L'un des gagnants a été le Parti des électeurs libres de Bavière, un rassemblement essentiellement rural qui s'adressait à la foule des Lederhosen-und-Dirndl (costume traditionel bavarois) dans les localités et villages alpins. Il va probablement maintenant se joindre à une nouvelle coalition gouvernementale à Munich.

Le principal gagnant, cependant, a été le parti des Verts, qui est passé de 10 % en 2013 à plus de 18 % cette fois-ci, ce qui lui a valu une deuxième place pour ainsi dire stupéfiante. Considéré comme un groupe extrêmement radical il y a des années, se battant sur les questions environnementales tout en portant ou en tricotant des pulls de laine lors des sessions du Bundestag, ils se sont considérablement assagis à mesure que de nombreux membres vieillissaient et amélioraient leur situation, souvent dans des professions bien rémunérées. Ils parlent encore d'écologie, mais pas beaucoup des droits des travailleurs et encore moins de s'opposer à la guerre. Il est vrai qu'ils s'opposent aux politiques anti-immigrés de la droite. En tout état de cause, puisqu'ils ne participent ni au gouvernement bavarois ni au gouvernement fédéral, et ne font donc pas partie de « l'Establishment », ils sont devenus le choix surprenant de beaucoup de ceux qui sont malheureux, fragiles et souvent maltraités.

D'autres, isolés dans les Alpes ou très catholiques, mais aussi en colère et inquiets, voient toujours les Verts comme une bande de hippies sauvages, aux cheveux longs ou même (que Dieu nous vienne en aide !) homosexuels, et ils redoutent toute couleur de peau un peu foncée ou toute femme avec un foulard, qui ne peut dans leur idée que cacher un terroriste derrière elle. Ce sont eux qui ont voté pour l'AfD qui, avec près de 11 %, a finalement remporté des sièges au Parlement. Pas autant qu'ils l'espéraient, mais d'un point de vue fédéral, plus qu'il n'en faut pour faire peur.

Au-delà de toute cette arithmétique des pourcentages et de l'attente tendue des résultats des élections du 28 octobre en Hesse, il y a la crainte que la chute rapide du soutien aux deux partis traditionnellement au pouvoir puisse conduire à l'éclatement du gouvernement fédéral. Et cela pourrait bien rendre de nouvelles élections inévitables, avec l'AfD qui se stabilise déjà à l'échelle nationale autour d'une solide deuxième place. C'est l'inquiétude croissante d'une grande partie de l'électorat – et cela explique en partie le défilé de Berlin décrit dans les paragraphes précédents.

Qu'en est-il de Die Linke ? Le parti aurait dû se renforcer en raison de l'insatisfaction croissante, mais il reste bloqué à 9-11 % au niveau national et, en Bavière, malgré son espoir d'un miracle, il n'a pas réussi à passer la barre des 5 % qui lui aurait permis de conquérir quelques sièges au parlement de Bavière,  la région où il est le plus faible. Il a en effet augmenté ses voix en cinq ans, passant de 185 000 (1,1 %) à 436 000 ce dimanche, soit un peu plus de 3 %, un chiffre qui aurait suffi dans certains pays. Maintenant, Die Linke peut espérer obtenir 8 % selon les sondages dans la Hesse plus éclairée (avec Francfort).  

Le week-end dernier offrait donc de nombreuses perspectives. Ces deux journées peuvent-elles être jugées fructueuses ? Je dois revenir à la même réponse indécise : Jein !

Victor Grossman


Article à l'origine publié sur le blog de l'auteur, Berlin Bulletin, no 154, 19 octobre 2018.

Traduction Europe insoumise.

Photographie: Manifestation Unteilbar à Berlin le 13 octobre 2018. Source: The Left Berlin. Photo: Franziska Wöckel

 

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Manifestation Unteilbar à Berlin le 13 octobre 2018. Source: The Left Berlin. Photo: Franziska Wöckel
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