Octobre 1993, mise à mort de la démocratie russe

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Natalia Rutkevich
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lundi 15 octobre 2018
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Chapô
Le 4 octobre 1993 est une date majeure dans l’histoire de la Russie contemporaine. Le jour où l’on a célébré, partout en Occident, le triomphe des « forces progressistes » sur la « peste brune-rouge » marque, en réalité, une mise à mort de la démocratie russe. Ce 4 octobre, Eltsine a fait attaquer le Parlement russe par l’armée. Depuis, le terme même de « démocratie libérale » est devenu une injure dans le pays qui assume sa préférence pour une « démocratie souveraine, dirigée et illibérale » de Poutine.

Le 4 octobre 1993, des chars de l’armée russe lancent l’assaut contre le bâtiment du Parlement russe, appelée « la Maison blanche ». Dans le centre de Moscou, des manifestants proparlement sont mitraillés par des unités d’élite et des snipers juchés sur les toits. C’est le président russe Boris Eltsine qui a donné l’ordre de tirer sur les députés et leurs soutiens. Deux semaines plus tôt, il avait publié le décret N 1400 pour dissoudre le Parlement qui lui tenait tête depuis plus d’un an en contestant, de plus en plus vigoureusement, la politique présidentielle de réformes. Ces réformes, nommées « thérapie de choc », permettent à une petite minorité (souvent des ex-cadres communistes) de s’enrichir de manière aussi rapide que spectaculaire, au point de devenir les vrais maîtres de la Russie. Quant à la majorité écrasante des Russes, ils vont y perdre toutes leurs économies (l’inflation étant de 2 600 % en 1992), leurs salaires (l’État n’a plus d’argent pour les fonctionnaires qui travailleront gratuitement durant des mois), leur dignité et leur espérance de vie (la chute de cet indicateur dans les années 1990 est extrêmement brutale). C’est ainsi que la Russie découvre l’économie de marché et les joies du capitalisme. Ce processus porte le nom de « transition démocratique » et il est salué et suivi de très près par l’Occident.

Les réformes sont menées, tambour battant, par le gouvernement de « jeunes réformateurs » dirigé par Egor Gaïdar, en accord avec les prescriptions du FMI et des conseillers néolibéraux pilotés par Washington, comme Jeffrey Sachs, chef du groupe de conseillers économiques auprès de Boris Eltsine. À la tête de la fronde anti-Eltsine se trouvent le chef du Parlement Rouslan Khasboulatov et le vice-président Alexandre Routskoï, soutenus par une grande partie des députés. Dépeints lors de cette crise en nostalgiques du communisme, ils avaient pourtant été aux côtés d’Eltsine deux ans auparavant quand celui-ci avait mis fin à l’existence de l’URSS et avait lancé ses premières réformes. Ce qu’ils exigent, en réalité, ce sont des réformes mieux préparées et moins violentes, un peu plus de justice sociale et un meilleur contrôle du pouvoir exécutif. En vain.

Officiellement, les fusillades du 4 octobre font 158 morts et 423 blessés mais, selon les témoins, les victimes se compteraient par milliers. De toute manière, on ne saura jamais leur nombre exact, les archives étant classées. Ce massacre ne suscite pas d’indignation majeure ni en Russie où les « forces de progrès » se rangent derrière le président, ni en Occident qui autorise et entérine les meurtres des parlementaires et des manifestants. Le lendemain, toute la presse occidentale applaudit Eltsine.

« La peste brune-rouge, curieuse épidémie de fin de siècle, s’est révélée, cette fois encore, n’être qu’un coup de sang. Et le sang, justement, n’a été répandu qu’en quantité raisonnablement mesurée […]. Bref, tout va bien », dit l’éditorial de Libération du 5 octobre 1993.

Ce 4 octobre 1993, la démocratie russe subit un double outrage. Non seulement, le jeune régime parlementaire et la société civile russes sont réprimés dans le sang mais, en plus, l’idée même de démocratie est dévoyée car on appellera démocratique le régime antinational, antisocial et anticonstitutionnel d’Eltsine.

Effectivement, « tout va bien » pour ce dernier. En faisant adopter, fin 1993, une nouvelle Constitution, il fait de la Russie un État hyper présidentiel. Les prérogatives du Parlement sont très réduites, les velléités de nouvelles rébellions étouffées. L’autocratie peut s’installer pour durer. Eltsine et le puissant clan qui se forme derrière lui (« la Famille ») continuent les réformes qui vont enrichir beaucoup de ses membres et donner à toute cette période des années 1990 le nom de « décennie maudite ». La généralisation des privatisations opaques, la montée galopante de la criminalité, le pillage des ressources, les mouvements centrifuges au sein de la Fédération de Russie, l’abandon des minorités russes des ex-républiques de l’URSS, la première guerre en Tchétchénie, le retrait presque complet de la Russie de tous les importants dossiers internationaux : depuis la grande guerre de 1941-1945, les Russes n’avaient pas vécu une si profonde crise économique, une si grande humiliation nationale, une pauvreté et une précarité aussi généralisées, une menace aussi importante d’effondrement de leur État, un délitement aussi brutal de leurs liens sociaux et de toutes leurs valeurs.

En Occident, on n’y verra que des petits dégâts collatéraux de la « transition démocratique ». Qui, « subitement », prendra fin avec le virage poutinien des années 2000. C’est Poutine qui, aux yeux de l’Occident, sera le fossoyeur de la démocratie. Mais si la Russie n’est plus une démocratie, c’est depuis octobre 1993 et non pas depuis l’accession au pouvoir de Poutine. Poutine est l’héritier direct d’Eltsine, le garant de la sécurité de son clan et des acquis de la « transition démocratique », parmi lesquels il faut compter un pouvoir présidentiel quasiment illimité. Mais, après la crise profonde des années 1990, il va devoir relever l’économie, sauvegarder l’intégrité de l’État et remettre la Russie sur l’orbite internationale. Pour cela, il met en place un régime centralisé et autoritaire, nommé « démocratie souveraine » ou encore « démocratie dirigée », qui, pour le coup, plaît à ces partenaires occidentaux nettement moins que la « démocratie compradore » d’Eltsine, au point qu’ils commencent à fustiger des « atteintes portées à la démocratie en Russie » et à se choquer de la « servilité des Russes » qui adoubent leur « leur petit tsar ». Par ignorance ou par mauvaise foi, ils refusent de voir que la politique poutinienne représente pour les Russes le moindre mal comparé à ce qu’ils avaient vécu durant la « décennie maudite ». Contre le chaos, ils choisissent l’ordre, même si ce dernier est loin d’être juste.

Quant à la vraie démocratie, l’exercice de la souveraineté populaire, la liberté d’expression et le contrôle efficace de l’exécutif, il est très probable que le processus de leur reconquête sera, pour le peuple russe, encore long et tatillon. Quoi qu’il en soit, les leçons de la démocratie venant de l’Occident et des activistes « démocratiques » trop appuyés par ses représentants risquent de rencontrer la méfiance, voire la franche hostilité, de la majorité des Russes. Après la grande duperie des années 1990, si on n’évoque que celle-ci, pourrait-on leur en vouloir ?

Natalia Rutkevich

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Kremlin, Moscou, 1999, cérémonie de passation de pouvoir entre Boris Eltsine et Vladimir Poutine. Source: Wikimedia Commons
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