Pachinian, le jour d’après

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Jérôme Bachelier
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mardi 9 octobre 2018
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Chapô
Dans le cadre du sommet de la francophonie, Europe insoumise a décidé de plonger dans l'histoire longue et récente de l'Arménie et de son nouveau premier ministre Nikol Pachinian.

Nikol Pachinian a dû ranger la casquette et la tente de camping avec lesquelles il avait fait le tour de l'Arménie avant de marcher sur la capitale Erevan aux cris de « Un pas en avant, rejetez Serge ! » (Serge Sarkissian, premier ministre sortant) pour se glisser dans le costume de premier ministre et les salons feutrés des rencontres internationales. Dans la capitale de ce petit pays du Caucase, les t-shirts à l'effigie de l'ancien journaliste et député pendent à côté des t-shirts des autres figures historiques comme le roi Tigran le Grand, souverain de la Grande Arménie (95-55 av. J.-C) qui s'étendait de la mer Méditerranée jusqu'à la mer Caspienne. En quelques mois, la scène politique arménienne a été bousculée, mais la situation du nouveau premier ministre reste précaire en raison des différents conflits régionaux et luttes d’influence.

Une Arménie sous le choc des scandales de corruption

Depuis l'accession au pouvoir de Pachinian, l'Arménie, habituée aux tremblements de terre, connaît chaque semaine un nouveau séisme tellement les scandales de corruption s'enchaînent à un rythme qui semble impossible à arrêter. L'un des plus importants scandales a été celui concernant la demeure de l'ancien général Manvel Gregorian. Les enquêteurs, accompagnés de caméras, se sont lancés dans une perquisition aux airs de téléréalité mêlant spectacle et justice dans un mélange douteux. À l'écran, les Arméniens découvraient chez l’ancien général des cartons de nourriture offerts par des écoles et accompagnés de dessins et de lettres, destinés à l'origine aux soldats en première ligne dans la guerre du Haut-Karabagh. Des mitraillettes, des grenades, des véhicules militaires motorisés à côté de voitures de luxe destinées à sa collection privée et une ambulance offerte par la communauté arménienne de Russie. Dans le parc de la demeure baroque, un zoo dans lequel la nourriture destinée aux soldats servait à nourrir des animaux en cage. En quelques jours, ce général retraité, membre et élu du Parti républicain d'Arménie (HHK) de l'ancien premier ministre Sarkissian, se retrouva abandonné par ses anciens camarades, qui décidèrent de lever son immunité. Il était évident que ce militaire, qui avait été présenté comme un héros de l'armée, ne pouvait plus être défendu. Après la dernière guerre des 4-Jours en avril 2016, la presse avait fait grand bruit du manque de matériel militaire et des conditions misérables des soldats (vêtements, couvertures, nourriture…).

Ce fut ensuite au tour du maire d'Erevan, Taron Markarian, de jeter l'éponge. Depuis des années, ce membre du parti des Républicains était accusé d'enrichissement personnel. De nombreuses manifestations à son encontre avaient provoqué des contre-manifestations de soutien. C'était compter sans la nouvelle génération, qui remarqua grâce aux réseaux sociaux que les contre-manifestants n'étaient autres que les fonctionnaires dépendant de la mairie. Une méthode dans la droite ligne des anciens pays de l'Union soviétique, où le pouvoir était maintenu en place par des fonctionnaires dociles et disciplinés en échange de promotions ou d'avantages matériels. Ce système de corruption et de clientélisme se recycla sans problème dans l'économie de marché : les responsables politiques se retrouvèrent à distribuer des pans entiers de l'économie à des oligarques disposés à verser des pots-de-vin pour décrocher les marchés juteux.

Quelque temps après, c'était au tour du frère de l'ancien premier ministre Levon Sarkissian de tomber avec sa famille. Les accusations portées contre lui relevaient d'« activités commerciales illégales » et de « contrefaçon ».

Mais depuis quelques semaines, c'est à une autre pièce maîtresse des Républicains que la justice vient de s'attaquer : Robert Kotcharian, ancien premier ministre (1997-1998) et président de l'Arménie (1998-2008). Il soutenait en 2007 Serge Sarkissian au poste de premier ministre, qui avait occupé précédemment le poste de ministre de la défense. Il lui est reproché aujourd’hui d'avoir « renversé l'ordre constitutionnel », c’est-à-dire d'avoir truqué les élections. Ces accusations avaient été à l’origine de vastes manifestations en 2008, auxquelles Pachinian avait pris part. Pendant ces événements, consécutifs à l'élection présidentielle remportée par Serge Sarkissian contre Ter-Petrossian, huit civils et deux policiers avaient trouvé la mort.

Pachinian semble avoir adopté la stratégie du « coup de pied dans la fourmilière ». Pour contrecarrer toute tentative des Républicains de renverser son gouvernement, il dévoile le luxe dans lequel vivent les cadres du parti Républicains. Dans un pays où 32 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, Pachinian espère ainsi se construire une légitimité.

En quelques mois, le gouvernement a récupéré 36 millions d'euros d'impôts impayés, ce qui représente 1,37 % du budget de l'Arménie. Ajouté aux biens saisis et aux différentes cautions, ce pactole va permettre l’ouverture de nouvelles perspectives en matière budgétaire. Mais ces rentrées d'argent, positives à première vue, peuvent devenir l'élément déclencheur de tensions dans le gouvernement de Pachinian. Car le nouveau président n'a aucunement les mains libres. Il a en effet été élu en partie grâce aux voix des Républicains qui, voyant que l'afflux de manifestants ne cessait de croître lors des manifestations d'avril, avaient préféré soutenir son élection au poste de premier ministre. Aujourd'hui, face à l'hémorragie et aux vagues de scandales incessants, ces derniers se cherchent une nouvelle stratégie.

L'absence de programme politique et d'idéologie chez Pachinian peut s'avérer un réel problème, malgré l'enthousiasme développé par son arrivée au pouvoir et sa stratégie maîtrisée pour « dégager » le pouvoir despotique. Après tout, la lutte contre la corruption n'a jamais été un programme politique, même si elle a pu en constituer un préalable indispensable.

Les racines de la réussite des Républicains

Lorsque l'URSS s'effondre dans les années 1990, cette petite république réservoir de matière grise pour le pouvoir de Moscou se retrouve dans une situation humanitaire catastrophique. Les entreprises d'État sont dans l'impossibilité de poursuivre les activités économiques, entraînant un climat d'insécurité. Le pays vient de connaître un tremblement de terre (1988) causant entre 25 000 et 30 000 victimes et des dégâts encore visibles aujourd'hui. Lorsque éclate la guerre du Haut-Karabagh, une région azérie à majorité arménienne, les violences dans l'ancienne république « sœur » d'Azerbaïdjan ont déjà commencé depuis quelques années.    

   

Carte du conflit du Haut-Karabagh
Carte du conflit du Haut-Karabagh.

                                                     

Mais en 1988, le pouvoir de Gorbatchev ne semblait pas trop préoccupé par ce qui était les éléments avant-coureurs d'une guerre ethnique qui provoquera pourtant déportations de masse et massacres de civils. Les minorités azéries fuirent la région pendant que les Arméniens d'Azerbaïdjan subissaient ce qui sera appelé le « second génocide ». S'ensuivit une guerre pendant laquelle les forces arméniennes dépassèrent les frontières du Haut-Karabagh dans le corridor de Lachin, face à une armée azérie désorganisée par la situation politique locale. Une situation chaotique qui débouchera sur la déclaration d'indépendance de la république d'Artsakh et un référendum boycotté par la population azérie où 99,98 % des voix exprimées approuveront le processus d'autodétermination. Indépendance qu'aucun État-membre de l’ONU n'a reconnue.

En 1994, après 6 années de guerre et plus de 25 000 morts, les deux parties s'accordent sur une trêve et un cessez-le-feu qui est depuis rompu par des tirs sporadiques quotidiens et la guerre en avril 2016. La Turquie, partenaire de l'Azerbaïdjan, maintient depuis le début du conflit les frontières fermées avec l'Arménie. En avril 2016, le président de la république de Turquie Erdoğan déclarait : « Nous prions pour que nos frères azerbaïdjanais triomphent de ces combats avec le moins de pertes possibles. »

La fin des affrontements s'accompagne de l'arrivée des « Karabakhis » sur la scène politique arménienne. Anciens cadres du parti communiste et originaires du Haut-Karabagh, Kotcharian et Sarkissian s'appuient alors sur ce qui est perçu comme une victoire militaire pour asseoir le pouvoir des Républicains dans un pays où 45 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. L'hégémonie culturelle du parti s'appuie sur l'église apostolique, une politique économique néolibérale et la réhabilitation de certaines figures controversées de la guerre d'indépendance des années 1920.

En effet, des figures comme Drastamat Kanayan, Vahan Papazian et Garéguine Njdeh sont remises au goût du jour par les Républicains à la fin des années 1990. Membres du parti Fédération révolutionnaire arménienne Dashnak, ils combattirent pour certains d’entre eux contre les troupes ottomanes en 1918 qui avait pour ambition de conquérir la Transcaucasie (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) et de poursuivre le nettoyage ethnique entamé lors du génocide de 1915. Dans la toute jeune république d'Azerbaïdjan, en mars 1920, s’est déroulé à Chouchi dans la région de Haut-Karabagh un nouveau nettoyage ethnique où 30 000 Arméniens ont été assassinés. La ville était en ruine. La toute nouvelle république d'Arménie envoya ses troupes avec à sa tête Drastamat Kanayan pour sauver la population arménienne majoritaire dans la région. Dans d'autres territoires occupés par l'armée arménienne ce sont les Azéris qui furent victimes de massacres et de nettoyage ethnique, poussant à l'exode les survivants.

Le Dashnak refusa par la suite de reconnaître le pouvoir soviétique et préféra l'exil. L'Union soviétique laissa le Haut-Karabagh en Azerbaïdjan et l'armée arménienne dut évacuer la région. Le Dashnak décida de collaborer avec l'Allemagne nazie. Sous le conseil d'Alfred Rosenberg, Drastamat Kanayan devint le général d'une légion arménienne forte de 20 000 hommes. Ces figures seront rayées des livres d’histoire pendant la période soviétique et ne feront leur réapparition dans le débat public qu’avec l'arrivée au pouvoir de Kotcharian, qui permettra au parti Dashnak de se présenter aux élections nationales. 

Un gouvernement sans boussole idéologique

Il est 21 heures et la température à Erevan est retombée. En été, le mercure peut dépasser les 40°C. J'ai rendez-vous avec des amies sur la place de la République, ancienne place Lénine, devant le musée d'histoire de l'Arménie. La ville est en fête. Elle célèbre ses 2 800 ans et une page vient de se tourner. Je regarde les fontaines, alors qu'une musique de variété locale emplit mes oreilles. Soudain je reconnais la voix de Charles Aznavour, descendant d'une famille rescapée du génocide, il est l'une des figures emblématiques de la diaspora. J'entame la discussion sur les évènements. Je pose la question de la pertinence du terme de « révolution » pour ceux qui se sont déroulés récemment. Après tout, seul le gouvernement a changé et les changements constitutionnels sont l'œuvre des Républicains, alors pourquoi utiliser le terme de « révolution » ? Je vois que ma question est maladroite. Après quelques minutes mes deux amies commencent à discuter des orientations gouvernementales. Le ton monte immédiatement. Alors que toutes les deux ont participé aux nombreuses mobilisations depuis des années contre le pouvoir, la question de la privatisation de l'éducation pose un problème pour lequel il semble impossible de les réconcilier. Ce débat sur l'éducation est à l’image du mouvement populaire anticorruption, hétéroclite et sans base politique commune claire.

Entre 1991 et 2006, les étudiants du public sont passés en Arménie de 96 % à 27 % de l’ensemble des étudiants du supérieur, pendant que la part des écoles et universités privées, financées par des fondations, est passée de 4 % à 73 %. Le néolibéralisme continue le travail débuté pendant l'Union soviétique. Le système universitaire s’appuie sur  le clientélisme et devient extrêmement coûteux. Ceux qui ne peuvent s’offrir les frais universitaires préfèrent continuer les études à l’étranger pendant que les diplômés s’exilent eux aussi à l’étranger pour trouver des emplois mieux rémunérés.

Le taux de migration nette est de -5,7 pour mille habitants, juste au-dessus de Trinité-et-Tobago et du Groenland. En comparaison, la France a un taux positif de 1,1 ‰ et l’Australie de 5,5‰. La population est passée entre 2000 et 2013 de 3 344 336 à 2 974 184 Arméniens.

Alors que la question de l'éducation est une question idéologique, celle de la lutte contre la corruption n'en est pas une. Si le chemin débuté dans les villages montagneux par Nikol Pachinian pour renverser Sarkissian pouvait sembler le plus difficile, faire cohabiter une jeunesse aux aspirations idéologiques diverses peut s'avérer bien plus périlleux.

Néanmoins les résultats électoraux de la mairie d’Erevan du 23 septembre ont montré une véritable envie d’écrire une nouvelle page. La liste soutenue par Pachinian est arrivée en tête avec un score de 81 %, laissant les autres listes avec des scores à un chiffre. Les Républicains, qui avaient décidé de ne pas participer aux scrutins, ont critiqué le niveau de participation de 43 %. Les vainqueurs leur ont rappelé que ce niveau était supérieur à celui de 41 % des dernières élections parlementaires, où par ailleurs des accusations d’intimidations et d’achats de votes avaient été signalées par l’OCDE.

La question est maintenant de savoir quand auront lieu les prochaines élections législatives. Les Républicains veulent jouer la montre en comptant sur l’usure du pouvoir. Dans une région stratégique sur le plan énergétique et au regard des conflits régionaux, l’absence d’idéologie politique claire de Pachinian risque de décevoir rapidement une partie de l’électorat, et la possibilité d'un retour des forces conservatrices et de leurs méthodes n’est aucunement à sous-estimer.

Jérôme Chakaryan-Bachelier

 

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