Le Labour et la controverse antisémite

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Daniel Finn
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jeudi 27 septembre 2018
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Jeremy Corbyn et le Parti travailliste [britannique] ont fait l’objet cet été d’une scandaleuse campagne de diffamations calomnieuses.

Cet été, une houleuse controverse médiatique a eu lieu au Royaume-Uni à propos d'un supposé antisémitisme du Labour, nous publions une traduction d'un long article publié le 16 septembre 2018 par Jacobin qui tente de faire le point sur ce sujet. Nous n'en avons traduit qu'une partie notamment pour des raisons de longueur, l'original complet se trouve ici.

Le dernier stade de la controverse artificielle entourant le supposé « antisémitisme du Parti travailliste » au Royaume-Uni a atteint une conclusion provisoire. Le Comité national exécutif (NEC) du parti a cédé à la pression et a admis, par un vote, d’imposer à ceux de ses membres qui souhaiteraient critiquer Israël un certain nombre de limites.

Cette décision ne mettra pas fin à la polémique ; elle ne fera que renforcer les critiques du parti (ce qu’il a été aisé de constater quelques heures après le vote). Cependant, cela permet d’établir une comptabilité précise des tenants et aboutissants d’une affaire proprement délirante qui a dominé la couverture médiatique de la politique outre-Manche tout l’été. Des leçons claires peuvent en être tirées pour toutes les forces de gauche qui expriment des positions claires concernant la défense des droits des Palestiniens.

Une nouvelle étape

Tous ceux qui ont suivi les épisodes précédents de cette dispute sont familiers du schéma de base, mais ce nouveau chapitre possède quelques caractéristiques qui lui sont propres.

D’abord, les détracteurs du Parti travailliste ont redoublé leurs attaques à un niveau sans précédent. En lieu et place des habituels sous-entendus fielleux et de la très fréquente mise en culpabilité par association, ils se fendent maintenant d’affirmations franches faisant du Parti travailliste dirigé par Jeremy Corbyn une organisation comparable aux nazis qui nourrirait une volonté génocidaire envers la population juive du Royaume-Uni. Les médias du pays ont repris ces grotesques mensonges sans la moindre trace d’esprit critique.

Ensuite, ces mêmes détracteurs ont adopté une nouvelle approche pour diffamer la direction du parti. Précédemment, leur méthode de prédilection était l'exagération : trouver une série d’incidents authentiques commis par une petite fraction des membres du parti et en faire des généralisations, prendre des commentaires indélicats ou mal informés et les présenter comme des preuves d’un sectarisme bien ancré.

Cette fois-ci, nous nous trouvons en présence d’une « méta-controverse » chimiquement pure : une dispute sur l'antisémitisme qui n’a absolument rien à voir avec un quelconque préjugé dirigé contre cette communauté. Au lieu de faire une montagne de trois fois rien, les détracteurs du Parti travailliste ont passé leur temps à affirmer tout simplement que la montagne en question existait bel et bien, quelque part en dessous d’un nuage d’air chaud, même si elle demeure invisible à l’oeil nu.

Enfin, ce que l’on devait auparavant lire entre les lignes est aujourd’hui clairement explicite : la controverse n’a pas pour objet l’antisémitisme, mais bien l’attitude adoptée vis-à-vis de l’état d’Israël et des Palestiniens. La controverse s’est concentrée autour d’une prétendue « définition de l’antisémitisme » qui pose des consignes très détaillées sur ce qu’il est convenable de dire à propos d’Israël.

Au lieu de défendre ces consignes sur ce qu’elles ont de positif, leurs partisans ont essayé de les imposer par la force, déployant calomnies et chantage émotionnel en lieu et place d’arguments raisonnés. Et ils sont prêt à utiliser les mêmes tactiques contre tous ceux qui oseraient développer une critique argumentée de l’État d’Israël.

« Tirer un trait » sur cette saga ne règlerait pas la question. Ces brutes doivent être confrontées avec la même détermination qu’elles mettent à calomnier leurs opposants. Autrement, elles triompheront.

Délégitimer la solidarité

Malgré l’importance de la couverture dédiée à cette controverse par les médias britanniques, les faits qui en constituent la base brillent surtout par leur absence. L’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) a mis en avant une « définition fonctionnelle de l’antisémitisme » qui inclut onze exemples qui « pourraient, en tenant compte du contexte général », être considérés comme antisémites.

Une partie de ces exemples sont clairement antisémites quel que soit le contexte – appeler au meurtre de Juifs, nier l’existence de l’Holocauste, etc. Mais d’autres concernent l’attitude adoptée vis-à-vis de l'État d’Israël.

Si « Considérer les Juifs comme collectivement responsables des actions de l’État d’Israël » devrait être universellement reconnu comme une forme d’antisémitisme, d’autres « exemples » sont bien plus douteux. En particulier : « Nier le droit à l’autodétermination du peuple juif, par exemple, en prétendant que l’existence de l’État d’Israël repose sur un projet raciste » et « avoir deux poids, deux mesures à l’encontre de [l’État d’Iraël] en en exigeant un comportement que l’on n’attend pas ou que l’on n’exige pas des autres nations démocratiques. »

Le premier exemple met en doute la véracité des récits historiques, pourtant exacts, qui font état de l’origine proprement coloniale d’Israël et de la dépossession violente du peuple palestinien entre la déclaration de Balfour de 1917 et la guerre de 1947-1948. Le second contient un présupposé intrinsèque – le statut d’Israël en tant que « nation démocratique » – qui n’a de sens que si l’on fait semblant de considérer que l’occupation de Gaza et de la Cisjordanie depuis 1967 est totalement extérieur à l’État d’Israël et n’a aucune conséquence sur son corps politique.

Comme beaucoup de commentateurs l’ont déjà souligné, ces « exemples » peuvent être utilisés – et ont déjà été utilisés – pour censurer et délégitimer les mouvements de solidarité envers la Palestine en Grande-Bretagne et ailleurs. C’est précisément pour cela que les militant pro-israéliens insistent pour que cette définition soit adoptée dans son ensemble.

Il ne s’agit pas d’un usage détourné du texte à des fins partisanes puisque sa formulation même permet un tel usage. Comme définition de l'antisémitisme, ce texte est intrinsèquement défaillant et donc inopérant. Même le rapport du Comité aux affaires intérieures (HAC) de Westminster, pourtant implacablement partisan et dont la profondeur des analyses laissent clairement à désirer, a suggéré qu’il ne pouvait être adopté sans faire l’objet de « mises en garde ». Cependant, en tant qu’outil de décrédibilisation des soutiens des droits des Palestiniens, la définition de l’IHRA fonctionne très efficacement. En ce sens, son caractère vague est un de ses atouts et non une de ses limites.

L’État israélien et ses partisans insistent habituellement sur le fait que leurs critiques ne leur posent pas de problème, mais une fois que ces critiques franchissent certaines lignes rouges dont la définition n’est jamais clairement énoncée, elles sont alors dénoncées comme antisémites. En pratique, ces lignes rouges coïncident systématiquement et précisément au point au-delà duquel lesdites critiques pourraient devenir problématiques pour la politique israélienne. La critique d’Israël n’est acceptable que lorsqu’elle est inoffensive et inefficace, dans le cas contraire elle est considérée comme illégitime.

Faire une liste

L'antisémitisme ne peut faire l’objet d’une discussion sérieuse si l’on ignore la façon dont l’État d’Israël et ses partisans entretiennent la confusion entre la critique de la politique dudit État et les préjugés antisémites. La « liste des incidents antisémites ou anti-israéliens » publiée annuellement par le centre Simon Wisenthal (SWC) illustre cette approche d’une façon qui serait comique si ses conséquences bien réelles n’étaient pas sérieuses.

En 2014, le SWC faisait état d’une controverse entre le chef du parti allemand Die Linke, Gregor Gysi, et le journaliste américain Max Blumenthal à propos des positions du parti concernant l’État d’Israël qu’il classait comme le quatrième incident antisémite le plus grave au niveau mondial. Par comparaison, le meurtre de trois Juifs américains par des partisans  du KKK [Ku Klux Klan, NdT] n’atteignait que le neuvième rang, derrière un rassemblement en solidarité avec la Palestine organisé par l’université de Berkeley, au huitième rang. En 2015, la décision de l’Union européenne (UE) d’indiquer sur les étiquettes si les produits israéliens étaient issus des colonies fut considérée comme le troisième pire exemple d’« antisémitisme » – juste derrière la menace de l’OEI [Organisation État islamique, NdT] de tuer les Juifs peu importe leur lieu de résidence.

L’année suivante, une résolution de l’ONU [Organisation des Nations unies, NdT] contre l’extension des colonies au sein des territoires palestiniens occupés devint le pire exemple « d’antisémitisme », suivi du parti travailliste britannique, de l’étiquetage français des produits provenant des colonies israéliennes et du soutien au mouvement BDS [Boycott, Désinvestissement, Sanctions, NdT]. Le « Sieg Heil! » de Richard Spencer lors d’un meeting néonazi à Washington n’arrivait qu’en cinquième place, tandis que le déni de l’Holocauste soutenu par l’État polonais se retrouvait en dixième position.

Chacune de ces « listes » risibles devrait suffire à faire du SWC un objet de dérision, mais il demeure un groupe de pression respecté et influent – et un des premiers partisans de la définition de l’IHRA.

Définir les normes

Les partisans de la définition [de l’IHRA] ont toujours essayé d’éviter de s’engager dans une discussion sur ses mérites intrinsèques. Pour ce faire, ils s’appuient essentiellement sur un argument circulaire. Tout le monde devrait accepter le document de l’IHRA parce que c’est la définition standard. Pourquoi est-elle la définition standard ? Parce que tout le monde l’accepte.

La réalité est bien différente. Les partisans du texte de l’IHRA y font référence comme « la définition internationalement reconnue », ce qui est aussi vrai que le bouddhisme est la religion internationalement reconnue ou que le baseball est le sport internationalement reconnu. […] [En fait,] au moment de la rédaction de ces lignes, seule une petite poignée d’États-membres de l’ONU ont accepté la définition de l’IHRA dans son entièreté, d’après l’IHRA elle-même. (Tous ces États, à l’exception d’Israël, sont européens.)

Le Comité national exécutif (NEC) du Parti travailliste avait logiquement décidé que le document de l’IHRA était intrinsèquement inopérant dans sa forme actuelle et avait proposé des ajustements qui visaient à protéger, au sein de son règlement intérieur, la liberté de ses membres à émettre des critiques à l’encontre d’Israël.

Si vous vous demandez en quoi consiste la véritable substance de cette controverse, la voilà. Pendant tout l’été, des gens ont prétendu que le Parti travailliste était une menace pour la survie de la communauté juive en Grande Bretagne et se sont vu accorder une couverture médiatique plus qu’importante, seulement parce que le Parti travailliste a refusé d’adopter une définition bancale dont les défauts sont évidents à qui se donne la peine d’y jeter un oeil !

Daniel Finn, rédacteur adjoint de la New Left Review

Traduction : Bruno Dastillung


Article original (dont il n'a été traduit ici qu'une partie) : « The antisemitism controversy », Jacobin, 16 septembre 2018.

Photo: Jeremy Corbyn à une conférence du Labour Party sur les droits de l'homme, 10 décembre 2016, Londres. Source: Flickr, Steve Eason, CC BY-NC 2.0

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Jeremy Corbyn à une conférence du Labour Party sur les droits de l'homme, 10 décembre 2016, Londres. Source: Flickr, Steve Eason, CC BY-NC 2.0
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