La haine et l'espoir

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Victor Grossman
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mercredi 12 septembre 2018
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Chapô
En Allemagne, on assiste à la fois à un essor des manifestations antifascistes, et à celui d'une réaction antifasciste, dont le mouvement Aufstehen se veut le porte-parole politique. Retour sur les événements récents avec Victor Grossman.

Les événements survenus dans la ville de Chemnitz, en Saxe, sont absolument terrifiants. La vue de ces brutes épaisses tatouées de symboles nazis, hurlant des paroles menaçantes, déferlant dans les rues du centre-ville, pourchassant et frappant des personnes perçues comme « étrangères », des journalistes considérés comme hostiles ou tout autre cible, évoquent les souvenirs de Charlottesville de l’an passé – ou de l’Allemagne des années 1930. L’amère ironie du sort a voulu qu’ils se trouvent au pied du buste de Karl Marx lorsqu’ils ont fait, bras tendus, des saluts nazis.

La proximité amicale affichée entre les dirigeants de Pegida, parti anti-islam, l’organisation hooligane  de supporters de football de Chemnitz, divers groupes nazis à demi illégaux et le parti « respectable » Alternative pour l’Allemagne (AfD), avec 92 députés au Bundestag, en lice pour la deuxième place des élections nationales et en attente des prochaines,  est particulièrement préoccupante.

Le comportement de la police l’est également. Alors que celle-ci a toujours fait preuve d’une grande efficacité lors des rassemblements de gauche, en déployant des dispositifs massifs, cette fois, malgré des signaux très clairs et alors que plus de 6 000 brutes étaient présentes, seulement 600 policiers ont été mobilisés.

Comme toujours après de tels événements on a pu entendre des cris d’horreur s’élever de la gorge de la plupart des personnages importants de la société. Le ministre-président de Saxe a de nouveau dénoncé les violences, mais il a cependant de nouveau minimisé leur importance. En considérant la puissance de l’AfD en Saxe, il est à craindre qu’il n’envisage de s’allier à ce parti durant les élections fédérales en 2019.

Il existe déjà une importante collusion dans les hautes instances. Hans-Georg Maassen, le directeur de l’Office fédéral de protection de la Constitution (BfV) – une instance similaire à celle du FBI aux États-Unis –, a dans un premier temps nié les accusations formulées plusieurs fois à son encontre à propos de conseils qu’il aurait prodigués à Frauke Petry, ancienne dirigeante de l’AfD, sur les moyens d’améliorer sa popularité. Il a par la suite été forcé d’admettre dans l'embarras la « possible existence » d’une telle entrevue, mais a nié le fait d’avoir conseillé Frauke Petry, affirmant qu’il « rencontre régulièrement » les partis pour échanger autour des menaces formulées contre eux ainsi que contre leurs personnalités politiques, ajoutant que ces rencontres étaient « encadrées par le gouvernement et menées en toute confidentialité ». Après l’épisode de Chemnitz, il a affirmé que les vidéos montrant des nervis pourchassant des étrangers étaient des faux, tandis qu’il a qualifié de meurtre l’agression au couteau qui a déclenché les événements de Chemnitz, avant même qu’un procès n’ait eu lieu à ce sujet (probablement pour « homicide involontaire » et non pas pour « meurtre »). Même aux yeux de Merkel, c’était aller trop loin.

Le ministre de l’intérieur Horst Seehofer, qui actuellement lutte désespérément pour maintenir son parti, l’Union chrétienne sociale, au pouvoir en Bavière lors des élections qui auront lieu le 14 octobre prochain, a soutenu Hans-Georg Maassen en se montrant compréhensif envers les émeutiers de Chemnitz. Il est possible, selon lui, qu’il y ait « des gens bien des deux côtés ».

C’est alors que, tel un rayon de soleil, une bonne nouvelle vint. En réaction à la prise de la ville par cette clique, des groupes antifascistes ont organisé un concert en plein air à Chemnitz  avec sept groupes de rock. Leur slogan : « Wir sind mehr » – « Nous sommes plus nombreux » (ou « Nous sommes la majorité ») – et tandis que 600 à 800 fascistes venus des quatres coins de l’Allemagne avaient laissé exploser leur rage à travers la ville le lundi 27 août, c’est une foule tout à fait différente qui s’est déversée le lundi suivant, venue elle aussi des quatre coins de l’Allemagne, et dont la taille a été estimée entre 50 000 et 60 000 personnes ! La plupart étaient de jeunes gens, profitant de leur musique préférée, qui portait  ce soir-là un vif et clair message antifasciste. Tandis que les médias de droite firent remarquer qu’un des groupes était d’extrême gauche, même le président Frank-Walter Steinmeier a salué cette vague d’énergie envoyée à tous ceux et celles qui s’opposent à la menace nazie. Une ligne était tracée en Allemagne !

C’était le 3 septembre. Un jour plus tard il y eut un autre événement clé, longuement attendu : le lancement d’un nouveau « mouvement collectif » – Aufstehen (« Debout » ou « Levez-vous »). Il est remarquablement dirigé par Sahra Wagenknecht, co-présidente du groupe Die Linke (La Gauche) au Bundestag et par son mari Oskar Lafontaine qui était auparavant un des premiers sociaux-démocrates d’Allemagne de l’Ouest, et qui a ensuite été l’un des cofondateurs du parti Die Linke de l’Allemagne réunifiée.

Au cours de la conférence de presse, Wagenknecht a expliqué :

« Aufstehen – qui n’est ni un parti ni une alliance de partis – est plutôt une association libre que tout le monde peut rejoindre. » Il n’est pas nécessaire de quitter son parti, il suffit de signer, nous n’avons pas de cotisation et chacun est libre d’exprimer ce qu’il pense (par l'intermédiaire de Polis, une plate-forme numérique « qui permet de faire des retours librement et assure une démocratie participative »). Environ 110 000 personnes l’ont déjà rejoint, a-t-elle déclaré. « L’objectif de notre mouvement est simplement d’encourager les membres des partis de centre-gauche à réclamer plus de mesures, mais également d’inciter les électeurs qui se sont détourné des partis traditionnels à se battre pour leurs droits… Beaucoup sont fatigués. Ils attendent plus de la part des partis politiques. Ceux qui se battent actuellement pour une ligne politique différente sont trop peu nombreux pour s’imposer. C’est la raison pour laquelle nous avons besoin que vous vous joigniez à nous si vous partagez nos objectifs. »

Les sympathisants d’Aufstehen soulignent que les partis sociaux-démocrates ont en grande partie abandonné le soutien rapproché qu’ils apportaient autrefois aux luttes des mouvements des travailleurs et pour la paix dans le monde, plus particulièrement ces vingt dernières années, alors qu’ils ont fréquemment fait partie de gouvernements.

La plupart d’entre eux, rendus mécontents par des conditions de travail stagnantes ou en déclin, inquiets de leur avenir, se sont tournés vers l’abstention, ou alors ont cédé aux sirènes de l’extrême droite (AfD), y compris à leurs diatribes antimigrants. Peu se sont dirigés vers le parti Die Linke, qui stagne actuellement entre 9 et 11 % dans les sondages. Plus particulièrement dans l’Est de l’Allemagne, où le parti était autrefois bien plus fort, ayant rejoint des coalitions gouvernementales d’état, ce qui fait que beaucoup maintenant le perçoivent comme « faisant partie du système », ou encore comme un « de ces vieux partis qui se ressemblent ».

De son côté le parti écologiste, bien qu’en hausse dans les sondages, a été ridiculisé par l’un de ses anciens fondateurs et dirigeants qui est en train de rejoindre Aufstehen. Ce dernier considère le parti des Verts comme « n’étant plus intéressé par la lutte contre la pauvreté structurelle » et estime qu’il préfère plutôt se consacrer à l’amélioration des conditions de vie de ses membres les plus aisés, et qu’il fait preuve de suivisme vis-à-vis de la politique militaire irresponsable du gouvernement. Il a même remis en question la vigueur de son engagement en faveur de l’environnement.

« Les politiques ont été menées sans consulter le peuple », a déclaré Wagenknecht :

« Très récemment les événements de Chemnitz nous ont montré que les choses ne peuvent pas se poursuivre éternellement de la même manière et qu’il nous faut en urgence un nouveau départ politique… Tous ceux qui ont participé aux marches de droite en Saxe ne sont pas des nazis... J’en ai assez de laisser la rue à Pegida et à la droite… Je veux affaiblir l’AfD en parlant de ce qui préoccupe réellement les gens… Le mécontement ne s’est pas renforcé en premier à cause de la question des réfugiés mais bien parce que la société est en cours de morcellement, parce que les conditions économiques empirent… Cela signifie qu’il nous faut proposer une issue aux électeurs qui se sont tournés vers l’AfD par désespoir. Mais pas au noyau dur des nazis et à leurs saluts hitlériens. »

Cette question soulève de nombreux débats au sein de Die Linke. Certains affirment qu’Aufstehen va trop loin en minimisant l’aspect raciste antimigrants et xénophobe d’une droite en hausse, qui attire à elle des électeurs confus ou induits en erreur. Ils disent que Sahra Wagenknecht ou Lafontaine auraient dû se rendre à Chemnitz. Bien entendu, cette affirmation pourrait s’appliquer à de nombreux autres dirigeants, il est néanmoins possible qu’elle soit plus blessante en ce qui les concerne. Sahra Wagenknecht souligne que les nations occidentales, comme l’Allemagne, sont responsables des vagues de migrations massives et qu’il est nécessaire de mettre fin à l’exploitation et aux ventes d’armes. Cependant, les débats et les questionnements autour de l’attitude de la gauche à l’égard des migrants, des réfugiés et des frontières ne pourront pas être évités si et quand Aufstehen prendra de l’ampleur.

Le nouveau mouvement, bien qu’il ne soit éloigné de Die Linke sur pratiquement aucun autre sujet, ne s’appuie pas sur un quelconque parti de centre-gauche mais veut au contraire augmenter la pression sur les trois principaux partis. La première liste de ses quarante soutiens les plus renommés inclut deux ou trois personnalités écologistes importantes et deux ou trois sociaux-démocrates, comprenant notamment le fils de l’ancien Chancelier Willy Brandt, un élu du SPD au Bundestag et la jeune Simone Lange, maire de la ville de Flensburg située au Nord de l’Allemagne et qui a créé la surprise en rassemblant un tiers des voix au dernier congrès du SPD lors d’une fronde menée contre Andrea Nahles, solidement établi à la tête du parti. On y trouve également des écrivains, des musiciens, des responsables religieux ainsi que des responsables syndicaux de niveau intermédiaire.

Quant à Die Linke, Wagenknecht reste coprésidente du groupe du parti au Bundestag et quelques personnalités de l’aile gauche du parti lui apportent leur soutien plein et entier. D’autres sont en colère et indignés par cette nouvelle organisation qui, selon leurs accusations, pourrait affaiblir et diviser le parti.  Les deux coprésidents du parti, bien que certainement sceptiques, ont adopté une position essentiellement attentiste. Le co-président du groupe parlementaire, Dietmar Bartsch (qui lui a réellement risqué sa peau à Chemnitz), a prudemment déclaré qu’une « lutte culturelle est menée par les partis de droite. Toutes les idées pour s’opposer à eux devraient être prises au sérieux. Il est possible que Aufstehen nous offre une opportunité de renforcer toute la gauche et nous permette d’obtenir une tout autre majorité parlementaire. »

C’est cette chance, cet espoir que tous les allemands progressistes, qui ont observé avec envie l’engouement massif qu’ont suscité les mouvement de Sanders et Corbyn, ou ceux de Podemos en Espagne et de Jean-Luc Mélenchon en France. L’immense concert de Chemnitz et d’autres rassemblements plus récents sont des indices du large potentiel d’un virage à gauche. S’il advenait, il serait certainement attaqué de bien des manières. Son espoir principal réside dans la capacité d’activité et d’actions qu’il propose, pour la paix et pour le peuple. Et le plus tôt sera le mieux !

Victor Grossman


Billet traduit de l'anglais par Europe insoumise, initialement publié sur le blog de l'auteur: Berlin Bulletin, n° 152, 8 septembre 2018.

Photo: Manifestation antifasciste de soutien à Chemnitz, Berlin, 30 août 2018. Source: Die Linke/The Left.

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Crédit photo
Manifestation antifasciste de soutien à Chemnitz, Berlin, 30 août 2018. Source: Die Linke/The Left.
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