Les nazis en ordre de bataille

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Victor Grossman
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lundi 3 septembre 2018
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Dans son Bulletin de Berlin du 31 août, Victor Grossman nous décrit les récentes manifestations d'extrême droite qui ont secoué l'opinion publique ces derniers jours dans l'Est de l'Allemagne à Dresde et Chemnitz, mais aussi à Berlin.

Les dix jours mouvementés qui viennent de s’écouler en Allemagne tirent la sonnette d’alarme. Des signaux de plus en plus inquiétants s’élèvent dans le pays, et si les plus graves nous parviennent du Land (État fédéré) de Saxe, à l’Est, Berlin n’est pas non plus épargnée.

Au cours d’un premier épisode, en Saxe, le mouvement néonazi Pegida, qui depuis 2014 manifestait régulièrement à Dresde les lundis, avait connu un recul à la faveur du succès croissant de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), parti d’apparence plus respectable mais tout aussi raciste. Aujourd’hui, avec 25% d’intentions de vote en Saxe, l’AfD y est le deuxième parti, avec une forte chance de gagner les élections dans cet État l’année prochaine et d’y former tout ou partie du prochain gouvernement régional. En vérité, l’AfD est à deux doigts de remplacer les sociaux-démocrates en tant que second parti d'Allemagne.

Altercation à Dresde

Le 16 août, les deux rivaux d’extrême-droite aux liens étroits, Pegida et AfD, ont fraternellement uni leurs sentiments anti-immigrés et anti-musulmans pour une nouvelle manifestation de protestation à Dresde, capitale de la Saxe. Six semaines plus tôt, lors d’un rassemblement de Pegida, tandis qu’en Méditerranée un navire rempli de rescapé·e·s cherchait désespérément un port où accoster, la foule avait scandé : « Qu’il coule ! Qu'il coule ! » Pour la manifestation du 16 août, une chaîne de télévision avait envoyé une équipe afin de documenter ces événements ou d’autres du même genre.  

Tout à coup, un manifestant à l'air peu commode, affublé d’un chapeau bizarre aux couleurs du drapeau allemand, se dirige vers la caméra en criant que les journalistes le filment sans son consentement et qu’ils enfreignent la loi. L’équipe répond que s’il ne veut pas être filmé il lui suffit simplement de s’éloigner. Au lieu de quoi, non sans avoir au préalable vociféré furieusement face à la caméra, il fait intervenir la police, insistant pour qu’ils interpellent les « contrevenants ». La police lui a rendu de bon gré ce service, et a détenu l'équipe pour ainsi dire prisonnière pendant 45 minutes, pour « relever leur identité » et enregistrer par écrit les accusations mutuelles. Cela a eu pour effet de bloquer le tournage – c’est bien ce que cet homme, de toute évidence, avait souhaité.

L’histoire, et ce visage vociférant, a été relayée dans les médias nationaux, accompagnée d’accusations selon lesquelles la police aurait collaboré avec Pegida pour restreindre la liberté de la presse. S’en est suivie une curieuse séquence : le ministre-président de Saxe, un chrétien-démocrate de droite (le parti d’Angela Merkel), a pris fait et cause non pas pour l’équipe de télévision mais pour la police, qui avait « fait correctement son devoir ». Sous la pression, il a depuis promis de « poursuivre lenquête ».

Puis est venue la révélation suprême, lorsqu’on a découvert que ce manifestant aigri était lui-même un employé des autorités de police – « pas en service mais en vacances ». Il semblait que la police était en cheville avec Pegida, d’une manière ou d’une autre.

Rencontre avortée de deux manifestations à Berlin

Deux jours plus tard, c’était au tour de Berlin. Chaque année, les nazis, anciens et nouveaux, commémorent la mort du second d’Hitler, Rudolf Hess, qui, le 10 mai 1941, s’envola en solo vers l’Écosse dans une célèbre et infructueuse tentative de faire la paix avec la Grande-Bretagne six semaines avant l’attaque nazie contre l’URSS. Emprisonné à vie dans une prison des quatre puissances alliées située dans le quartier Spandau à Berlin-Ouest, Hess s’est suicidé en 1987. La prison a été démolie il y a des années pour éviter qu’elle ne devienne un sanctuaire, ce qui n’empêche pas les nazis de continuer à se rassembler à cet endroit. L'année dernière, ils ont été surpassés en nombre par les antifascistes – 2 000 contre 800 – et n’ont donc pas pu défiler comme ils l’avaient prévu.

Cette année, ils ont à nouveau appelé à manifester. Le ministre de l’ordre public de la ville de Berlin, un social-démocrate, a déclaré avec regret qu’il ne pouvait légalement rien faire pour les en empêcher et a donné son accord. Les antifascistes ont donc à nouveau appelé à une protestation, avec des groupes religieux, des groupes de partis, des syndicats et d’autres organisant une grande contre-manifestation, et quelques-uns prévoyant de bloquer le parcours du défilé nazi. Environ 2 500 personnes se sont présentées. Il y avait très peu de nazis, leur rassemblement n’a pas pu avoir lieu et la bataille semblait gagnée ; les cloches de l’église sonnaient la victoire à toute volée et les dirigeants politiques locaux jubilaient.

Puis il a fuité que ce n'était pas le bon endroit. Les nazis avaient de toute évidence convenu avec la police d’oublier Spandau et de faire passer leur défilé à travers une zone tendant politiquement à gauche, à Berlin-Est, incluant une section connue pour la présence de jeunes dits « autonomes », enclins à l’action, dont l’action antifasciste comprend souvent des jets de bouteilles et de pierres. Des unités de police, qui faisaient partie des 2 300 agents mobilisés ce jour-là, marchaient maintenant aux côtés d’environ 700 nazis, depuis leur lieu de départ (aujourd’hui place des Nations-Unies, autrefois nommée place Lénine à l’époque de la RDA) et tout au long du parcours, les protégeant contre les petits groupes d’anti-nazis rassemblés à la hâte, parmi lesquels très peu de lanceurs de bouteilles ou de pierres de type « black blocs » sur qui les médias de masse aiment mettre l’accent. Quelques règles pour la marche avaient été transmises : pas de bottes, pas d’uniforme, pas de mention du nom de Rudolf Hess. Au lieu de cela, leur grande bannière à l’avant le citait en grosses lettres : « Je ne regrette rien. »

Pendant ce temps, le gros des troupes antifascistes essayait de revenir de Spandau, situé à la périphérie ouest, et de regagner le centre-ville pour tenir tête aux nazis. Mais la police les a tout d'abord empêchés de rejoindre la gare et, quand beaucoup ont finalement réussi à s’y faufiler, la police leur a interdit – ainsi qu’aux autres passagers – de quitter les gares les plus proches du défilé nazi. Elle a même stoppé un train qui les aurait amenés à proximité de leur lieu de rassemblement final. La police a donc pu se vanter d’avoir garanti dans l’ensemble le maintien de la paix et de l’ordre. Les nazis ont pu se vanter d’avoir accompli ce qu’ils avaient prévu. Quant au gouvernement de la ville, une coalition fragile de sociaux-démocrates, de Verts et aussi de Die Linke (Parti de gauche), ils n’ont pas eu de quoi se vanter ; en effet, nulle déclaration audible de quelque sorte que ce soit n’est venue de leur part.

Guerre ouverte à Chemnitz

La paix et l’ordre étaient terriblement absents le week-end suivant à Chemnitz (après Leipzig et Dresde, la troisième plus grande ville de Saxe). Un festival urbain s’y déroulant le samedi soir s’est soudainement terminé par un meurtre, un jeune homme de 35 ans ayant succombé à plusieurs coups de couteau après une bagarre. Deux jeunes immigrés ont été arrêtés, un Syrien et un Irakien. Le tabloid Bild, torchon médiatique, a rapidement diffusé une histoire selon laquelle l’homme aurait été tué en tentant de protéger une femme allemande harcelée par les étrangers. L’histoire, une invention totale, s’est répandue comme une traînée de poudre sur Facebook et d’autres réseaux sociaux. Le fait que le père de la victime était Cubain et que les circonstances de cette fatale échauffourée étaient encore totalement inconnues n’avait aucune importance : la victime était « un Allemand tué par des étrangers armés de couteaux, des demandeurs d’asile ». Le dimanche soir, une marche commémorative jusqu’au lieu de sa mort, avec fleurs et bougies, s’est rapidement transformée en une poursuite sauvage par quelque 800 types fascisants contre quiconque avait l’air « étranger », contre ceux qui appelaient au calme, contre l’ensemble des journalistes de toute espèce, considérés comme des ennemis, et contre le petit contingent pitoyable de la police qui tentait de séparer les groupes opposés.

Dès lundi soir, les fascistes, avec des soutiens accourus de toute l’Allemagne, avaient rassemblé une masse d’environ 7 000 brutes qui ont tout bonnement pris le contrôle du centre-ville. La police, qui pourtant avait sans aucun doute été avertie, n’avait toutefois détaché qu’un petit contingent de 600 flics avec deux canons à eau, ce qui s’est avéré presque totalement inefficace. Les attaques sauvages de la veille se sont multipliées, non seulement contre les journalistes, mais surtout contre les 1 000 à 1 500 courageux qui brandissaient des banderoles disant « Non au racisme et à la violence » ou « Chemnitz libérée des nazis » – et qui n’étaient que partiellement protégés par la police. Heureusement, à l’exception d’un homme dont le nez a été cassé, on n’a eu à déplorer que très peu blessés – mais ce résultat est moins à verser au crédit de l’action de « séparation » de la police qu’à celui de la détermination des antifascistes.

Chemnitz a une histoire contrastée. Ville industrielle spécialisée dans les machines-outils lourdes, elle penchait fortement à gauche avant qu’Hitler ne prenne le pouvoir. Pendant la guerre, elle a été lourdement frappée par les bombardements. En 1953, à l’époque de la République démocratique d’Allemagne de l’Est, elle a été rebaptisée Karl Marx Stadt, avec l’approbation d’une portion de la population, et la désapprobation silencieuse d’une autre. Après l’unification allemande en 1990, 76 % ont voté pour le retour au nom de Chemnitz. Mais une partie de son patrimoine comprenait un buste massif de Karl Marx, érigé en 1971 – 7 mètres de haut pour le buste en bronze, 13 mètres en comptant le socle de granit. Les habitants de Chemnitz ont décidé de conserver ce monument qu'ils ont affectueusement surnommé « nischel », un mot d’argot signifiant « tête », « caboche ». Il est devenu l’une des attractions principales de la ville, on en fait des répliques souvenir en chocolat. Des offres de rachat venues d’Allemagne de l’Ouest et des États-Unis ont été déclinées. Derrière le buste, en grosses lettres de pierre, se trouvent les mots du Manifeste communiste « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous » en allemand, anglais, français et russe.

Lundi dernier, la foule encerclait le buste de Marx. Il n’y ont fait aucun dommage matériel, mais des films montrent des brutes vociférant debout sur le socle de la statue, et même un homme levant le bras pour former le salut hitlérien, geste interdit par la loi. Les slogans, brandis ou criés, s’inscrivaient dans la même veine. La plus grande des banderoles disait en dialecte local : « Nous voulons être Allemands – et libres. » Beaucoup ont crié le slogan « Nous sommes le peuple », utilisé en 1989 par les manifestants opposés au régime de la RDA, mais aujourd’hui dirigé contre les étrangers, contre Merkel, contre Die Linke, contre la presse, bref, contre quiconque n’est pas fasciste.

Comment a-t-on pu en arriver là ? Bien que l’unification (ou « annexion ») ait eu lieu il y a 28 ans – elle sera à nouveau célébrée le 3 octobre – les salaires en Saxe sont presque inférieurs d’un quart à la moyenne nationale, ceci bien que les heures de travail soient en moyenne plus longues. Le taux de chômage moyen en Allemagne est de 5,1 % – mais il s’élève à 7,3 % à Chemnitz, avec une forte proportion d'emplois « précaires », destructeurs d’espoir. Ici beaucoup de gens sont en colère – et induits en erreur. L’offre de groupes racistes ou fascistes est pléthorique, et voilà qu’ils se sont tous coalisés.

La fascisante AfD, bien que toujours dénigrée par les autres partis, a été traitée de manière étonnamment généreuse par la plupart des médias qui, bien que les fascistes leur reprochent violemment d’être pro-immigrés, ont en réalité monté en épingle le moindre acte criminel commis par des personnes immigrées ou « non-allemandes », souvent des semaines et des mois durant, alors que les innombrables attaques commises à l’encontre de personnes de couleur ou portant des coiffures ou d’autres caractéristiques « non allemandes » sont à peine mentionnées ou aussitôt classées.

Le parti CDU de Merkel, malgré son désaveu des actions de ces masses fascisantes par des moues réprobatrices, condamne presque toujours les « extrémistes de gauche et de droite » en préférant souvent mettre l’accent sur les premiers, qui sont pourtant le plus souvent la partie de la société la plus active, voire la seule, à lutter réellement contre la menace nazie. En Saxe, ces dernières années ont vu de nombreuses attaques violentes contre les immigrés rester quasiment impunies, et ont souvent révélé l’existence de liens suspects et de collusions entre les institutions gouvernementales conservatrices à bien des niveaux et la mafia fasciste – le cas le plus alarmant étant celui du Bureau de défense de la Constitution (Verfassungsschutz), dont la fonction s’apparente à celle du FBI. Que se passera-t-il si, dans des Länder comme la Saxe, l’AfD participe ou même dirige un gouvernement régional ? Un remake de 1932 ?

Les fascistes ont de nouveau défilé jeudi soir, mais une grande contre-manifestation antifasciste est prévue à Chemnitz le samedi 1er septembre.  D’autres grandes manifestations sont prévues à Berlin et Hambourg en septembre et octobre. Le lancement d’une nouvelle tentative pour repousser cet assaut effrayant est programmé pour le 4 septembre : Aufstehen Debout – espère créer non pas un nouveau parti mais un mouvement, qui unirait des sociaux-démocrates, des Verts, des membres de Die Linke ou bien d’autres dans un effort combiné pour remporter des batailles au profit des travailleurs : des logements abordables et des loyers contrôlés, de meilleurs salaires et retraites, la taxation des les ultra-riches, des syndicats plus forts, et la paix dans le monde. Cela et les autres efforts représentent des espoirs de riposte. Leur succès pourrait être crucial dans toute l’Europe, voire dans le monde entier.

Victor Grossman


Billet traduit par Julie Gaillard. Original : Bulletin Berlin no 151, « Nazis on the march », disponible ici.
Photo : Manifestation antimusulmans en Saxe, août 2018. Source : Jasper Goslicki / Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)

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Manifestation antimusulmans en Saxe, août 2018. Photo: Jasper Goslicki / Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)
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