Un an ! Déjà ?

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Olivier Tonneau
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vendredi 31 août 2018
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Chapô
Cela fait un an que nous avons créé le web-journal Europe insoumise. À cette occasion, notre directeur de publication, Olivier Tonneau, revient au nom de toute l'équipe sur les articles publiés, et en tire une esquisse de l'Europe et du monde d'aujourd'hui.

Un an ! Déjà ? Europe insoumise fête son premier anniversaire, mais nous ne le ferons malheureusement pas autour d’un verre, pour la raison que nous habitons aux quatre coins du continent. Nous ne nous rencontrons que sur la toile, ce qui a l’avantage de limiter notre impact carbone et de ralentir l’effondrement engendré par la crise climatique. Petite équipe virtuelle à la motivation bien réelle, nous avons fait tout ce que nous pouvions pour vous raconter ce qui nous entourait, sans exhaustivité ni cohérence. Et vous, amies lectrices, amis lecteurs ? Allons, soyons sincères : vous n’avez pas tout lu. D’ailleurs comment vous y retrouver dans notre fatras ? Un an plus tard, nous cédons donc à la nostalgie pour vous indiquer quelques papiers que vous auriez manqués. On tâchera aussi de tirer entre eux quelques lignes qui esquisseraient un visage du continent sur un an.

Gardons le meilleur pour la fin et commençons par avouer que notre journal recense de nombreuses mauvaises nouvelles. De mauvais vents soufflent sur l’Europe. Sur fond d’austérité généralisée, nous avons raconté le travail forcé pour les chômeurs au Royaume-Uni, la ruine des Grecs ou encore les erreurs de diagnostic du cancer en Irlande dues à la sous-traitance. Tout le continent est touché, même ces pays nordiques tant vantés, peuplés, selon Macron, de Luthériens si prompts au changement (note en passant : cette caractérisation religieuse est une référence à l’ouvrage de Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, où il est dit que les Luthériens aiment gagner de l’argent et souffrir en silence, tout un programme). Si vous cherchez des arguments à lui opposer, vous lirez dans nos pages que  le fameux « modèle danois » résiste tant bien que mal au libéralisme et que la crise sociale s’intensifie. En Suède, ça ne va pas mieux : il suffit de mesurer les conséquences désastreuses de la « libéralisation » des services sociaux, par exemple le nombre de maternités fermées et le fait que les écoles privées y reversent leurs subventions publiques aux actionnaires.

Qui dit austérité dit trop souvent crispation identitaire et montée de l’extrême-droite. C’est ainsi que le Danemark invente un plan d’intégration qui inclut l’initiation des enfants d’immigrés aux fêtes chrétiennes – terrible renversement d’un pays perçu comme un havre d’ouverture et de tolérance. La montée de l’extrême-droite, nous l’avons souvent chroniquée, notamment en Allemagne. Victor Grossman a tenu pour nous son journal de Berlin, racontant la panique des grands partis face à la montée de l’AfD, les manifestations fascistes mais aussi celles des antifascistes, et ouvrant aussi, en contrepoint, une fenêtre sur les charmes sépia d’une projection du Cuirassé Potemkine dans un petit cinéma de Berlin Est.

L’Allemagne est décidément le nœud du problème européen puisqu’elle est désormais touchée par la poussée fascisante que ses politiques ont d’abord provoquée hors de ses frontières. Mathieu Pouydesseau retraçait la débâcle d’Air Berlin pour illustrer la faillite des politiques libérales imposées à l’Union européenne par le gouvernement Merkel, mais aussi le mépris de ce gouvernement pour les règles qu’il impose aux autres. Les effets de la politique allemande se font sentir jusque dans l’analyse des élections en République tchèque proposée par Franceline Métayer qui y voyait le résultat d’un repli économique et d’un ressentiment anti-allemand. Cette analyse des relations entre États-membres que l’UE pousse à la concurrence les uns avec les autres est souvent ignorée des médias classiques. Il faut dire que la pensée complexe des dominants n’a accouché que d’une vision binaire qui fait le jeu de l'extrême droite: la fracture qui traverse l’Europe serait « celle qui sépare les progressistes des nationalistes ». Quant à la gauche radicale, rien ne lui est épargné: Jeremy Corbyn en sait quelque chose.

Partout, les lignes de fracture se déplacent : Alan Confesson nous racontait comment,  en Islande, la gauche radicale avait formé une alliance contre-nature avec la droite ; il faisait aussi le point sur la crise politique italienne. Face à la montée des souverainismes, la question se pose : s’agit-il nécessairement d’un repli xénophobe, nationaliste et identitaire, ou la nation peut-elle au contraire servir de socle à une offensive contre le néolibéralisme ? Question particulièrement difficile à résoudre dans les contextes des crises politiques en Catalogne en Pologne, et même dans le Saint Empire Libéral Germanique où des chercheurs ont démontré les problèmes de représentativité du parlement qui légifère pour les riches et contre les pauvres.

Face aux crises qui traversent l’Europe, quelle stratégie politique pour la France ? C’est évidemment une question clé pour un journal dont le nom signale sa proximité avec la France insoumise. Mais nous avons également toujours affirmé notre indépendance et revendiqué d’être un espace de débat. Aussi plusieurs points de vue s’expriment-ils. Matthieu Montalban appelle à une « déconstruction européenne » quand Sophie Rauzser et moi-même signons un texte sur le Plan B pour l’Europe. Ce plan B, Frédéric Lordon n’y croit pas mais Thomas Guénolé le défend : chacun jugera.

Que le plan de bataille soit signalé par la lettre A, B, ou C, une chose est certaine : aucune bataille n’a jamais été gagnée sans troupes. C’est ici que nous tournons la page des mauvaises nouvelles pour célébrer les luttes, et parfois même les victoires, qui ont émaillé l’année. Il faudra se rappeler de 2017-2018 comme de l’année où les Irlandais sont parvenus à préserver la gratuité de l’eau et ont obtenu, grâce à un processus démocratique appelé à faire école, le droit à l’avortement ; c’est l’année de la résistance des employés de McDonald’s, des coursiers de Deliveroo et des personnels d’universités au Royaume-Uni ; cette année-là, les femmes se sont mobilisées en Pologne et les Arméniens ont accompli une insurrection démocratique. Puisque nous ne sommes pas eurocentristes mais bien internationalistes, nous vous avons également raconté l’une des plus belles odyssées politiques de l’année, celle qui a vu, aux États-Unis, Alexandria Ocasio-Cortez vaincre un des ténors du Parti démocrate dans la primaire de New York.

Oui, Europe insoumise a toujours assumé de ne pas parler que d’Europe – quel sens cela aurait-il dans un monde où tout est lié ? Comment ne pas suivre de près le glissement autoritaire en Turquie, dont le gouvernement français s’accommode volontiers? Comment ne rien dire de la faillite des institutions internationales face à la crise migratoire? Comment ignorer la situation sociale au Brésil, quand le candidat à l’élection présidentielle soutenu par le peuple croupit en prison sur la foi de fausses accusations ? Comment ignorer l’apparente résurgence de la guerre froide entre la Russie et les États-Unis analysée sous un angle éminemment politique par Guillaume Peloquin ? Sous ces phénomènes divers, des tendances de fond se laissent discerner, comme la convergence dans les modes de gouvernance de l’UE et de la Chine, ainsi que la trajectoire orwellienne du contrôle social en Chine, qui cache un mécanisme protectionniste bien différent du protectionnisme solidaire prôné par la France insoumise.

Quand Emmanuel Macron faisait la leçon aux Burkinabé tout en leur proposant de nouvelles relations commerciales, cela nous a fâchés ; au président des riches, nous préférons Thomas Sankara qui, bien avant l’essor actuel d’un marxisme écologique, avait compris la relation entre lutte des classes et lutte pour l’environnement. L’environnement fut, d’ailleurs, un autre thème qui nous a contraint à sortir d’Europe, car aucun fléau n’est aussi mondialisé que le réchauffement climatique, intrinsèquement lié au système capitaliste. Nous avons ainsi raconté comment les ouragans aux Antilles avaient servi de prétexte à l’exclusion des pauvres et des étrangers. Raymond Desmarées nous expliqua les raisons de l’utilisation généralisée du glyphosate, montrant que l’écologie est un choix politique autant qu’un combat culturel. Ces choix politiques et culturels seront d’ailleurs la mesure de l’efficacité politique au XXIe siècle, tant les bouleversements écologiques auront d’impact sur les société humaines. Un peu choqués, nous sommes partis nous ressourcer dans les forêts, sites d’une résistance immémorielle à l’exploitation.

    Nous avons aussi dans nos cartons quelques pavés qu’on vous pardonnera volontiers de n’avoir pas lus dès qu’ils ont déboulé sur les réseaux sociaux. N’oubliez pourtant pas d’archiver la série d’articles de Jean-Louis Bothurel sur l’éducation en Europe, une étude qui vaut, à notre humble avis, de faire référence et vous sera utile quand le gouvernement Macron se lancera dans les choses sérieuses.

    Voilà, lectrices, lecteurs, quelques aperçus de l’année passée. Avec les élections européennes en point de mire, la prochaine s’annonce palpitante et nous ferons de notre mieux pour continuer à partager avec vous ce que nous inspire le monde. Mais le bon lecteur étant mauvais coucheur, nous ne doutons pas que face à la centaine d’articles que nous avons produits, vous ayez également recensé tous les manques: rien sur le Brexit! Rien non plus sur l’Europe de la défense! Il serait évidemment encore plus long de faire la liste de ce que nous n’avons pas traité que de ce que nous avons couvert. Mais nous avons une solution toute trouvée pour faire mieux la deuxième année: rejoignez-nous et contribuez!

Olivier Tonneau pour la rédaction

 

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Photo: Usman Zahoor (Pixabay - Creative Commons)
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