Wolfgang Streeck: Le Saint Empire Européen Germanique

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Wolfgang Streeck et Loren Balhorn
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vendredi 3 août 2018
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Wolfgang Streeck est un sociologue allemand d'une envergure dans le monde germanophone comparable à celle d'un Emmanuel Todd en France. Dans une interview au journal engagé allemand ADA et traduite pour vous par Europe insoumise, Wolfgang Streeck livre une analyse profonde du découplage grandissant entre capitalisme et démocratie. En particulier, il décortique les rouages d'une Union européenne autoritaire et anti-sociale, sans faire de concession aux gradés gratinés de la dissolution des peuples souverains dans une soupe supranationale.

Wolfgang Streeck est l’un des sociologues critiques les plus connus au sein de la sphère germanophone. Ces dernières années, il s’est consacré à l’étude de la crise structurelle du capitalisme et à la montée des oppositions à la démocratie − oppositions contre lesquelles il ne voit pas de solution imparable se dessiner. Loren Balhorn lui a demandé ce qu’il pensait des perspectives de l’Union Européenne (UE), du rôle des États-nations et du spectre du populisme. Cet article a été publié chez Ada Magazine et traduit ici depuis l'allemand. 

L.B. : Commençons par une question simple : quelle est votre évaluation de la Grande Coalition  après ses 100 premiers jours au pouvoir ? Un mal nécessaire, ou auriez-vous préféré autre chose ?

W.S. : Non, pas de préférence. Peut-être s'il y avait eu la perspective suivante : que le SPD et Die Linke se voient forcés de composer l’opposition, soient conduits à s’appuyer sur les éléments les moins sectaires de Die Linke afin que la création de quelque chose de nouveau, situé à la jonction [de ces deux partis NdT], puisse émerger : un Die Linke avec une volonté de gouverner. Mais cela n’aurait pas été possible sous une coalition « jamaïcaine ».

 

Êtes-vous inquiet de la possibilité que de nouvelles élections soient organisées au regard du conflit persistant entre Merkel et Seehofer ?

Non, pas du tout. Cela ne ferait aucune différence. Le SPD passerait sous la barre des 15% et les Verts remplaceraient la CSU au sein d’un gouvernement « Merkel V ».

Prenons un peu de recul : un de vos arguments est qu’un retour à un capitalisme régulé démocratiquement, au sein duquel les intérêts matériels de la majorité sont pris en compte, n’est possible que dans le cadre de l’État-nation. En même temps, vous dénoncez la tendance bien allemande qui ferait de l’« Europe » l’incarnation de la morale que l’on se doit d’opposer au nationalisme destructeur des siècles précédents – bien que la politique de l’UE fasse prévaloir des intérêts avant tout allemands.

Ne serait-il pas possible de faire en sorte de tempérer la prédominance allemande [au sein de l’UE], par exemple au travers d’une réglementation homogène à tous les États membres en matière de crédit et de fiscalité ? C’était bien l’une des revendications de beaucoup de partis socio-démocrates jusque dans les années 1990, y compris du SPD.

D’où proviendrait donc cette fameuse « réglementation homogène à tous les États membres en matière de crédit et de fiscalité » ? Le problème, ce sont les différences déjà existantes entre les structures sociales et économiques nationales, issues d’histoires bien différentes, y compris les institutions qui régulent ces structures. Ce que vous imaginez impliquerait une remise en question généralisée des institutions centrales, institutions dont la nouvelle version devrait tenir compte, pour chaque État-membre, de la situation de son économie et de sa politique intérieure. Personne dans le monde politique, à plus forte raison aucun démocrate responsable ne pourrait s'engager dans cette voie.

Et de telles réformes ne garantiraient pas la disparition de la  « prédominance allemande » que vous avez raison de pointer. En effet, cette prédominance s’appuie principalement sur l’existence d’une politique unique en matière monétaire, celle de l’euro, qui en tant que monnaie forte convient très bien à l’économie allemande (et à un petit groupe d’économies du Nord) mais beaucoup moins aux économies de l’espace méditerranéen et à la France.

Cela semble presque plausible, pourtant la majorité des forces progressistes en Allemagne ont tendance à rejeter une stratégie au niveau de l’État-nation. D’où cela provient-il selon vous ?

La question me semble assez complexe. Pendant une longue période après la [seconde] guerre [mondiale], l’Allemagne de l’Ouest n’était plus un État souverain et considérait cet état de fait comme une punition méritée voire globalement comme quelque chose de souhaitable. D’un côté, il y avait cette punition du « nationalisme » allemand [comprendre, la période nationale-socialiste, NdT] et de l’autre, il fallait étendre à tous les autres la dénationalisation de la politique comme l’idéal sur lequel fonder un nouvel ordre mondial.

Paradoxalement, cela a aidé au rétablissement progressif de la souveraineté nationale allemande et ce jusqu’à la réunification – bien que personne en dehors de l’Allemagne n’ait jamais songé à lui contester sa qualité d’État-nation.

Depuis les années 1990, la chose a encore pris une autre forme, lorsqu’il est devenu évident que le supranationalisme européen se fondait de facto sur un impérialisme allemand. C'est comme ça qu'il est possible aujourd'hui de s’opposer au nationalisme et à l’État-nation tout en défendant les intérêts nationaux allemands, sans même avoir besoin de s’avouer cette dernière partie à soi-même. Une situation idéologique fort confortable, cf. Angela Merkel.

L’Union européenne est née de la volonté de mettre fin à la rivalité franco-allemande. Pour ce faire, le projet liait définitivement le pouvoir diplomatique français au pouvoir économique allemand. On peut affirmer que l’arrangement [institutionnel] de l’Union s’est structuré autour de ce compromis. Pensez-vous que les propositions d’Emmanuel Macron pour une « refondation de l’Europe » puissent potentiellement contribuer à amender les lignes de fractures entre États membres ? Ou la logique des intérêts nationaux est-elle trop profondément ancrée au sein de l’Union ?

Les propositions de Macron ne sont pas des propositions. Il n’est absolument pas concret – particulièrement là où il y aurait lieu de l’être. Quelle taille doit avoir ce budget exceptionnel de la zone Euro ? Selon quels critères doit-il être réparti ? Que doit-on comprendre par « investissements » ? Un ministre européen des finances, pour quoi faire ? Et cela devrait contribuer à dépasser « les lignes de fractures », comme vous les nommez ? D’après moi, il ne s’agit pas de lignes de fracture mais bien de frontières, au dépassement desquelles nous pouvons et nous devons travailler. Cependant, ce dépassement ne s’obtiendra pas au terme d'un quelconque diktat venu d’en haut mais plutôt grâce à des accords réciproques et consentis entre égaux.

Comme cela a été dit, personne ne songe à abandonner sa souveraineté nationale − les Allemands sont les seuls à prétendre le faire. La souveraineté nationale est avant tout l’arme des petits pays contre les grands et c’est à celle-ci que s’en prennent les grands pays, pas à leur propre souveraineté nationale. Si les États-Unis avait respecté la souveraineté nationale de pays plus petits qu’eux-mêmes, bien des souffrances auraient été épargnées à bien des gens.

Et Macron parle sans cesse d’une « France souveraine au sein d’une Europe souveraine » − pas du tout d’une fin, mais bien d’une extension de l’État-nation français au niveau européen. En partant de là, les autres États membres doivent trouver un compromis qui préserve également leurs intérêts propres, et cela peut tout à fait fonctionner sans se bercer d’illusions supranationales.

Jean-Claude Juncker a déclaré dernièrement, lors d’une conférence de presse, que la Grèce allait bientôt redevenir un « État normal » au sein de la zone Euro. Les technocrates européens et lui cherchent à nous vendre [la gestion de crise en Grèce] comme l’histoire d’une réussite – comme quoi ces institutions seraient toujours aussi solides et résilientes. Qu’en pensez-vous, particulièrement au regard de la situation de quasi-crise qui règne en Italie ?

Cela va sans dire, personne ne prend cette histoire au sérieux. On a toujours fait en sorte de minimiser les problèmes structurels des économies de l’espace méditerranéen, tout en exagérant largement celui de leur dette. Même si la Grèce parvient à emprunter sur les marchés – ce qui reste à démontrer – ses structures institutionnelles et économiques demeurent inchangées et donc ne sont toujours pas adaptées à une monnaie forte.

Ce qui demeure, c’est une décennie d’austérité qui a fait perdre les plus belles années de leur vie à toute une nouvelle génération, et a mis les infrastructures du service public, de la formation universitaire et professionnelle sous le boisseau. Cela ne changera pas parce que la Grèce est maintenant considérée comme digne de confiance sur les marchés.

Il en va de même pour l'Italie, qui est cependant beaucoup plus grande que la Grèce, si bien que même l'assainissement de la dette à la manière de la Troïka (c'est à dire en apparence) ne peut pas fonctionner. Les Juncker sont comme des lemmings – du moins comme ce que l’on croit des lemmings–, en réalité, ils sont bien plus intelligents que les eurocrates : ils vont dans le mur et en sont parfaitement conscients, toujours vers l’avant, inexorablement, et plus encore.

Dans votre dernier article « Europe under Merkel IV », je me suis rendu compte que vous utilisiez toujours le terme « populiste » avec des guillemets, principalement quand il renvoie à l’AfD [Alternative for Deutschland, NdT] ou à Die Linke. C’est également le cas quand vous parlez d’autres forces politiques comparables en Europe. Est-ce là un acte conscient de votre part, et si oui, pourquoi ?

Un acte conscient, oui en effet. Pour moi, le concept est vide de sens, incapable de décrire la réalité, une véritable arme de propagande. Selon l’usage admis au sein des partis centristes, « populiste » caractérise tous ceux qui pourraient devenir dangereux pour eux. Ils se plaignent que les « populistes » « simplifient les problèmes » – ce qui n’a pas empêché Merkel de faire campagne sous le slogan « Vous me connaissez » pendant les élections qui ont précédées les dernières. Ce qui est « complexe », c’est nous [les partis centristes] qui en décidons, ce que nous avons décrété « complexe » est trop « complexe » pour les « populistes », et pour ce qui est des « solutions », dans lesquelles nous avons investi tant d’efforts pour résoudre vos problèmes « complexes », il n’y a pas d’alternative (TINA! [There is no alternative, NdT].)

Votre dernier ouvrage publié en Allemagne Du temps acheté (disponible chez Folio Essais, Gallimard) présente la thèse selon laquelle un conflit structurel croissant entre capitalisme et démocratie devrait mener à une « hayekisation » de l’Europe. Des partis de droite ont gagné plusieurs élections en Europe et Donald Trump est président des États-Unis. Vous sentez-vous conforté dans vos prédictions ?

Par « hayekisation », j’entends le découplage ciblé, institutionnalisé et pérenne dans le temps de l’économie, c’est à dire des marchés, d'avec les instruments démocratiques, c’est à dire égalitaires, de leur contrôle. Les partis de droite ne sont pas nécessairement néolibéraux, dans le sens d’une non-intervention [dans l’économie] ni, du moins dans leur rhétorique, contre toute forme de redistribution. Mais ce qu’ils font dans la pratique, veulent mettre en oeuvre ou même mettent en oeuvre, n’a rien à voir.

Votre pronostic sur le futur de l’UE et du capitalisme semble être devenu plus sombre ces dernières années. Je me souviens d’une rencontre organisée à Berlin l’année dernière où vous vous décriviez comme un « penseur passionnément destructeur », et dans Du temps acheté, vous écrivez explicitement que les intellectuels n’ont pas nécessairement de solution à apporter. Voyez-vous au minimum quelques solutions économiques, qui seraient aujourd’hui politiquement proscrites ?

Si les choses étaient simples au point que je puisse vous offrir une solution clef-en-main, il n’y aurait pas de problème. Par « destructeur » j’entends que je souhaite combattre activement l’espoir irréaliste, la fausse espérance, de voir débarquer une quelconque cavalerie prussienne qui, arrivée pendant la nuit, changerait l’issue de la bataille. Ce dont nous avons besoin, dans la situation dans laquelle nous nous trouvons, c’est du plus froid des réalismes.

Je suis certain que politics as usual ne nous aidera pas et que ce que l’on nous présente aujourd’hui comme de la politique est en fait, presque sans exception, de l’impression management (gestion de l’impression) élitaire, technocratique, professionnel et bien payé, rien de plus. Aujourd’hui, en politique mais pas seulement, nous avons besoin d’une « sacrée dose », comme disait Helmut Kohl, de bouleversement. Sans quoi nous ne regagnerons pas le contrôle collectif sur nos conditions de vie.



À propos de l’auteur

Wolfgang Streeck est directeur émérite à l’Institut de sociologie Max Planck à Cologne. Son ouvrage le plus récent en langue allemande, Du temps acheté, la crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique est disponible en Allemagne chez Suhrkamp, en France chez Gallimard (collection Folio Essais).

À propos du journaliste

Interview réalisée par Loren Balhorn pour le journal AdaL'article original se lit sur Ada, que nous remercions chaleureusement de nous avoir autorisés à traduire cet entretien.

 

À propos de la traduction

Interview traduite par Bruno Dastillung de l'équipe d'Europe insoumise.

 

Photo : par Center for the Study of Europe Boston University (Flickr – Licence Creative Commons : Attribution-ShareAlike 2.0 Generic ) 

 

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Crédit photo
Center for the Study of Europe Boston University (Flickr - Attribution-ShareAlike 2.0 Generic )
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