Alexandria Ocasio-Cortez : récit d’une insurrection civique

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Daniel Denvir et Alexandria Ocasio-Cortez
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vendredi 20 juillet 2018
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En juin dernier, Alexandria Ocasio-Cortez, activiste et femme politique, a fait trembler le monde politique états-unien. Cette jeune femme de vingt-huit, qui travaillait encore comme serveuse l'année dernière, a remporté une primaire du Parti démocrate face à l’un des caciques du parti. Dans une interview accordée au mensuel Jacobin, elle raconte les rouages de sa campagne, analyse la fragilité du Parti démocrate face aux opposants de gauche, explique comment remobiliser les abstentionnistes, évoque le statut politique de Porto-Rico, et bien d’autres sujets encore.

Daniel Denvir – Commençons par une question pragmatique : comment avez-vous gagné ? À quoi ressemblait l'opération sur le terrain ?

Alexandria Ocasio-Cortez – Au début de la campagne, je ne savais pas tout dans quoi je m'engageais, mais je savais quel genre de campagne mon adversaire allait mener : une campagne standard et technocratique du DCCC (Democratic Congressional Campaign Committee, [NDLR: un comité qui s’occupe de l’élection des candidats démocrates]). Habituellement, ces campagnes ne se concentrent pas sur le terrain. Quant à moi, je m'engageais dans cette course avec mon expérience du travail associatif. Dès le début, j'ai toujours eu pour priorité de mobiliser les gens, de construire une coalition et de l’approfondir avec d’autres activistes. La campagne était presque entièrement axée sur les activités de terrain, que la diffusion numérique nous permettait d’amplifier.

Pour presque tous ceux qui ont participé à cette campagne, c’était leur première expérience militante. Pour ma part, j'avais déjà noué des relations avec d'autres activistes avant cette campagne, mais bon nombre d’entre eux ne s’impliquaient pas dans les élections. Je viens d'un milieu plutôt tourné vers l’éducation et beaucoup de militants et d’associatifs que je connaissais étaient très cyniques à l'égard de la politique électorale. La plupart d'entre eux évitaient délibérément de s’y impliquer. J'ai passé six bons mois à nouer des liens avec des organisations de terrain afin de gagner le minimum de confiance et de crédibilité requises pour convaincre des gens qui, normalement, ne croient pas aux élections.

Nous avons frappé à 120 000 portes. Nous avons envoyé 170 000 SMS. Nous avons passé 120 000 appels téléphoniques. Avant même d’en arriver à la phase de mobilisation dans le cadre de la primaire  des Démocrates, nous avions mené une campagne d'inscription sur les listes électorales démocrates, parce que New York est l'un des États américains les plus restrictifs en matière de vote. Si vous êtes déjà inscrit pour voter à New York mais que vous êtes un électeur indépendant ou non affilié, il faut vous y prendre près d'un an à l'avance pour modifier votre inscription partisane et pouvoir voter aux primaires démocrates.

Cela a beaucoup nui à la campagne de Bernie Sanders.

Oui, nous avons trois millions d'électeurs indépendants et non affiliés dans l'État de New York. Ce sont les électeurs les plus nombreux, et ils sont constamment empêchés d’exercer leur droit de vote.

Un an avant le début de la période électorale, nous avons constitué un fichier d’enregistrement où nous avons recensé tous les électeurs indépendants et non affiliés. Il y a un an, nous avons encore passé entre 10 et 13 000 appels téléphoniques pour informer les gens : « Savez-vous qu’il y aura une candidate progressiste pour le Congrès l'année prochaine ? Elle n’est pas financée par le monde des affaires. Mais sa seule chance de gagner est que des gens comme vous décident de s'inscrire en tant que démocrate et que nous puissions compter sur votre vote l'année prochaine. »

Honnêtement, c’est il y a un an que s’est jouée la partie la plus difficile de toute la campagne. C'est à ce moment-là qu’on m’a claqué le plus de portes au nez. Des gens me criaient dessus. Je décrochais le téléphone et les gens m'insultaient. Je leur disais : « Écoutez, j'ai compris. Je comprends pourquoi vous ne voulez pas être démocrate. » Nous n’avons aucune idée de l’efficacité réelle de notre action, parce que l'État ne donne aucun moyen de vérifier si telle ou telle personne s'est effectivement enregistrée après que vous l'ayez envoyée sur le site, ce qui est normal. Mais qu'il ait été couronné de succès ou non, l’effort consenti il y a un an nous a vraiment aidés à nous faire les dents, à maîtriser les bases du porte-à-porte pour une campagne électorale : préparer le démarchage en traçant des itinéraires, identifier nos partisans. Ça a été le fondement de toute notre campagne.

Nous ne nous sommes pas reposé sur des gens qui savaient déjà comment faire tout ça. Nous comptions sur un message qui pourrait motiver les gens. Une fois qu’ils étaient motivés et qu’ils demandaient: « Que puis-je faire ? », nous les formions nous-mêmes. Nous leur disions : « Écoute, ce n'est pas si difficile. Télécharge cette application et tu verras comment t’y prendre. » Le militantisme électoral n'est pas si difficile que ça. Bien sûr, ça demande un peu de formation, mais il y en a pour une petite heure et ensuite, on se forme directement sur le terrain. C'est exactement comme ça que nous avons procédé. Nous avons formé des gens ordinaires qui voulaient s'impliquer, à qui nous avons enseigné le b.a.-ba.

Presque toute notre campagne reposait sur les opérations menées sur le terrain. Nous n'avons pas fait de publicité à la télévision. Mon adversaire, lui, a fait passer des annonces pendant tout le mois de juin. Il a envoyé dix à quinze lettres sur papier glacé à presque tous les démocrates inscrits dans le district. Je les appelle les catalogues Victoria's Secret.

Ils filaient directement à la poubelle de recyclage !

Oui, c'était des machins brillants en quadrichromie avec son portrait dessus. Les boîtes aux lettres des gens en étaient saturées. Nous, nous avons envoyé environ trois cartes postales à une cinquantaine de milliers de personnes parce que c'est ce que nous pouvions nous permettre. Nous avons donc dépensé beaucoup moins en publicités et en courriers.

Mais dans la rue, nous n'avons pas été en reste. Au début, il y avait des gens dans les rues, mais pas tant que ça. Ensuite, des centaines de bénévoles sont arrivés. Vers la fin, les gens venaient du Massachusetts, de l'Ohio. Un type est même venu de l'Iowa. Nous avions l'avantage d’avoir suscité un plus haut niveau d’enthousiasme. Les médias n'ont peut-être pas prêté attention à notre campagne, mais les gens ordinaires, eux, étaient très attentifs.

L’establishment politique a tenté de minimiser votre victoire, on a dit que vous correspondiez à la démographie de votre district, ce qui m'a semblé une façon bien commode de nier l'ampleur de l'insurrection en cours, qui constitue une menace pour l’establishment lui-même. Que pensez-vous de la façon dont le système que vous avez affronté interprète et cherche à détourner votre victoire ?

Je ne m'en préoccupe pas trop. Au début, dans les premières vingt-quatre ou quarante-huit heures, j'ai entendu les explications de toutes sortes qu’on donnait à ma victoire. Cela ne me dérangeait pas, parce qu'aucune de ces personnes n'avait suivi cette campagne ou n'y avait prêté attention.

Je savais aussi que nous étions dans une situation où « le roi est nu », ce qui était très embarrassant tant pour l'establishment politique que pour beaucoup de médias grand public, parce qu'il s'est produit une évolution politique phénoménale et stupéfiante au niveau national et que personne n'y a prêté attention.

Ceux qui se creusaient les méninges pour comprendre ce qui s’était passé avaient pourtant tous reçu nos comptes-rendus, dans lesquels nous expliquions tout ce que nous faisions. J'avais passé des heures à parler aux journalistes du New York Times avant le début de la campagne, donc on ne peut pas dire qu'on leur en avait caché quelque chose. J'avais parlé à des journalistes et expliqué qui j'étais. Ils ont décidé de ne pas couvrir la campagne, mais ce n’est pas comme s’il s’était agi d’un événement mineur qui avait échappé aux radars. Aujourd'hui, notre histoire semble sortir de nulle part, mais ce n'est pas le cas.

Avant la victoire, on ne peut pas dire que j'étais invisible sur les réseaux sociaux. Maintenant, les choses sont complètement différentes, mais j'avais quand même déjà cinquante mille personnes qui me suivaient sur Twitter avant notre victoire – y compris des journalistes de CNN, du New York Times, de MSNBC. Quand j'ai participé à l'émission de Chris Hayes après la victoire, il a dit à l'antenne : « Je suis votre campagne depuis un certain temps. » Les gens étaient attentifs à cette campagne. Si elle n’a pas été plus médiatisée, je pense que c’est parce que les médias, et surtout l’establishment politique, avaient consciemment décidé de ne pas la relayer. Honnêtement, c'est très bien comme ça : d'une certaine façon, ça nous a même avantagés.

Je me souviens avoir été très décontenancée parce que pendant toute cette semaine folle où j’ai enchaîné les apparitions dans les médias, beaucoup de journalistes me posaient exactement les mêmes questions. De nombreux journalistes d'Univision avec qui j’ai parlé m'ont demandé : « Comment vous définissez-vous ? » C'était la première fois qu'un journaliste, surtout un journaliste d'une chaîne de télévision, me posait cette question.

Que leur répondiez-vous ?

Je disais : « Je suis une éducatrice, je suis une activiste et je n’ai pas honte de dire que je défends les travailleurs. » Je me considère comme une coordinatrice. Aucun autre média ne m'a permis de raconter cette histoire, et c'est très bien. Honnêtement, c'est bien. C'est une bonne chose que l'establishment politique veuille minorer ma victoire par des analyses superficielles. Qu’on préfère l'attribuer à des raisons démographiques, je pense sincèrement que c'est une forme de paresse intellectuelle, mais le mieux est de laisser dire.

Tant pis pour eux s’ils n’en tirent aucun enseignement ; le peuple, le mouvement progressiste, le mouvement des familles des travailleurs, le mouvement pour la justice économique, sociale et raciale, le mouvement pour l'émancipation des travailleurs, le mouvement pour Porto Rico, le mouvement pour Ferguson, le mouvement pour la réforme de la justice pénale – tous ces mouvements-là sont très attentifs à ce que nous avons fait. Eux, ils se demandent : « Comment a-t-elle vraiment fait pour gagner ? »

C’est la question que vous me posez. Les DSA [NDLT les Démocrates socialistes d’Amérique, le parti de Bernie Sanders] aussi cherchent la réponse. Ils veulent vraiment savoir, car ce sont ces communautés qui étaient réunies dans notre coalition.

Le parti des DSA a joué un rôle très important, mais aussi le mouvement Black Lives Matter de la région de New York, ainsi que les Démocrates pour la justice, de nombreux syndicalistes, des associations de locataires, des animateurs de la communauté musulmane et de jeunes organisations juives. Nous avons délibérément cherché à former une coalition de personnes qui étaient à l'avant-garde du militantisme dans le mouvement progressiste.

Je n'aurais pas pu gagner sans le soutien des DSA, mais notre succès n'est pas entièrement dû à un seul groupe. S'il y en avait un, ce serait probablement les Démocrates pour la justice ou encore le comité Brand New Congress [Nouveau Congrès], parce que ce sont eux qui m'ont convaincue de me présenter. Je ne l’aurais pas fait s'ils ne m'avaient pas poussée, mais si notre campagne a été couronnée de succès, c’est parce que nous avons bâti une coalition.

Il y a eu un moment extraordinairement fort dans votre débat télévisé avec Crowley, quand il s'est engagé à vous appuyer à l'élection générale si vous remportiez les primaires. Il a ensuite essayé de vous tendre un piège en vous demandant si vous feriez la même chose s'il gagnait. Vous avez répondu que vous deviez consulter les personnes mobilisées qui vous soutenaient, des groupes comme DSA, et leur demander leur avis – que vous ne pouviez pas prendre cette décision par vous-même.

Je ne m'attendais pas à ce qu'il me pose cette question. Si j'ai trouvé cette réponse si rapidement, c'est parce que j'ai personnellement fait tout le travail de construction d’une coalition. Je n'ai pas envoyé quelqu'un d'autre. Je ne me suis pas non plus contentée d’intégrer les représentants d’organisations dans « mon équipe » ou quelque chose du genre. Je me suis rendu en personne auprès de toutes ces organisations. Pour la DSA, j'ai dû me rendre dans le groupe électoral du Queens, le groupe électoral du Bronx, puis le groupe général du Queens, puis le groupe général du Bronx, et enfin dans le groupe général de la ville – tout ça pour une seule organisation.

Or la question de Crowley avait déjà été soulevée auparavant. Ces groupes me l'avaient posée. Du coup, lorsqu'il m'a posé cette question pendant le débat, je savais qu'il y avait des gens qui seraient furieux si je prenais une décision unilatérale en direct à la télévision.

Ma candidature est la candidature d'un mouvement. Elle fonctionne d'une manière très originale, parce que lorsque je me suis lancé dans la course, j'avais à l'esprit la façon dont certains se lancent pour eux-mêmes. J'ai toujours du mal à croire que certains se réveillent en se disant : « Je veux être membre du Congrès ou sénateur. » Toute leur campagne est ensuite organisée autour de leur propre personne. Ils vont dire : « Je suis la meilleure personne pour ce poste », puis ils essaient littéralement de rassembler des milliers de gens autour de ce cri de ralliement : « Je suis génial. »

Pour moi, c'est beaucoup trop de pression. Et je ne pense pas que ce genre de démarche trouve un écho chez les gens. Même les gens qui se sont ralliés autour de Barack Obama, quoiqu’on pense de sa politique, ne l’ont pas seulement fait pour ses beaux yeux mais pour ce qu'il représentait pour eux. Quand j’étais sur ce plateau de télévision, je savais que je représentais un mouvement – un mouvement qui opérait à partir de la base.

Ma réponse m'a valu beaucoup de critiques de la part de l'establishment par la suite, mais les seules personnes qui se soient offusquées de ma position étaient des gens qui travaillaient déjà pour le Parti démocrate. Les électeurs m'en ont manifesté beaucoup de respect. Je suis allée à la bodega une semaine ou deux après le débat, et mon cousin était là avec des amis. Ils avaient regardé le débat, et tout le monde disait que j’avais « déchiré ».

Je n'avais jamais rien vu de tel.

Il y a cette illusion parmi les Démocrates en place que les New-Yorkais les aiment, qu'ils aiment l'establishment démocrate.

Pour la seule raison qu'ils sont réélus.

C'est une prise d'otages. D’un côté, personne ne voterait pour le Parti républicain, mais d’un autre côté il y a toujours un contrôle tellement étroit sur les nominations des candidats démocrates que les New-Yorkais sont obligés de voter pour celui qui figure sur le bulletin de novembre, qu’il leur plaise ou non. Surtout que notre système de primaires est profondément défaillant et qu’il est délibérément peu publicisé. Personne ne veut qu'on prête attention aux primaires démocrates. Or à New York, l’élection se décide dès les primaires démocrates. De toute façon, à ce moment-là j’ai simplement fait ce que le mouvement attendait de moi.

Comment comptez-vous préserver à l'avenir cette relation avec la base, cette obligation de rendre des comptes ?

Je m'engage à poursuivre mon travail de coordination à partir de la base. La semaine dernière encore, nous avons eu une réunion dans une petite salle des fêtes dans le Queens avec tous nos organisateurs et bénévoles. Nous avons un noyau de quelques 150 personnes dans notre circonscription du Congrès. On peut lire plein d'articles de presse sur le thème « Que va-t-elle faire maintenant ? Qu'est-ce qu'elle compte faire ensuite ? » Mais il y a peu de choses dont je décide toute seule.

La première semaine après la victoire a été très difficile pour moi, personnellement, parce que c'était la plus longue période que j'ai passée a) loin du district, et b) loin de cette communication constante avec nos coordinateurs. C'était difficile émotionnellement, parce que notre relation est comme une conversation permanente. Nous avons plein de plates-formes différentes. Nous avons de nombreux groupes de discussion numériques – un groupe pour tous les soutiens, un groupe pour la coordination de terrain, un groupe pour l'équipe de presse, un groupe de coordination en espagnol, un groupe multilingue. N’importe quand, je pouvais ouvrir le groupe des soutiens et voir de quoi les gens parlaient, quels étaient leurs sentiments. Je pouvais présenter mes propres idées ici et là. Pareil avec tous les autres groupes.

C'était donc très facile pour moi de prendre le pouls du mouvement, non seulement parce que j'étais sur le terrain, que je frappais aux portes moi-même, mais aussi parce que j'écoutais et voyais les histoires que d'autres personnes partageaient en permanence. Dans les jours qui ont suivi la victoire, c'était très étrange parce que c'était vraiment des journées de quatorze heures d'affilée face aux médias et je ne pouvais donc pas garder ce contact. Maintenant que la poussière retombe un peu, nous pouvons nous remobiliser.

Nous avons donc eu une rencontre avec 150 personnes et nous nous sommes posé deux questions. Nous nous sommes divisés en petits groupes et nous nous sommes demandé : a) quel devrait être l'objectif de notre campagne au cours des trois prochains mois ? b) quelle solution spécifique pouvons-nous mettre en œuvre pour remédier aux faiblesses ou injustices de notre campagne ? A chaque fois qu’un groupe de personnes se met en place, il se produit inévitablement des injustices et des faiblesses systémiques. Si nous en sommes conscients et que nous faisons de notre mieux pour concevoir et mettre en œuvre des solutions de manière régulière, nous pouvons éviter les problèmes de communication ou d'organisation. C’est une nécessité que je garde toujours à l’esprit.

En fait, de mon point de vue, je ne pense pas que les campagnes se terminent jamais – ce qui a un côté négatif et un côté positif. Le négatif, c'est que dans un milieu post-Citizens United où circulent de grandes sommes d'argent, on a l'impression que les campagnes de type commercial ne cessent jamais, ce qui est épuisant : je ne veux pas voir des publicités électorales toute l'année. Le bon côté de la médaille, c’est que je pense que le travail de terrain ne devrait jamais cesser non plus.

Il y a une opportunité de taille qui se présente pour les opposants de gauche, partout dans le monde, c'est de tourner le faible taux de participation à notre avantage – en élargissant l'électorat et en prenant les gens en place par surprise.

Absolument. L'idée que nous devrions nous concentrer sur les indécis est un véritable gâchis de ressources à mes yeux. Parce qu’il y a un hic : les indécis ne décident jamais de leur vote avant la semaine précédant l'élection. Si vous ne savez pas pour qui vous allez voter la semaine précédant l'élection, aucune dépense de ressources ne vous amènera à prendre cette décision plus tôt.

Ce qu'il faut faire, c'est mobiliser et élargir la base. Il y a des gens qui n'avaient jamais voté auparavant et qui ont décidé de voter pour moi des mois avant les élections, parce que nous nous adressions à eux. Ils savaient que nous nous souciions d'eux, parce que je n'ai pas fait la bêtise de ne viser que les gens qui avaient voté aux trois dernières élections primaires (les « triple prime ») et de ne m'adresser qu'à eux. Les triple prime n'étaient pas ma première priorité. Ils étaient ma deuxième ou troisième priorité. Les gens qui sont mobilisés, qui tiennent à l'assurance-maladie pour tous, qui tiennent à une éducation publique gratuite, seront les premiers à s’engager si vous défendez ces positions. Ces gens-là se sentent suffisamment concernés pour mobiliser leurs amis et leur famille.

La sénatrice Tammy Duckworth a récemment déclaré que votre approche ne fonctionnerait pas dans le cœur du pays – que votre stratégie était en quelque sorte spécifique au Bronx. J'ai trouvé votre réponse excellente. Vous avez énuméré tous les États que Bernie [Sanders] a gagnés, dont beaucoup se trouvaient dans le Midwest et dont beaucoup ont été perdus lors des élections générales, et vous avez demandé : « Quel est le plan pour éviter que cela se reproduise ? »

J’ai toujours parlé aux électeurs et voilà ce que nous disons : « Nous avons perdu mille sièges, nous avons perdu la Chambre, nous avons perdu le Sénat. Nous avons perdu la présidence lors d'une élection que nous n'aurions jamais dû perdre. Allons-nous continuer à nous engager à voter pour les mêmes personnes, la même stratégie et le même plan ? » C'est un fait : nous n'avons pas changé de plan de bataille en tant que parti. On ne voit pratiquement aucun changement. Qu'avons-nous appris de 2016 ? Qu'est-ce que nous faisons différemment ?

Ils ont essayé leur stratégie. Cela a été un échec.

C'est la thèse que j'ai défendue : « Allons-nous choisir de continuer dans cette voie qui nous a fait littéralement tout perdre ? »

Je pense que les gens commencent à exiger que l’establishment change de cap, alors qu’en réalité nous devrions remplacer l’establishment et changer nous-mêmes de cap.

99 % du financement de mon adversaire provenait d’entreprises, de lobbyistes et de gros dons. Moins de 1 % provenait de petits dons. Pour moi c’était l’inverse. Si vous avez un candidat sortant qui continue d'être financé en très grande majorité par les milieux d'affaire et l'argent des entreprises, qui dit les mêmes choses qu’en septembre 2016, vous devriez vous inquiéter.

Quelqu’un que la présidence de Trump n'a pas poussé à changer fondamentalement sa façon de voir les choses n’en changera jamais. Je pense que certaines personnes l'ont fait. Je ne dis pas qu’il faut « tout brûler jusqu’à la racine », parce que je pense qu'il y a des gens qui sont légitimement en train de changer de façon de penser.

Pour être honnête, c'est ce que Crowley lui-même a fait [appliquer la même stratégie qu'aux élections générales NDT]. J'ai reçu ses prospectus – il ne m'avait pas retiré de sa liste d'adresses, alors j'en ai une dizaine chez moi adressés à mon nom, et beaucoup de ces courriers affichent le visage de Trump.

« Ce type est effrayant, comptez sur moi pour le combattre » – et c'est tout.

Oui.

Il a aussi fait ce coup-là pendant votre débat ?

Exactement, c'était son message. En fait, c'était déjà la stratégie de la campagne pour les élections générales : « Trump est un démagogue terrifiant, et il va être un désastre pour notre démocratie. » A quoi est-ce que ça nous a menés ? Trump est un démagogue terrifiant, il est un désastre pour notre démocratie, mais avec cet argumentaire, nous avons perdu les élections. On a l'impression que beaucoup de démocrates en poste sont en pilotage automatique.

Je pense qu’après ma victoire, certains ont sérieusement voulu me pousser à me déchaîner contre l’establishment, afin de provoquer un affrontement décisif au sein du parti. J'ai repoussé cette idée parce que c'était un scénario conçu par d'autres que moi et qui ne correspond pas à mon plan. Je refuse que l’énergie de ce mouvement soit détournée dans une logique de confrontation alors que ce que nous essayons vraiment de mettre en avant, c’est une vision positive et progressiste pour l'avenir de l'Amérique.

Je refuse de m'enliser dans les luttes intestines du Parti démocrate – non pas parce que j'essaierais de ménager l'establishment, mais parce que nous avons un mouvement à construire. Je me concentre sur ce que nous essayons d'accomplir.

Beaucoup de gens espèrent que votre victoire inspirera et renforcera la nouvelle vague de challengers socialistes et de gauche. Comment voyez-vous l’avenir du mouvement ? Et quelles sont les campagnes à venir qui vous intéressent le plus ?

Nous avons une fantastique opportunité de construire notre propre force, et vous pouvez partir de n'importe où. Il n'est pas nécessaire de s'emparer d'un siège au Congrès – il y a beaucoup de sièges qui offrent d'énormes possibilités.

Beaucoup de gens sont cyniques, désabusés, ils croient que ça ne vaut pas la peine de se mobiliser pour des élections. J'espère qu’ils savent que je les comprends. Je comprends le cynisme. Mais je demande à ces gens de reconsidérer leur position, parce qu'en fait, on n’est pas face à un monstre invincible, comme beaucoup veulent nous le faire croire. Si l'argent en politique est devenu si influent, c’est parce qu'il y a beaucoup de paresse sur le terrain. Beaucoup de ces machines politiques « inattaquables » sont des coquilles vides – elles ne reposent pas sur des mobilisations fortes. Elles sont décrépites.

Beaucoup de Partis démocrates – en particulier au niveau des États – se sont endormis au volant. Ils ont été en quelque sorte mis sous contrôle pour servir, par exemple, de petites unités légales de blanchiment d'argent. C'est à cela qu'ils servent. C'était certainement le cas dans mon quartier. Le Parti démocrate du comté de Queens (Queens County Democratic Party) était considéré comme étant très puissant, mais la raison pour laquelle on le trouvait si puissant, c’est que les lobbyistes l'utilisaient pour blanchir de l'argent destiné aux campagnes politiques locales. Mais ils n'avaient pas de corps. Si vous pouvez mobiliser des êtres de chair et de sang, vous pouvez changer les choses.

Je pense que c'est la véritable leçon de la campagne de 2016. Beaucoup de gens sont devenus cyniques par la suite, à cause de Debbie Wasserman-Schultz, l'ancienne présidente du Comité national du Parti démocrate, ou pour d’autres raisons, quelles qu’elles soient. Mais le véritable événement est que Bernie – qui, à mon avis, ne se présentait même pas pour gagner – a pris le système par surprise, il a montré que le roi était nu et a failli éjecter son porte-drapeau déjà couronné. En fait, ils ne sont pas aussi puissants qu'on voudrait nous le faire croire.

Oui, et la plupart des pouvoirs fonctionnent sur cette illusion. Quatre-vingt-dix pour cent de notre campagne a été organisée dans des salles de séjour, littéralement. Je travaillais dans un restaurant. J'ai commencé cette campagne avec, pour tout bagage, un sac de supermarché. Je ne plaisante pas. Ce n'est pas une petite histoire pittoresque – c'est la vérité. Après le travail, je sortais des vêtements de rechange de mon sac Trader Joe. J’avais mon petit bloc-notes, et je rencontrais une personne qui se disait intéressée. Elle invitait ensuite ses amis et ses voisins dans son salon. Je prenais le train jusque chez elle et je parlais aux gens, par petits groupes de dix à la fois. J'ai fait ça pendant huit mois.

C'était ça, ma campagne. Ces petits groupes de cinq, dix personnes sont finalement devenus la petite armée d'organisateurs et d’animateurs inconditionnels de notre campagne. Pendant ces rencontres chez les gens, je racontais toujours l'histoire du Magicien d'Oz. Nous avons construit notre petit groupe, et nous avons marché le long de la route de briques jaunes, et nous sommes arrivés à la Ville d'émeraude. Nous avons défoncé la porte et nous sommes entrés, et, bien sûr, on a vu un énorme monstre intimidant qui n'était en fait qu'un type derrière un rideau. Une fois la vérité dévoilée, les gens prennent conscience qu'il ne font face qu'à un petit gars derrière un petit rideau.

Avec un gros micro.

Avec un gros micro, et qui détermine le sort de milliers, voire de centaines de milliers de personnes. Quand vous comprenez ça, vous prenez conscience qu'espérer changer les choses n'est pas si fou que ça, que vous pouvez y parvenir avec un petit groupe de gens mal habillés. Il y a énormément de situations de ce genre.

Ca fait très longtemps que le Parti démocrate n'investit plus ses ressources sur le terrain. Ca nous a permis d'exploiter un grand nombre de failles. J'espère que ma victoire démontre ce que devraient être les véritables forces du Parti, ou du moins de tout parti qui aurait des comptes à rendre aux travailleurs.

Il y a toute une industrie de consultants électoraux. Ils recommandent aux candidats de dépenser de l'argent pour des choses – non pas des choses qui fonctionnent, mais des choses sur lesquelles ils touchent des commissions. Beaucoup de consultants gagnent 10 % sur chaque publicité télévisée qu'ils placent pour un candidat. Ils ne conseillent des choses qui font gagner le parti, ils conseillent des choses qui leur font gagner de l’argent.

Voici les choses dont nous savons qu'elles sont gagnantes : frapper aux portes est gagnant, les virements bancaires par téléphone sont gagnants, le contact direct avec les électeurs est gagnant. Mais tout ça ne rapporte pas d'argent. Nous savions que nous étions dans une bonne dynamique. Je savais que [Crowley] allait dépenser de l'argent pour les envois postaux. Je savais qu'il allait dépenser de l'argent pour les publicités télévisées. Mais je sentais bien qu'il ne dépenserait beaucoup d'argent sur le terrain, parce qu'on ne peut pas toucher une grosse commission sur du travail de terrain. Et en plus, il faut en baver !

C'est sur le terrainque ça se gagne. Quiconque veut mener une campagne populaire victorieuse doit compter le nombre de portes auxquelles il a frappé, compter les contacts – et répertorier les bonnes notes. Vous prenez contact avec l'électeur et à chaque fois vous le classez sur une échelle qui va de un à cinq. Nous avons compté 15 900  électeurs qui avaient un score de sympathie de un ou deux, et 15 900 personnes sont allées voter pour nous le jour de l'élection. Ce n'est pas une coïncidence.

J'ai été étonnée parce que pour moi, en tant qu'organisatrice, compter le nombre de personnes qui votent pour vous, c'est élémentaire. J'ai parlé à quelqu'un qui avait déjà participé à beaucoup campagnes et je lui ai demandé : « Est-ce ainsi que tout le monde fait campagne ? » et il m'a dit : « Non. » J'ai demandé : « Eh bien, que font les autres ? » Il a répondu : « Ils diffusent des publicités à la télévision et ils font beaucoup de radio, ce qui leur rapporte peut-être 5 à 10 % des votes nécessaires à leur victoire. Si vous avez besoin que 15 000 personnes votent pour vous, vous visez un gain de 1 500 voix. » J'étais perplexe : « Mais alors comment savent-ils s’ils vont gagner ? » Il m'a dit : « Ils n’en savent rien. Ils se contentent de dépenser une tonne d'argent à la télé, ils font un tout petit peu de travail de terrain, et ensuite ils prient. » J'ai demandé : « C'est comme ça qu'on mène une campagne de trois millions de dollars au Congrès ? » - « Oui, à peu près. » C'est pour ça qu'on perd. C'est pourquoi je pense qu'il est important pour nous de délever ce genre de pratiques.

Vous pourriez entrer au Congrès en novembre (je suis assez confiant mais je ne veux pas vous porter la poisse). La droite utilise avec succès des groupes comme le House Freedom Caucus pour faire avancer son programme. Pensez-vous que le Congressional Progressive Caucus, qui est beaucoup moins visible ces derniers temps mais reste significatif, pourrait faire la même chose pour la gauche ?

Il y a du potentiel. Tout dépend de l'unité au sein de ce caucus. Ce n'est pas de sa taille que le House Freedom Caucus tire son pouvoir, mais de sa cohésion. À l'heure actuelle, le Congressional Progressive Caucus est plus important que le House Freedom Caucus, mais il vote parfois en bloc et parfois non.  Ce qui donne du pouvoir à un caucus, c'est de voter collectivement pour faire avancer les choses. Si on parvient à créer ne serait-ce qu'un sous-groupe au sein du Congressional Progressive Caucus, un bloc plus petit mais uni, alors on peut générer un véritable pouvoir.

Tout ça pour dire : on verra bien. Même si je ne renie jamais mes convictions et que je ne mâche pas mes mots, mon approche personnelle consiste à faire émerger des consensus. J'aime penser que je suis persuasive. Je suis généralement capable de présenter des arguments pragmatiques pour réaliser des choses vraiment ambitieuses. Je ne dis pas que je peux prendre en charge un caucus ou quoi que ce soit, mais je pense qu'il y a une réelle volonté en ce moment. Nous verrons si cette volonté existe toujours en janvier. Je pense que si on peut former ne serait-ce qu'un caucus de dix, trente personnes, il n'en faut pas beaucoup plus, si on vote en bloc, pour faire passer des revendications vraiment fortes.

Votre victoire me rend plus confiant que jamais que la gauche sera un jour, à moyen terme peut-être, la majorité politique de ce pays. Mais beaucoup de nos institutions politiques sont radicalement antidémocratiques, et il me semble très probable qu'une minorité conservatrice dans les années à venir utilisera des institutions comme la Cour suprême, comme le Sénat, pour bloquer la volonté populaire. Le politologue David Faris a récemment publié un livre présentant un programme de mesures qui pourraient constitutionnellement démocratiser le système américain, notamment en augmentant le nombre de sièges à la Cour suprême et en accordant à Washington DC et Porto Rico le statut d'État. L'avenir de Porto Rico devrait être décidé par le peuple portoricain, mais je serais favorable à ce qu’il ait deux sièges au Sénat. Ferris propose aussi l'adoption d'une loi fédérale qui obligerait les États à faciliter l’exercice du droit de vote plutôt que de l’entraver. Pensez-vous qu'il est temps d’ouvrir une discussion sur des mesures constitutionnelles plus radicales pour démocratiser le système ?

Absolument. Quand on voit ce qui passe pour radical aujourd’hui, c’est vraiment triste. Permettre à des Américains auxquels la Constitution accorde déjà le droit de vote d’en faire usage, c’est radical ? Sérieusement, on en est là ? Eh bien oui, on en est là. J'y suis totalement favorable. À l'heure actuelle, le fait qu'il y ait une date limite pour l'inscription des électeurs dans un État comme le mien n’est qu’une ruse. Avec la technologie dont nous disposons, rien ne justifie que ce soit le cas. Pour moi, en tant que Portoricaine, je regarde vers mes aînés et j'essaie d'avoir un véritable débat sur le statut de Porto Rico. Le fait même que nous ayons littéralement des millions de citoyens américains qui, à ce jour, sont privés de leur droit de vote aux élections présidentielles, est un vice fondamental – l'une des injustices les plus flagrantes de notre démocratie à l'heure actuelle.

Il n’y a pas que Porto Rico. Il y a les îles Vierges américaines, Guam, tous les territoires États-Uniens – qui sont en fait leurs colonies. Porto Rico est une colonie des États-Unis. C'est le fait que l'on puisse naître aux États-Unis, être citoyen américain et se voir refuser le droit de vote et toute représentation fédérale qui a causé la mort de quatre mille personnes à Porto Rico [lors du passage de l’ouragan Maria – NDT]. Quant à savoir si Porto Rico devrait avoir le statut d'Etat, je ne prends pas position, mais je vous garantis que si Porto Rico avait des votes à l'élection présidentielle, s'il y avait deux sénateurs, s'il y avait une représentation, quatre mille personnes ne seraient pas mortes. Je vous le garantis. C'est dégoûtant et cynique, mais c'est vrai. Si elles avaient été indépendantes, peut-être que ces quatre mille personnes ne seraient pas mortes. Mais le statut politique des Portoricains et des peuples colonisés par les États-Unis en fait, fondamentalement, des citoyens de seconde classe. Vouloir que tous les citoyens américains soient des personnes à part entière aux yeux de la loi n’a rien de radical.

Un dernier mot ?

Nous avons beaucoup de primaires d'ici septembre, et nous pourrions avoir beaucoup d'autres surprises. Dans mon État, j'observe les campagnes dans la ville de New York. Je trouve que Julia Salazar est très enthousiasmante. Elle est incroyable, stupéfiante. À l'échelle nationale, l'idée que Kaniela Ing fasse campagne à Hawaii me réjouit. La candidature de quelqu’un comme Brent Welder au Kansas aussi. Brent peut gagner, non seulement lors des les primaires, mais aussi dans un district clé tenu par les républicains, en défendant une vision progressiste. Je trouve ça vraiment génial. Il y a aussi Cori Bush, à Ferguson.

Tout ce que je demande, c’est que ces candidats soient considérés comme légitimes parce que durant toute ma campagne, on m'a rejetée comme étant illégitime. Pour moi, c'était difficile. Avant même la victoire, j'ai déclenché la première élection primaire en quatorze ans dans le district, parce qu'à New York, il faut recueillir des milliers et des milliers de signatures selon des méthodes qui sont irréalisables pour les gens de la classe ouvrière. J'ai déclenché la première élection primaire en quatorze ans dans notre communauté, et malgré cela, je n'étais pas considérée comme légitime. Nous avions marqué l'histoire avant même le jour des élections, et ça n’a pas suffi pour que je sois considérée comme une candidate légitime.

Je veux que les gens voient Cori Bush comme une vraie candidate, parce qu'elle est une vraie candidate. Je veux que les gens voient Julia Salazar comme quelqu’un qui compte, parce qu'elle compte. Ce sont de vrais candidats, ce sont des activistes avec une approche qui part de la base [NDT: bottom-up], et si personne d'autre ne veut leur donner une tribune, je suis heureuse de le faire. Je crois que tout est là. Sortir de chez soi, se mobiliser. C'est l’essence même de notre démocratie.


À propos de l’auteur

Alexandria Ocasio-Cortez est la candidate démocrate au Congrès du 14e district de New York.

À propos du journaliste

Daniel Denvir est l'auteur de All-American Nativism (à paraître chez Verso), écrivain  en résidence chez The Appeal, et l'animateur de The Dig sur Jacobin Radio.

Traduit par Europe insoumise. L'article original se lit sur Jacobin, que nous remercions chaleureusement de nous avoir autorisés à traduire cet entretien.

Photo: Alexandria Ocasio-Cortez en campagne électorale, avril 2018. Source: page Facebook d'Alexandria Ocasio-Cortez.

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Crédit photo
Alexandria Ocasio-Cortez en campagne électorale, avril 2018. Source: page Facebook d'Alexandria Ocasio-Cortez
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