Un dimanche contre les racistes à Berlin

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Victor Grossman
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mercredi 6 juin 2018
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Chapô
Le 27 mai l'AfD, fort de ses résultats aux récentes élections, a voulu montrer ses muscles en manifestant dans la capitale allemande du multiculturalisme et de l'ouverture, Berlin. Mal leur en a pris! les Berlinois les attendaient, et en nombre!
Victor Grossman nous propose un témoignage de cette contre-manifestation, petite victoire par les temps sombres qui courent.

Les espoirs et les craintes s'affrontent dans la tourmente du monde d'aujourd'hui. Les craintes pour le pire en Corée se sont atténuées avec l'espoir, après une série de soubresauts typiques de Trump, que l'axe de la ligne Bolton-Haley-Pompeo puisse encore céder la place aux négociations et à la diplomatie.

Mais la question de l'Iran devient de plus en plus pressante, avec les mêmes cabales, contraires aux traités et impossibles à satisfaire, qui rappellent la Serbie, l'Afghanistan, l'Irak et la Libye. Le monde connaît bien les conséquences tragiques pour ces quatre pays, bien au-delà de leurs frontières. Un seul hic, l'Iran a une population plus importante que les trois derniers réunis.

Les autres partenaires du traité avec l'Iran peuvent-ils et vont-ils céder aux puissantes pressions de Washington, ou vont-ils maintenir un accord qui a apporté un soulagement bienvenu ? L'Europe doit décider. L'Allemagne étant la plus grande puissance d'Europe, le résultat dépendra en grande partie de sa décision.

Pour le moment, elle semble suivre les conseils de mon deuxième esprit préféré (après Mark Twain), le regretté Yogi Berra, grand joueur de baseball et farceur, qui, parmi beaucoup d'autres mots de sagesse, donnait ce conseil : « Quand vous arrivez à une bifurcation de la route, prenez-la. »

À la croisée des chemins

Aujourd’hui, la bifurcation se présente de cette manière : la route principale est pavée dès le départ de puissants intérêts tant en Allemagne qu'aux États-Unis, entretenue par un énorme commerce entre les deux nations, souvent lié à la fabrication et à la vente de voitures. Mais il est difficile d'obéir aux demandes impudentes de Trump concernant des sanctions illégales à l'échelle internationale sans se montrer lâche et soumis. Ce serait même odieux, à l'heure où l'Allemagne fait face à suffisamment de défis en Europe ces jours-ci, où Londres hésite encore avec son Brexit, où Macron se dispute le leadership européen, où l'Europe de l'Est se rebelle en refusant des réfugiés, où l'Espagne est déchirée par la question catalane et les scandales de corruption et où l'Italie est maintenant dans un désordre total.  

L'autre route, en défi à Donald, a vu son attrait renforcé par la récente visite d'Angela Merkel en Chine, l'autre grand partenaire commercial de l'Allemagne. Est-ce que Merkel aura, ainsi que son gouvernement, la force et la volonté de se joindre à la France, à la Grande-Bretagne – et à la Russie et à la Chine également – et de faire un doigt d'honneur à la bande à Bolton ? Qui sait ? Jusqu'à présent, ils sont toujours coincés dans la position hésitante décrite par Yogi Berra.

Mais un autre embranchement sérieux se présente pour l'Allemagne, avec des dangers aussi grands à long terme. C'est la menace croissante d'une voie fasciste ! L'Alternative pour l'Allemagne (AfD), vieille de cinq ans, a remporté des sièges dans 14 États allemands (et c'est pour bientôt dans les deux derniers États), et elle compte 92 représentants au Bundestag national. Cela permet à ses porte-paroles, souvent intelligents et très éduqués, de verser leur poison dans chaque débat grâce à leur place de premier parti d’opposition qui leur permet d'être les premiers intervenants après ceux du gouvernement. La plupart des médias, même les chaînes de télévision publiques, se sont montrés bien sympathiques en leur donnant du temps d'antenne. Leurs positions fluctuent ; ils peuvent s'opposer aux sanctions contre la Russie, mais exiger ensuite une armée plus puissante contre on ne sait quel ennemi. Ils expriment leur profonde sympathie pour les millions de personnes touchées par la hausse des loyers, mais s'opposent à toute réduction des millions de super-riches. Certains dirigeants vantent les courageux soldats de la Wehrmacht d'Hitler et dénoncent le Mémorial de l'Holocauste comme une honteuse tache sur la bonne réputation de l'Allemagne, mais ils s'opposent ensuite haut et fort à l'antisémitisme tout en louant le leadership de Netanyahou pour avoir fait d'Israël « un modèle en matière d'immigration musulmane illégale ». Outre l'anti-féminisme, leur seule cohérence programmatique, destinée aux électeurs allemands inquiets et perturbés, est une haine pure et absolue des « non-Allemands », en particulier des réfugiés originaires des régions du Proche-Orient déchirées par la guerre. « Nous sommes ceux qui aimons l'Allemagne. La règle de l'Islam en Allemagne n'est rien d'autre que la règle du mal ! »

Les sondages leur donnent 13-14 % au niveau national, voire 22-23 % dans certains États de l'Allemagne de l'Est. À Berlin, ils sont maintenant à 11 % ; ils ont été capables de gagner des sièges – et une tribune pour leur malfaisance – dans les 12 conseils d'arrondissement. C'est peut-être pour cette raison qu'ils ont choisi Berlin pour une grande manifestation entièrement allemande, allant de la place de Washington à la gare centrale en passant par le centre-ville, pour finir par une grande réunion du côté ouest de la Porte de Brandebourg.

Mais ils n'avaient pas encore annoncé ce plan que les Berlinois, ou un grand nombre d'entre eux, avaient déjà crié haut et fort NON ! Et c'est ce qui a fait de dimanche l’un des évènements les plus réjouissants depuis des années ! Le slogan était : « Arrêtez la haine ! Arrêtez l'AfD ! »

Manifestation et contre-manifestation

L'extrême droite avait d'abord tablé, avec son slogan « L'avenir de l'Allemagne », sur 10 000 participants ; elle en aurait d'ailleurs espéré beaucoup plus en provenance de toute l'Allemagne, dit-on. Mais dimanche, tous ces plans et ces espoirs sont tombés à l'eau ; les rangs des manifestants étaient beaucoup moins fournis, même avec le renfort de copains de gangs ouvertement pro-fascistes. Néanmoins, après les discours énergiques du départ et la distribution d'un millier de grands drapeaux allemands, ils ont formé les rangs et se sont lancés dans leur croisade contre les étrangers, contre l'Islam et contre les gauchistes de Berlin.  

Mais ils ont été confrontés dès le départ, de l'autre côté de l'étroite Spree, à une foule de plus de mille personnes criant son opposition, bientôt rejointe par une petite flottille de bateaux et de radeaux qui transportaient des antifascistes tout aussi bruyants, criant « Non au nationalisme » et de grandes banderoles proclamant « Pour les droits de l'homme – Contre la droite » et « Les réfugiés sont les bienvenus ici ».

Crédits Photo : Judith Benda - "Le rascisme n'est pas une alternative"

 

La manifestation de l'AfD a été soigneusement protégée par 2 000 policiers, qui ont bloqué toute tentative de la contre-manifestation de traverser le cortège jusqu’au point de rencontre à la Porte de Brandebourg. Mais, après un long détour, celle-ci s’est terminée dans le grand parc central de Berlin, le Tiergarten, où plusieurs milliers de personnes ont écouté, applaudissant bruyamment et de façon décontractée, des heures de courts discours et d'offrandes musicales sur l'immense pelouse devant le bâtiment du Reichstag où le Bundestag tient des sessions.

Puis, dans la longue rue qui traverse le parc, sont arrivés une trentaine de camions sonorisés, décorés en chars par les nombreux clubs de danse et de divertissement populaires de Berlin, chacun avec un habillage différent (dont un char gay, bien évidemment) et avec des musiques variées mais toujours très fortes, sous le slogan « Bass away the AfD » – « Les basses pour dégager l'AfD » ! C'était une journée chaude, la plupart des jeunes avaient enlevé leurs vêtements et, autour des camions colorés, ils semblaient déterminés tout en passant un bon moment.

Un dirigeant de club a expliqué sa participation : « La culture des clubs de Berlin est tout ce que les nazis ne sont pas et ce qu'ils détestent : nous sommes progressistes, gay, féministes, antiracistes, inclusifs, colorés et nous gardons même des licornes. »

Du monde et encore du monde, des jeunes et quelques vieux de Die Linke, des sociaux-démocrates et des verts, mais surtout pas de parti ou d'organisation. Beaucoup de gens, certains avec de jeunes enfants, se sont déplacés aussi près du point de rencontre de l’AfD encadré par la police. Les plus proches ont grimpé sur chaque mât ou arbre à proximité et ont fait autant de bruit que possible, pas tout à fait capables de surpasser les amplis de l’AfD, mais assez fort pour faire entendre leur point de vue. Un grand nombre d'entre eux portaient des pancartes, de grands autocollants ou encore des tee-shirts avec des slogans disant « Bienvenue aux réfugiés », « Non au racisme », « Pas de fascistes à Berlin » et un large assortiment de réponses aux politiques anti-avortement et « familiales » homophobes de l'AfD. (Note personnelle : ma pancarte, « New Yorker against AfD and Racism », a reçu au moins mille sourires ou pouces en l'air, plus peut-être une centaine de demandes de photos.)

Mais l'opposition n'était pas seulement dans le Tiergarten. Un grand nombre de gens de théâtre, d'artistes indépendants et de musiciens se sont joints à une « Glorieuse manifestation » qui s'est déplacée d'un parc urbain du nord à travers la ville jusqu'à ce qu'elle atteigne et remplisse le côté est de la Porte de Brandebourg (près de l'ambassade des États-Unis), généralement remplie uniquement de touristes.  

Une organisation LGBTQ s'est réunie, séparément au début, puis elle a vite traversé le Tiergarten pour se joindre à la foule principale. Un autre contingent était « Les grands-mères contre la droite ». Il y avait un groupe de réfugiés et d'immigrés, défiant les fascistes tout en remerciant le « Berlin cosmopolite » pour sa solidarité. La place Bertolt-Brecht est devenue un deuxième lieu de rassemblement symbolique pour de nombreux antifascistes. En tout, treize organisations différentes se sont jointes pour dire non à l'AfD.

Crédits Photo : Judith Benda

Bataille de chiffres dans la rue… et d’idées dans les têtes

Combien y en avait-il d'un côté ou de l'autre ? Pour la foule de l'AfD, les estimations variaient de 2 000 à 5 000 mais tournaient autour de 2 500.

Et de notre côté ? Qui pourrait les compter ? En dehors des groupes organisés et des principaux lieux de réunion, il y avait tellement de gens qui se sont joints à eux pour ajouter leur voix ou leur présence. La police a compté 25 000 personnes ; d'autres estimations ont dépassé le cap des 70 000, et ce par un dimanche chaud et ensoleillé, alors qu'un grand nombre de Berlinois s'échappent d'habitude vers les rives des lacs ou leurs maisons d'été.

Il y a eu quelques affrontements mineurs lorsque des « autonomistes » masqués, comme ils se nomment eux-mêmes, vêtus de noir, ont tenté de percer les cordons de police pour attaquer physiquement la manifestation de l'AfD. Le gaz lacrymogène a été utilisé une fois et quelques-uns d'entre eux ont été arrêtés. Et lorsque les foules des deux côtés sont entrées en collision à la grande station de métro de la Friedrichstrasse sur le chemin du retour, il y a eu quelques bagarres, naturellement exagérées par les médias de droite. Mais c'était secondaire ; l'événement se voulait non-violent mais joyeux, imprégné de ce sentiment : « Cette fois, nous leur avons montré ! Ils ne reviendront pas de sitôt à Berlin ! »  

Mais tout en profitant pleinement de ce dimanche réussi, la plupart sont restés bien conscients que l'autre embranchement n'a pas disparu, et que la scène politique générale s’est déplacée vers la droite. Quelques-uns ont rappelé qu'en 1928, le parti nazi d'Hitler avait obtenu un peu plus de 800 000 voix. Deux ans plus tard, après la dépression, le total des voix avait grimpé à 6,3 millions, ce qui en faisait alors le deuxième parti le plus puissant. Trois ans plus tard, il s'était emparé du pouvoir et avait détruit l'opposition, brutalement et dans le sang, puis conquis la majeure partie de l'Europe. Dans un sondage du 28 mai, les sociaux-démocrates, bien que toujours en deuxième position après la CDU de Merkel, sont tombés à 17-18 %, tandis que l'AfD était à 13-14 %. Y aura-t-il une autre crise – ou une nouvelle dépression ?

Dans son discours à la Porte de Brandebourg, le chef de l'AfD, Alexander Gauland, a exposé ses plans d'avenir :

« Nous sommes ici parce que nous aimons notre pays et que nous ne l'abandonnerons pas… L'Allemagne est le pays de nos pères et de nos mères et nous voulons qu'elle reste comme elle était… Personne ne devrait penser que l'AfD disparaîtra. Nous restons et nous la défendrons contre la folie du multiculturalisme. Notre protestation se poursuivra et gagnera en force jusqu'à ce que l'AfD puisse prendre le pouvoir. Et cela marquera la fin de l'ouverture des frontières. »

Ça me rappelle deux citations. L'une, bien connue, est celle de Bertold Brecht sur le fascisme : « Le ventre d’où a surgi la bête immonde est encore fécond. » L'autre, également célèbre, est à nouveau de Yogi Berra, mais cette fois sans le sourire : « Ce n'est pas fini tant que ce n'est pas fini ! »

 

Victor Grossman, Berlin Bulletin no 146, 29 mai 2018.

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Crédit photo
Photo: Judith Benda (The Left)
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