Macron essuie une défaite annoncée à Berlin

Created by
Jérôme Chakaryan-Bachelier
Created
jeudi 17 mai 2018
Categories
Chapô
Au Humboldt Forum, le président Emmanuel Macron a fin avril essayé de faire valoir à la chancelière Angela Merkel ses propositions en matière de politique européenne. Or, devant le volontarisme du président français, tant en matière d'harmonisation fiscale que de politique de sécurité, s'accumulent un certain nombre d'obstacles ou de trompe-l'oeil. Emmanuel Macron sera-t-il amené à en rabattre, ou bien à faire sans, voire contre certains de ses partenaires européens?

Le 19 avril s'est déroulé une scène que nous avons déjà vue. Cette scène ressemble à un mauvais casting où l'acteur qui devrait avoir le rôle principal se retrouve à l’arrière-plan. À Berlin, c'est dans un bâtiment en construction que la chancelière allemande en exercice depuis 2005, Angela Merkel, a décidé de recevoir le quatrième président français en exercice. Dans ce bâtiment, le Humboldt Forum, qui accueillera un musée ethnographique montrant des œuvres parfois volées, la poussière et les échafaudages font partie du décor de ce nouveau Berlin où les projets pharaoniques financés à coups de milliards d'euros fleurissent, symbole d'une Allemagne qui continue de reconstruire son influence au XXIe siècle. Le Humboldt Forum se dresse dans un lieu riche en histoire. À cet emplacement, il y a quelques années, se situait un terrain vague où se déroulaient manifestations et concours de bonshommes de neige. À quelques mètres de là, sur un bâtiment à l'architecture soviétique, un balcon reconstruit à l'identique fait figure de curiosité architecturale. Ce balcon est une réplique de celui du château de Berlin où Karl Liebknecht proclama la République socialiste libre le 9 novembre 1918. De l'autre côté de la Spree, siègent deux grandes statues de Karl Marx et son ami Friedrich Engels, face à ce qui fut le palais de la République de l'ex-RDA (République démocratique allemande). Construit entre 1973 et 1976, ses murs contenaient de l'amiante et un passé marxiste-léniniste qu'il fallait détruire. Ce fut fait entre 2006 et 2008, après moult débats entraînant la décision de reconstruire le château de Berlin détruit lors de la seconde guerre mondiale. Ce château aux dimensions colossales fut la résidence des rois de Prusse jusqu'à l'effondrement de l'empire en 1918 et la déclaration de la République sur son balcon.

Le vœu pieux de l’harmonisation fiscale

C'est dans ses murs qu'allait se dérouler ce nouveau court métrage du couple franco-allemand. Emmanuel Macron avait essayé en un an de changer ce scénario déjà écrit, mais le président n'avait ni la stratégie, ni l’influence, ni la cohérence politique pour changer le cours de l'histoire. À la Sorbonne le 26 septembre 2017, puis au Parlement européen le 17 avril, Emmanuel Macron a essayé de fixer les contours de ses désirs, dont la plupart resteront lettre morte. Si au niveau national le fait de ne s'appuyer sur aucun parti politique existant a été analysé comme une raison de son succès, au niveau européen le fait que la République en marche ne trouve pas d'allié est clairement handicapant pour l'exécutif. Si Emmanuel Macron met en garde dans plusieurs de ses discours sur le danger des gouvernements autoritaires, il en oublie les causes, comme je le décrivais en février dernier. Les politiques qu'il mène lui-même sur le plan intérieur sont celles qui entraînent la montée de l'extrême-droite et sa radicalisation. Encore plus si on applique certaines de ses propositions comme le durcissement de l'accueil des réfugiés. L'incohérence politique devient encore plus criante lorsqu'il déclare : « Il faut aller plus loin et construire un projet de convergence fiscale et sociale » pour créer une europe qui « protégerait mieux ». Discours incroyable venant d'un président qui en un an aura réduit les impôts sur les plus riches comme aucun gouvernement de droite n’avait osé le faire, tout en retirant une quantité de filets de protection aux classes les plus fragiles. En dérégulant le marché du travail pour privilégier les accords d'entreprises, la course au moins-disant social entraînera une explosion des inégalités. La disparition des contrats aidés a jeté des milliers de personnes dans une précarité qui ne cesse d'augmenter, alors que les diminutions d'impôts sur les 10 % les plus riches s'élèvent à 24 milliards d'euros.

Quelle crédibilité donner aux propos d'Emmanuel Macron lorsqu'il déclare vouloir protéger les citoyens européens des « aléas du marché et [des] grandes crises ». L'histoire de la « convergence fiscale et sociale » a commencé pour la plupart d'entre nous avant même notre arrivée dans ce monde. La proposer aujourd'hui, sans stratégie digne de ce nom, est être soit amnésique, soit incompétent, soit malhonnête, ou bien les trois à la fois. Lionel Jospin, en campagne pour les législatives en 1997, déclarait qu'il renégocierait le traité d'Amsterdam si celui-ci ne contenait pas d'harmonisation fiscale et sociale. François Baroin et François Hollande  essaieront à leur tour, l’un après l’autre de mettre en place cette harmonisation fiscale que tout le monde appelle de ses voeux depuis des décennies. Dès le traité de Rome, en 1957, en effet, la question de cette harmonisation était abordée:

« Article 117. Les États membres conviennent de la nécessité de promouvoir l’amélioration des conditions de vie et de travail de la main-d’œuvre permettant leur égalisation dans le progrès. Ils estiment qu’une telle évolution résultera tant du fonctionnement du marché commun, qui favorisera l’harmonisation des systèmes sociaux, que des procédures prévues par le présent Traité et du rapprochement des dispositions législatives, réglementaires et administratives. »

Il n'en fut rien, bien au contraire. La création monétaire passant à la trappe de toute décision démocratique, la fin du contrôle des changes et du mouvement des capitaux ajoutés au pacte de stabilité et de croissance (comprendre ici d’austérité), seul reste aujourd'hui comme unique et seule mesure possible l'ajustement des salaires. Et c'était bien ça l'objectif lorsque l'on voit le mouvement des délocalisations vers les pays de l'Est accompagnées de l'élargissement de l'Union européenne. Aujourd'hui l'Allemagne n'est plus qu'une usine d'assemblage de pièces fabriquées dans les anciens pays de l'Union soviétique. Lorsque Angela Merkel parle aux chefs d'États des pays fondateurs de l'Union européenne de la nécessité de flexibiliser le marché du travail pour être compétitif, il n'est pas question de s'aligner sur les standards allemands, mais sur ceux des Polonais, Bulgares et Roumains pour augmenter les bénéfices des entreprises allemandes dont elle est la représentante. Un alignement par le bas, pas par le haut. Les différents chefs d'États qui s'attaquent aux droits fondamentaux étaient des alliés lorsqu'il fallut en finir avec l'Union soviétique dans les années 1990. Ils ne siègent pas ensemble au Parlement européen par hasard. Alors comment croire un seul instant que la convergence fiscale et sociale aura lieu ces prochaines années lorsqu'on observe le rapport de force aujourd'hui et celui de l'époque de Lionel Jospin où 13 membres de l'Union européenne sur 15 étaient dirigés par des sociaux-démocrates ? Le projet européen ne peut être porté que par des forces conservatrices et réactionnaires tant il porte en lui de politiques profondément inégalitaires. L’arrivée au pouvoir et la montée des partis d’extrême-droite en Europe est de ce point de vue logique, et ce sont probablement eux qui défendront l’Union européenne dans quelques années. L’abandon de la sortie de l’euro par le Front national et de l’Alternative für Deutschland, qui avaient fait de cette mesure leur cheval de bataille, est à percevoir dans une stratégie d’ensemble des grandes entreprises capitalistes et des classes supérieures qui ont bien compris le danger de voir des forces de gauche arriver au pouvoir pour mettre en place des politiques d’harmonisation sociale et fiscale.

Euro, universités et défense : obstacles et trompe-l’œil

L'une des autres propositions sur l'Union européenne concerne la question de l'euro. Une nouvelle fois, la méconnaissance de la scène politique allemande pose question sur les compétences d'Emmanuel Macron. Il déclare vouloir un « budget commun […] pour développer nos biens communs […], la sécurité, la protection face aux migrants, la transition numérique, la transition écologique, une vraie politique de développement et de partenariat ». On peut déjà se poser des questions sur l'ordre des priorités, « sécurité » et « protection face aux migrants » (et non, notons-le, face au terrorisme) étant le fond de commerce de l'extrême-droite, et passant visiblement avant la transition écologique. Il poursuit à la Sorbonne en disant vouloir un « pilotage fort par un ministre commun et un contrôle parlementaire exigeant ». C'est à dire un abandon total du contrôle démocratique des États de leurs politiques économiques. On sait très bien que lorsque la chancelière fait allusion à des compromis futurs, c'est bien pour noyer ce genre de sujets, comme lors de la conférence de presse au château de Berlin face à un Macron livide qui a déjà compris la réponse. Car comment croire que les représentants politiques du patronat allemand (Verts, SPD, FDP, CSU-CDU) pourraient soumettre les bénéfices de leurs entreprises aux aléas des votes des citoyens européens ? C'est ne rien comprendre aux soixante dernières années de la construction européenne. Le nouveau ministre social-démocrate Olaf Scholz a déjà annoncé la couleur de sa politique en nommant au poste de secrétaire d'État en charge de l'Europe et des marchés financiers un co-président de la banque Goldman Sachs, et en reconduisant l'administration de son prédécesseur, le très droitier Wolfgang Schäuble. Il a d'ailleurs rappelé de façon glaciale que « le ministre des finances allemand est toujours le ministre des finances allemandes ». Quant aux représentants de l'Union (CSU-CDU), on reste sur le fait que « les Français ne veulent que notre argent » ou des propos forts diplomatiques du même genre de la part du vice-président du groupe parlementaire au Bundestag, Alexander Dobrindt qui déclare « ne pas faire du bonheur personnel de M. Macron son programme politique ».

D'autres idées seront certainement acceptées par l'Allemagne, car c'est bien là-bas et nulle part ailleurs, que les décisions se prennent. Celles reconnaissant les diplômes ou bien les universités européennes seront vraisemblablement validées. Les listes transnationales, elles, ont déjà été rejetées. Pour la taxation des géants numériques ou des transactions financières, ce n'est pas de l'Allemagne que viendra le blocage. Jamais les pays membres pratiquant l'évasion fiscale n'accepteront de telles mesures, et puisqu'il faut l'aval de tous les pays membres, ces mesures finiront dans la corbeille.

Reste la défense incluant la création d’« une police européenne des frontières » qui pose question puisque celle-ci existe déjà. Frontex a pour mission depuis 2016 le contrôle et la gestion des frontières extérieures de l'espace Schengen. Pour la question d'une « doctrine commune » de défense, et on voit mal les militaires bulgares ou grecs être envoyés en Afrique défendre les réserves d'uranium d'Areva ou autres ports commerciaux de Bolloré.

Quant à la question de la souveraineté européenne, belle idée en perspective, elle ne peut être possible qu'à travers des principes de solidarité et démocratique. Or, comme nous venons de le voir, ce principe n'est aucunement la priorité d'Emmanuel Macron dans sa politique intérieure, et la politique économique européenne depuis sa création va dans le sens contraire de la solidarité, avec la « concurrence libre et non faussée » sacralisée par les traités.

De l’échec programmé au plan B ?

Arrive maintenant la question de savoir ce qu'Emmanuel Macron a prévu en cas de refus sur ses nombreuses propositions. C'est dans l'interview du président par Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin que ce grand stratège nous dévoile son plan : « Je crois en une Europe souveraine […], une Europe qui protège des grandes transformations » ; « nous avancerons avec ceux qui voudront bien avancer. Ceux qui ne suivront pas, il faudra qu'ils acceptent d'être aux marges de l'Europe. Mais nous ne pouvons pas accepter de renier nos principes ou notre ambition. » Voilà qui n'est pas sans rappeler la stratégie de la France insoumise, à la grande différence que cette dernière a une cohérence idéologique et des partenaires au niveau européen pour créer ce rapport de forces inévitable. Sa compréhension de l'impasse européenne n'est autre qu'un constat de la nécessité de construire des alliances hors des traités européens, et donc d'en sortir. Bien évidemment Emmanuel Macron n'en fera rien, car la classe sociale qui l'a élu ne le suivra jamais sur cette voie. L’Union européenne telle qu’elle s’est structurée n’a été depuis sa création qu’un outil contre-révolutionnaire pour détruire les droits conquis par les classes ouvrières. L’apparente (feinte ?) méconnaissance d’Emmanuel Macron de l'histoire et de la sociologie de l’UE pose question, et ne permet pas  d'imaginer sérieusement un parcours autre que celui finissant dans le fossé. Restera alors aux peuples européens à provoquer le choc politique nécessaire pour permettre la résurgence d'un destin commun en toute souveraineté. Sortir des traités de concurrence commerciale, fiscale, salariale, pour refonder l’Union sur une communauté d’intérêts.

Jérôme Chakaryan-Bachelier

 

BLOG COMMENTS POWERED BY DISQUS
Crédit photo
Terrain sur lequel, en 2011, la construction du Humboldt-Forum était prévue, sur l'emplacement de l'ancien Palais Royal. Source: Wikimedia Commons.
Top