Arménie, l’insurrection du peuple restaure la démocratie

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Gayané Melkom Melkomian
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mercredi 9 mai 2018
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Le 8 Mai 2018, lors d’un nouveau vote à l’Assemblée nationale Nikol Pachinian, journaliste et ancien prisonnier politique, a été élu premier ministre grâce aux voix du Parti Républicain du premier ministre démissionnaire Serge Sargsian. Cette élection pourrait être un cadeau empoisonné puisque M. Pachinian ne dispose d’aucune majorité pour gouverner. Néanmoins, au vu du contexte international, la réussite d’un mouvement populaire non violent, qui nettoyait les rues au balai après chaque manifestation, ne peut être qu’une source d’inspiration par son abnégation et un certain romantisme. Europe Insoumise a décidé de donner la parole à une activiste arménienne.

Gayané Melkom Melkomian est avocate en Arménie. Elle est titulaire d'un master de droit de l’Université française en Arménie (université Jean Moulin, Lyon III) et de l’université McGill. En 2010, elle a fondé l’initiative citoyenne « Cette ville nous appartient » et s’est impliquée dans divers mouvements populaires. Elle est l’un des membres fondateurs de la rédaction du journal en ligne Political Discourse (diskurs.am) fondé en 2013 à Yerevan, et travaille également comme traductrice d’articles sur l’économie politique et les sciences politiques. Political Discourse a été conçu comme une plateforme d’échange et de développement de pensées politiques afin de s’opposer à l’ambiance de centralisation extrême du pouvoir politique et des ressources économiques en Arménie, où les médias sont également monopolisés. Political Discourse s’engage à garantir son indépendance vis-à-vis des partis politiques, des intérêts d’affaire et des institutions religieuses. Le journal recherche des alternatives sociales, économiques et politiques en dehors des systèmes existants et de la pensée mainstream en Arménie. En 2017, Political Discourse a publié le livre Économie politique, une compilation en arménien d’articles d’économie politique, premier de son genre en Arménie.

1. Pouvez-vous nous expliquer le contexte qui a présidé à la démission du premier ministre ? Comment comprenez-vous ces évènements ainsi que le vote du 1er mai à l’Assemblée nationale ?

M. Serge Sargsian, le premier ministre démissionnaire, a été président de la République d’Arménie pendant dix ans. Avant cela, il avait occupé pendant des années des postes clefs au gouvernement tels que ceux de premier ministre, de ministre de la défense et bien d’autres encore. Il a commencé son premier mandat en 2008 au lendemain d’élections très disputées qui furent suivies de mouvements de protestation massifs. Ces mouvements ont abouti à des confrontations violentes dont le bilan fut très lourd : 10 morts, de nombreux blessés, et des centaines d’arrestations suivies de condamnations à des peines de prison.

En 2015, alors qu’il était encore président, la Constitution du pays a été modifiée par référendum. Cette réforme a doté le pays d’un régime proprement parlementaire, par opposition au régime précédent, semi-présidentiel. Cela a permis à M. Serge Sargsian de se présenter au poste de premier ministre en 2018, poste dont les attributions sont aujourd’hui plus larges que celles précédemment dévolues au président de la République, et ainsi de contourner la limitation à deux mandats consécutifs qu’imposait la précédente Constitution.

Avec une émigration forte, une corruption endémique et des problèmes socio-économiques importants, cette candidature à un mandat de plus à la plus haute position du pays a provoqué une grande colère. Elle a été perçue comme le règne antidémocratique d’un homme sur le pays et a rencontré l’opposition de groupements citoyens et associatifs et du parti d’opposition Contrat civil (parti aujourd’hui membre d’une coalition d’opposition dénommée Alliance “Issue”/Yelk, qui dispose de 9 sièges à l’Assemblée nationale, NDLR). Ensemble, ils ont organisé l’opposition sous le slogan « Un pas en avant, rejetez Serge ! » et des manifestations massives ont suivi contre ce qui serait devenu dans les faits un troisième mandat pour M. Sargsian. En dépit des protestations, le Parlement l’a tout de même désigné premier ministre, ce qui n’a fait qu’encourager et renforcer la résistance et a provoqué une soudaine augmentation des actes de désobéissance civile – marches, blocages et meetings. Cette désobéissance civile non violente, devenue générale, a finalement poussé M. Serge Sargsian à la démission le 23 avril, après l'échec des tentatives pour apaiser la situation.

À la suite de ces évènements, la colère du mouvement s’est rapidement tournée vers le Parti républicain, au pouvoir sans discontinuer depuis une vingtaine d’années, ce qui a compromis les chances de la candidature de son successeur probable: le vice-premier ministre en exercice, M. Karen Karapetian. Le mouvement de désobéissance civile prenant toujours plus d’ampleur, la coalition d’opposition Yelk proposa officiellement la candidature de son chef, M. Nikol Pachinian, qui était entre-temps également devenu l’un des principaux animateurs du mouvement, et alors désigné comme candidat populaire par la rue. Le Parti républicain, conscient de l’impossibilité de faire élire qui que ce soit à ce poste, compte tenu du mouvement en cours, décida de ne pas soumettre de candidature. M. Pachinian se trouvait donc seul en course. Cependant, le Parti républicain, qui dispose toujours de la majorité absolue au Parlement, n’avait pas l’intention de se faire ainsi damer le pion : la candidature de M. Pachinian fut donc rejetée après de longues heures d’une audition méticuleuse. Cette décision provoqua une grande déception dans le pays. Le candidat malheureux appela une nouvelle fois l’ensemble du pays à la désobéissance civile le lendemain. L’appel fut entendu et suivi d’une journée de mobilisation si importante que l’ensemble du pays en fut paralysé, avec la majorité des rues et les principaux axes du pays bloqués (même l’aéroport pendant quelques heures), ainsi que des grèves massives dans les bureaux, les écoles et les universités.

2. Selon vous, la gestion de la guerre de quatre jours avec l’Azerbaïdjan a-t-elle été un facteur de la chute de M. Serge Sargsian ?

Pour une partie de la population, la gestion de la guerre a été un facteur déterminant , cependant, je ne dirais pas qu’il s’agit de la principale raison du mécontentement à son encontre et envers son parti politique (le Parti républicain, NDT). Sa popularité, avant comme après la guerre, était faible en raison d’une émigration élevée, de la concentration des pouvoirs, des inégalités sociales et économiques, etc.

3. Au vu du nombre important d’Arméniens ayant pris part au mouvement de protestation et de la gravité des fraudes électorales constatées pendant les dernières élections, la crédibilité du Parlement est-elle un des problèmes centraux pour l’opposition ? Que pouvez-vous nous dire du parcours, de la carrière politique de M. Pachinian ?

La crédibilité du Parlement est une question centrale pour beaucoup de figures de l’opposition et pour une grande partie des citoyens. Cependant, le parti de M. Pachinian et la coalition d’opposition à laquelle il appartient ont déclaré d'emblée que la composition actuelle du Parlement reflétait globalement les résultats sortis des urnes, ce qui revenait à en reconnaître la légitimité. Cette position est partagée par la majorité de la classe politique et même par une partie des citoyens qui considèrent qu’un vote, même conditionné par des structures de clan ou des pots-de-vin, reste malgré tout une expression valide de la volonté populaire. Ils estiment que ces facteurs n’influencent pas significativement la légitimité du parti ou de l’élu s’y livrant.

Je suis en désaccord complet avec ce point de vue. Ces pratiques ont été longtemps tolérées en silence voire encouragées pendant des années. La classe dirigeante s’est abstenue de former les citoyens à ce que devraient être des élections vraiment libres et vraiment justes. Cette classe a ensuite tiré de grand bénéfices d’un système qu’elle avait elle-même laissé prospérer : un système où les citoyens ne sont pas conscients de l’importance de leur vote et où ils ne voient pas de corrélation entre leurs votes et la situation politique et socio-économique du pays.

À l’heure actuelle, je dirais que les derniers évènements, le nombre de personnes dans la rue et le nombre de ceux qui les soutiennent démontrent clairement que le problème du manque de légitimité du Parlement est un problème sérieux.

4. Quelle est la stratégie de l’opposition pour la prochaine élection du premier ministre à l’Assemblée nationale ?

L’opposition a annoncé qu’elle boycotterait activement les prochaines élections parlementaires si M. Pachinian n’était pas élu premier ministre (ce qui conduirait à la dissolution automatique du Parlement, suivie de nouvelles élections dans un délai de 30 à 45 jours). De l’autre côté, le Parti républicain, qui dispose à lui seul d’assez de sièges pour approuver ou rejeter la candidature de M. Pachinian, a indiqué indirectement qu’un nombre suffisant de ses membres voteraient pour M. Pachinian puisqu’il a annoncé que l’Arménie aurait un nouveau premier ministre le 8 mai (NDLR : en effet, le 8 mai, quelques jours après la conduite de cette entrevue, le Parlement arménien a annoncé l’élection de M. Pachinian au poste de premier ministre).

5. Au sein des anciens pays membres de l’Union soviétique, l’opposition de gauche n’existe pratiquement pas. Comment expliquez-vous cet état de fait et pouvez-vous faire un « état des lieux » de la gauche en Arménie ?

En premier lieu, il me faut souligner qu’après la chute de l’Union soviétique et la formation du nouvel État-nation,  tout ce qui pouvait se rapporter à la gauche et tout ce qui  était lié, même de loin, au gouvernement précédent est resté un tabou. En second lieu, nous nous devons de pointer la dévaluation globale de toutes les idéologies en elles-mêmes (quel que soit le bord politique d’où elles proviennent, NdT). Une grande portion de la population, et les politiciens avec elle, prétendent ne suivre aucune idéologie.

Un bon exemple de cet état de fait, qui illustre bien la négligence dont fait l’objet la chose politique en Arménie, est la question posée par un député de droite à M. Pachinian pendant son audition au Parlement. La formulation de la question accusait indirectement M. Pachinian de « libéral occidental », ce qui serait, a-t-il dit, un encouragement aux minorités sexuelles, à un féminisme vulgaire, etc. M. Pachinian, en réponse, déclara que « l’ère des -ismes est révolue ». Les mots de la politique sont détournés du sens qu’ils sont supposés posséder et ainsi transformés en simples outils de propagande.

Malgré tout, ces dernières années, nous avons vu la résurgence d’une pensée de gauche en Arménie, ce qui, je suppose, est surtout une réaction vis-à-vis de l’extension du capitalisme en Arménie et aussi au manque de pensée politique alternative au sein du pays.

6. Que pensez-vous de l’influence de la Russie sur les politiques internes et régionales que mène l’Arménie ? La Russie est-elle un facteur de stabilité ou plutôt un facteur de déstabilisation pour le pays ?

Je dirais que la Russie agit comme n’importe quelle autre puissance de rang mondial ; elle essaye de tirer parti au maximum des situations et des conflits qui touchent, de près ou de loin, ses propres intérêts. Ainsi, il est impossible de dire que la Russie est toujours un facteur de stabilité comme il est impossible de déclarer l’inverse. Chaque situation est unique et devrait faire l’objet d’une analyse propre. Dans le cas particulier qui nous occupe, la question est purement interne. Les déclarations de Nikol Pachinian ont toujours été particulièrement claires sur le sujet : il ne s’agit pas de modifier quoi que ce soit dans les relations extérieures qu’entretient actuellement l’Arménie, et la Russie restera notre principal partenaire stratégique. Au vu de ces déclarations, il semble que la Russie ait choisi de rester plus ou moins neutre, étant donné que ses intérêts ne sont en rien menacés. Par ailleurs, vu la popularité du mouvement qui s’étend aujourd’hui à l’ensemble du pays, une intervention ouverte en faveur du Parti républicain ou d’un candidat en particulier aurait très facilement pu se retourner contre elle.


Entrevue conduite en anglais auprès de Mme Gayané Melkom Melkomian et traduite par Bruno Dastillung de l'équipe d'Europe insoumise.

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Crédit photo
The curtain of the State Drama Theater of Armenia -Martiros Sarian (Domaine public américain - WikiArt)
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