La presse et la gauche: le cas Corbyn

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Pierre Yves Bosché
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dimanche 8 avril 2018
Chapô
Entre la gauche et la presse, les tensions ne datent pas d'hier. Dans toute l'Europe, les figures de proue de la gauche radicale font l'objet des mêmes traitements mêlant discours tronqués, montages visuels infamants et diffamation. Le cas de Jeremy Corbyn, leader du Parti travailliste britannique, est exemplaire.

Décidément, les rapports entre la gauche et la presse ne sont pas de tout repos en Europe. Après le montage-bidonnage de France 2 sur le meeting de Mélenchon et le déni en direct du responsable du service politique,  après les montages ignobles du très sérieux groupe de presse Europa Press et Antena 3 sur Podemos et Pablo Iglesias, voilà que Jeremy Corbyn se fait repeindre en cosaque léniniste par le programme politique Newsnight de la BBC

L’événement a fait beaucoup de remous outre-Manche, car si les caricatures grossières du leader du Labour Party sont le lot quotidien de journaux ultra conservateurs tels que le Daily Mail ou The Sun, la BBC représentait jusqu’à présent pour beaucoup le journalisme qui a su garder une certaine forme de classe, qui est rigoureux, pertinent et incisif sans tomber dans le sensationnalisme.

Mais le contexte toxique aux relents de Guerre froide dans lequel l’affaire Skripal a plongé le Royaume-Uni, et avec lui une grande partie du monde occidental, semble avoir fait perdre tout sens de la mesure à la BBC. Dans une interview hallucinante sur la populaire chaîne Youtube LBC, le journaliste de la BBC John Sweeney refuse de présenter des excuses et justifie ce traitement… par l’attitude de la Russie, en reprenant les éléments de langage du gouvernement May. Tout ceci malgré le fait que, côté argumentation pour le gouvernement conservateur emmené par l’inénarrable Boris Johnson, le document officiel justifiant l’accusation de la Russie manquait cruellement d’éléments factuels.

Pourtant Corbyn avait simplement appelé à une attitude plus mesurée jusqu’à la fin de l’enquête, ce qui allait s’avérer judicieux... Car en début de semaine, patatras. Le responsable de l’enquête scientifique britannique confirme ce que des scientifiques ayant participé à sa création du temps de l’Union soviétique avaient déjà pointé : si le poison utilisé est bien le Novitchok, rien ne permet de démontrer que l’origine du poison est la Russie, et n’importe quel pays utilisant des armes de destruction massive a les moyens de le fabriquer.

Devant cette embarrassante nouvelle et les contorsions du Foreign Affairs Office pour ne pas se couvrir de ridicule, on pourrait s’attendre à ce que Jeremy Corbyn soit enfin réhabilité dans les médias. Mais avec un timing digne d’un mauvais feuilleton télé, une vieille polémique est retombée sur le leader des travaillistes, à quelques semaines des élections locales : on l’accuse d'antisémitisme et d’être trop indulgent envers l’antisémitisme dans le Labour. Le problème est réel en ce qui concerne la seconde partie, et il est clair que Corbyn a commis plusieurs maladresses à ce sujet par le passé, ce qui l’a mis avec son entourage dans une situation très difficile, toute cette polémique ayant été largement reprise dans tous les médias.

 Le Sunday Times a même été jusqu’à aller chercher les commentaires facebook des groupes de soutien à Corbyn, dans un article sobrement intitulé : « Exposed : Jeremy Corbyn’s hate factory ». On imagine aisément le florilège d’horreurs qu’une enquête sur les commentaires des groupes Facebook de soutien au parti conservateur ne manquerait pas de déterrer, mais on attend encore l’article du Sunday Times à ce sujet.

Et peu importe au final si plusieurs accusations reprennent le discours de l’extrême-droite pro-israélienne, notamment sur le fait que Corbyn a rencontré le groupe juif d’extrême-gauche Jewdas ; ou si, en matière de discours et gestes haineux, homophobes et transphobes, racistes et antisémites le camp adverse des Tories a un pedigree impressionnant – on pense aux soirées costumées sur le thème du nazisme. Mais quand c’est un député conservateur qui porte un uniforme SS, c’est une « maladresse » car c’est « légal de l’acheter et de le porter au Royaume-Uni (sic) », ainsi que l’aurait déclaré l’intéressé. Allez comprendre.

Pierre Yves Bosché

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