Le contrôle des armes à feu dans l'ancienne Allemagne de l'Est

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Victor Grossman
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mercredi 4 avril 2018
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Chapô
Le contrôle des armes à feu est un enjeu non seulement de sécurité et de société, mais aussi d'organisation politique. Victor Grossman se souvient d'une époque et d'un lieu, en RDA, où le contrôle des armes à feu, pour les activités de chasse, n'était pas considéré comme une privation de liberté individuelle, mais comme une règle indispensable au bien-être de tous.

Werner, mon beau-frère était un chasseur passionné. Il a vécu en Allemagne de l’Est (République démocratique d'Allemagne, RDA) jusqu'à sa mort. J'y ai vécu aussi pendant de nombreuses années, et d’ailleurs c’est là qu’il m'emmenait parfois avec lui à la chasse. J’avais exprimé de façon claire mon dégoût à l’idée de tuer un cerf, cet animal majestueux. Quant aux sangliers, que beaucoup jugent répugnants, l’idée de les tuer ne m'enchantait guère non plus. Je l’accompagnais néanmoins,  par curiosité d’une part, et d’autre part pour pouvoir observer les oiseaux tandis qu'il guettait le gibier.

Dès qu’il s’agissait de repérer des animaux en train de brouter au loin, Werner avait un oeil de lynx. Il maniait son arme à feu avec une aisance redoutable, tout comme les mots qu’il choisissait pour essayer de me convaincre que la chasse, aussi mortelle et sanguinaire qu’elle soit, était une nécessité. Sans prédateurs naturels (jusqu'à la réintroduction récente de quelques loups) les cerfs et les biches seraient en surnombre et ruineraient de grandes zones boisées, tandis que les sangliers, qui se reproduisent rapidement, anéantiraient les champs de pommes de terre. Les hommes devaient réguler leur nombre, insistait-il. Cela ne justifiait pas les méfaits des excités de la gâchette qui tiraient sur tout ce qui bouge, mais cela justifiait en revanche, affirmait-il, une meilleure gestion des populations animales.

J'imagine que ce type de raisonnement rendrait fous les végétariens et les végans, et je me garderai d'en discuter. Mais l'aspect qui m'intéresse, c'était un système que d’aucuns verraient comme une atteinte aux libertés tout à fait typique d'un régime communiste. À l’époque, les armes et les munitions étaient strictement contrôlées. On gardait les fusils à l’intérieur des clubs de chasse, loin de leurs propriétaires, la plupart du temps sous la responsabilité des gardes-forestiers et de leur domaine. Pour obtenir leur permis de chasse et devenir membres d’une association, les chasseurs devaient suivre des cours et passer des examens pour être en mesure d’identifier les animaux, d’éviter toute cruauté ou négligence inutile, de tirer convenablement – le tout accompagné de quelques rituels traditionnels réservés autrefois à la noblesse et aux hommes riches. On venait chercher son fusil, puis on le ramenait selon un calendrier bien spécifique qui indiquait quels animaux on pouvait chasser à quelle saison, et quels animaux on ne pouvait pas chasser du tout. Les animaux malades, pas de problème, mais pas touche aux faons ou aux laies et aux marcassins. Les règles étaient strictes ; on devait être capable de justifier de chaque coup de fusil, qu’il ait atteint sa cible ou pas !

Des règles sensiblement équivalentes étaient en vigueur dans les clubs de tir. Le permis ainsi que des cours de tir étaient exigés ; on ne rapportait pas les armes à la maison mais on les laissait au club. Quant aux munitions, elles étaient rationnées et on devait être en mesure de rendre compte de leur utilisation.

Ainsi, oui, il s’agissait bien d’une certaine forme de restriction de liberté, et celle-ci ne trouvait pas son explication seulement sur le plan sportif ou sur celui du respect de la forêt et des animaux, mais également sur le plan politique : aucune arme non autorisée ne devait se retrouver dans des mains belliqueuses.

Cela vient nous rappeler les raisons, diamétralement opposées, pour lesquelles certains Américains s’opposent à tout contrôle ou à toute restriction visant les armes à feux – même les fusils d'assaut qui pourtant ne sont pas achetés pour la chasse ou le tir en club ou même pour se défendre contre d’éventuels cambrioleurs. Quand de farouches supporters de la NRA brandissent des affiches qui clament haut et fort : « Les AR 15 nous émancipent », on devine facilement le public-cible de ce genre de messages et la réalité qui se cache derrière ces paroles. Et en effet, les armes ne sont pas seulement destinées aux cerfs, aux faisans, aux cibles de tir ou aux personnes dotées d’un uniforme.

Alors oui, toutes ces règles, qui venaient encadrer l’utilisation des armes de chasse de Werner, venaient aussi restreindre ses libertés (il n'existait pas de deuxième amendement, bien sûr) mais elles témoignaient surtout d’une volonté d’éviter les morts par balles et toutes ces tueries de masse, qu’elles aient lieu dans une école ou ailleurs ; une volonté d’éviter toute effusion de sang, même lors d'un changement de régime comme cela s’est produit en 1989-1990.

Les règles étaient-elles trop strictes ? Mon beau-frère, ce passionné de chasse, ne s’est jamais plaint ne serait-ce qu’une seule fois de cet encadrement (qui ne s’applique plus d’ailleurs aujourd’hui). En l'occurrence, c’était un enseignant et il n’a jamais rêvé de posséder une arme dans sa salle de classe. Son décès, à l’âge de 65 ans, n’a rien à voir avec un accident de chasse mais vient, cela ne fait aucun doute, de son addiction à la cigarette… qui ne souffrait alors d’aucun encadrement. N’étant ni chasseur, ni amateur de tir, ne fumant pas et n’étant plus à l’école, je me garderai de tout jugement.

 

Victor Grossman, Berlin Bulletin no 143, 25 mars 2018, traduit par la rédaction.

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Crédit photo
Gustave Courbet, L'hallali du cerf, 1867, huile sur toile, musée des beaux-arts de Besançon. Source : Wikimedia Commons
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