Brésil : la vie des femmes noires et marginalisées mise en danger

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Kristina Hinz
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jeudi 4 juillet 2019
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La nouvelle législation sur les armes et les mesures de sécurité publique au Brésil risquent d'augmenter le nombre de morts par armes à feu et la violence policière, particulièrement à l'encontre des femmes noires et des habitants des bidonvilles.
 
Au Brésil, l'approche militariste de la sécurité publique a systématiquement contribué à la persécution des civil·e·s lors d'opérations armées, et se justifie par la rhétorique guerrière du « c'est nous ou eux » lorsque qu'il s'agit de lutter contre le trafic de drogue. Le gouvernement de Bolsonaro a introduit plusieurs modifications à l'actuelle législation sur la sécurité intérieure qui sont susceptibles de porter les niveaux de violence contre les femmes noires et les résident·e·s de favelas, déjà alarmants, à des niveaux records. Ces mesures se résument a deux changements importants dans la législation existante : la flexibilisation des pré-requis légaux pour acquérir des armes a feu, mise en place par deux décrets présidentiels, et la réduction des peines pour les agents de sécurité ayant commis des excès, présentée dans le contexte d'un paquet de mesures pour la sécurité intérieure, qui est en cours d'examen au Parlement brésilien. 
 

La flexibilisation de la législation pour l'acquisition et le port d'armes à feu

 
L'assouplissement de la législation sur les armes était un des piliers de la rhétorique de Bolsonaro pendant la campagne électorale. Ce fut l'une de ses premières actions suite à son entrée en fonction : lancer un décret présidentiel permettant à tout·e citoyen·ne de plus de 25 ans d'acquérir légalement jusqu'à quatre armes à feu, du moment qu'il ou elle n'a pas de casier judiciaire, dispose d'un emploi stable, possède une adresse fixe et la capacité technique et psychologique de l'usage d'une arme à feu. 
 
Non seulement la protection des femmes n'est pas une priorité des nouvelles mesures sécuritaires de Bolsonaro, mais ces mesures risquent de mettre encore plus en danger qu'aujourd'hui la vie des plus marginalisées.
 
Avec le décret du 7 mai, ce ne sont pas seulement les modalités d'acquisition qui seront assouplies, mais aussi les conditions du port d'arme. Selon le nouveau texte, au delà des collectionneurs d'armes, tireurs sportifs et chasseurs, le port d'une arme chargée sera autorisé pour les avocats, les conducteurs de poids-lourds et pour les élus (des élus municipaux jusqu'au président) dans l'exercice de leurs fonctions.
 

Le paquet législatif anti-criminalité et la diminution des pénalités pour les abus commis lors d'opérations armées

 
En plus des changements dans la législation des armes à feu, le ministre de la justice Sergio Moro a présenté son paquet législatif soi-disant « anti-criminalité » en février, avec des propositions de modifications de 14 lois concernant la sécurité intérieure et la criminalité. À présent examiné par le parlement brésilien, le nouveau projet de loi inclut des modifications de la pénalisation des « abus en cas de légitime défense », qui renforcent l'immunité des policiers en matière de violences ou d'homicide.
 
L'actuelle législation définit la légitime défense comme la possibilité d'utiliser la coercition afin de « s'opposer à une agression illégale, en cours ou imminente ». Selon la nouvelle proposition de loi, n'importe quel agent de sécurité qui « évite une agression illégale et imminente selon son droit, lors d'un conflit armé ou dans le risque imminent d'un conflit armé » est en situation de légitime défense. Cette formulation laisse le champ libre aux juges non seulement de diminuer les peines encourues pour usage abusif de la force durant des opérations armées, mais pourrait aussi accroître l'impunité des bavures policières.
 

Noire, pauvre et « des favelas » : le profil spécifique des femmes victimes de violence au Brésil

 

Bien que la nouvelle politique de sécurité de l'administration Bolsonaro représente un danger pour la vie des femmes en général, on peut s'attendre à ce qu'elle expose à la violence les femmes qui représentent déjà aujourd'hui la plus grande part des décès liés aux armes à feu et à des abus policiers : les femmes noires et les résidentes des favelas. Entre 2006 et 2016, plus de 60 % de toutes les femmes assassinées à l'aide d'une arme à feu étaient noires. Alors que la proportion de femmes blanches tuées avec une arme à feu a diminué depuis 2003, elle n'a augmenté que chez leurs homologues noires au cours de la même période.
 

Part des femmes tuées par arme à feu dans les meurtres de femmes au Brésil
Part des femmes tuées par arme à feu dans les meurtres de femmes au Brésil

 

Origine ethnique des femmes tuées par arme à feu au Brésil
Origine ethnique des femmes tuées par arme à feu au Brésil

 

En assouplissant à la fois l'acquisition et le port d'armes à feu, la nouvelle loi pourrait potentiellement contribuer à une augmentation des homicides. Selon une étude de l'économiste Daniel Cerqueira de l'Institut de recherche économique appliquée (Ipea), pour chaque 1% d'armes en plus en circulation dans la société, une augmentation de 2% des homicides a été détectée.
 
Outre l'impact attendu de la nouvelle législation sur les taux d'homicides, l'ensemble des mesures prises par le gouvernement pour lutter contre la criminalité pourrait renforcer l'impunité des meurtres et des violences policières et encourager la violence contre les femmes dans le cadre des opérations armées.
 
Alors que les hommes noirs de moins de 30 ans représentent de loin la plus grande part des assassinats commis par la police et les forces militaires, la violence de l'État à l'égard des femmes prend souvent la forme de harcèlement et d'abus sexuels.
 
Une étude menée par le Bureau des défenseurs publics de l'État de Rio de Janeiro a révélé que des femmes et des jeunes filles ont été violées et agressées par les forces de l'État lors de l'intervention militaire en 2018. Les enquêteurs ont même trouvé des preuves du recours à la violence sexuelle en guise de représailles : des agents de l'État ont violé les partenaires des trafiquants de drogue au lieu de les arrêter. Comme les victimes s'abstiennent généralement de dénoncer les abus par crainte de la répression et de la stigmatisation sociale, les actes de violence sexuelle dans le contexte des opérations policières et militaires sont pour la plupart non documentés et ne font pas l'objet d'enquêtes, constituant les blessures cachées de l'approche militarisée de la sécurité publique au Brésil.
 
Les nouvelles mesures de sécurité de Jair Bolsonaro non seulement s'abstiennent de donner la priorité à la protection des femmes, mais elles risquent aussi de mettre en danger plus qu'elle ne l'est déjà la vie des personnes les plus marginalisées. Tant que la reconnaissance et la protection de leurs droits, de leur intégrité physique et de leur dignité humaine ne deviendront pas une prérogative de l'État, la politique de sécurité brésilienne restera ce qu'elle est aujourd'hui : un dispositif pour le contrôle, et non la protection, des femmes marginalisées.
 
 
Kristina Hinz

 

Article traduit par Europe insoumise, préalablement publié sur OpenDemocracy.net le 20 juin 2019.
 
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