Viktor Orbán fait censurer un spectacle en France

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Bea Gerzsenyi
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lundi 25 mars 2019
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Chapô
Le 6 décembre 2018, un spectacle qui devait avoir lieu à l'Institut hongrois de Paris a été annulé pour des raisons politiques. Même en dehors de son territoire, le régime illibéral de Viktor Orbán entend contrôler ce qui doit ou non être dit de la Hongrie. Éclaircissements dans un entretien avec Bea Gerzsenyi, metteuse en scène du spectacle annulé.

Europe insoumise : Pouvez-vous nous dire en quoi consiste le spectacle qui a été annulé le 6 décembre 2018 à l'institut hongrois ?

Bea Gerzsenyi : Le spectacle consistait en une mise en lecture d'une pièce subversive de l'écrivain hongrois György Spiró, Tête de poulet, sur la vie morne et sans âme sous le communisme dans les années 80. Il s'agissait pour nous de nous préparer à une mise en scène future.

Comment, et pour quelle raison le spectacle a-t-il été annulé? 

L'interdiction du spectacle est survenue la veille de la représentation prévue le 6 décembre, et alors que les réservations atteignaient les 150 personnes. Alerté par une personne ayant des contacts avec le gouvernement hongrois, le ministre des affaires étrangères hongrois a pris la décision d'interdire le spectacle après la lecture d'un email privé envoyé par moi, et mettant en cause directement la gouvernance de M. Viktor Orbán dont l'autocratisme et les pratiques liberticides n'ont rien à envier au totalitarisme qu'à connu la Hongrie durant la période du Bloc de l'est. Voici l'email en question :

INVITATION
György Spiró : Tête de poulet
 - Mise en lecture -

À qui ne le saurait pas encore, il est temps d'apprendre qu'il existe aujourd'hui quelque part en Europe des livres et des individus mis à l'index. Trente ans après la chute du monde communiste dictatorial, on n'en finit pas de panser les plaies béantes que l'ogre rouge a infligé à cette Europe centrale et de l'Est. La pensée totalitaire continue à œuvrer dans un monde dit libre mais plus que jamais paralysé par la peur et l'effroi de l'Autre (l'étranger, le migrant). À la corruption d'Etat, monsieur Orbán Viktor joint l'assujettissement des médias et de la justice pour asseoir sous sa botte un monde résolument refermé sur lui-même.

Esprit libre, György Spiró subit comme tant d'autres déjà condamnés à l'exil ou à la diffamation, les foudres de l'Orbanisthan. Tête de poulet, pièce désabusée écrite dans les années quatre vingt, juste avant la chute du régime communiste, éclaire encore la Hongrie d'aujourd'hui, triste, morne et absurde comme jamais. Quand la bêtise, le manque d'amour et la haine de l'autre règnent en maîtres absolus de nos vies, on peut s'attendre au pire. Car dans la Hongrie d'aujourd'hui, la bêtise est devenue religion d'État. Les incroyants se font rares. Faire entendre la voix de Spiró, c'est une façon de résister encore et toujours à la bêtise crasse. 

Bea Gerzsenyi

György Spiró : Tête de poulet 

Théâtre
6 décembre 2018 à 20h 

Institut hongrois | 92, rue Bonaparte 75006 Paris
Réservation obligatoire : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. | +33 1 43 26 06 44 

Huis clos dans la cour d’un immeuble des faubourgs de Budapest, Tête de poulet offre un échantillon des bas-fonds de l’humanité. Le réalisme cru des dialogues, les personnages caricaturaux (du professeur hautain aux deux jeunes délinquants, en passant par les gendarmes idiots et la femme aigrie), les lieux sinistres (du crochet du battoir à tapis aux portes qui se ferment des appartements) tout semble marqué du sceau de la tragédie. C’est que le meurtre du chat de la vieille dame, qui était partie lui acheter des têtes de poulet, va réveiller la violence de cette humanité veule et triste. 

Interprètes : Daniel Baldauf, Olivier Bonnin, Sabrina Bus, Maria Degano, Cécile Durand, Alexandre Jazédé, Dimitra Kontou, Christian Macairet
Musique : Damien Domenget
Mise en lecture par Bea Gerzsenyi 

Les photos dans le spectacle : Fortepan.hu, Bea Gerzsenyi
Photo de György Spiró : Stekovics Gáspár 

Y'a-t-il des annulations similaires en Hongrie ? Comment se porte de manière générale le monde de la culture, et du spectacle vivant en particulier, sous la présidence de M. Orbán ?

Sans conteste, on peut dire qu'aujourd'hui en Hongrie, le monde de la culture est littéralement sinistré. Des auteurs sont mis à l'index ou déclarés indignes par le pouvoir qui établit lui-même la liste des auteurs licites et illicites. Du prix Nobel de littérature Imre Kertész, un historien de la littérature proche du pouvoir dit par exemple douter de sa nationalité hongroise (il était juif et vivait à Berlin). Et le même homme affirme que György Spiró n'est pas même un être humain… On a établi un Kulturkampf [combal culturel] censé rétablir la hiérarchie dans le panthéon des auteurs.

Dans le domaine du spectacle vivant, on ne s'en prend pas seulement aux auteurs : on brise la création en coupant les subventions dont ont besoin comme partout les artistes et les programmateurs. Ainsi, en décembre dernier a été décidée en pleine saison théâtrale la cessation des déductions fiscales octroyées par le biais du TAO [1], un système sans lequel le spectacle vivant indépendant peut difficilement faire face aux charges financières. Ne pouvant assumer cet imprévu financier, beaucoup de structures indépendantes sont menacées et ont déjà annulé des spectacles programmés de longue date ou augmenté le prix des billets. Pour justifier ce choix, le gouvernement a pointé du doigt la corruption qui régnait autour du TAO. Pour y remédier, il a instauré une corruption étatique en nommant à la place de cette institution un jury composé de membres de la Fidesz [le parti politique de Viktor Orbán] qui désigne les artistes ayant droit à une subvention [2].

Le plus triste dans cette histoire, comme dans tous les autres domaines politiques et sociaux, c'est que les citoyens ne réagissent pas ou trop peu. Il règne un silence délétère qui n'est pas sans évoquer les périodes les plus sombres de l'histoire de la Hongrie, celles où l'on détournait le regard quand était arrêté ou relégué celui qui n'était pas conforme. À part le grand metteur en scène Árpád Schilling ou plus récemment le non moins grand comédien et metteur en scène Róbert Alföldi, personne ne s'oppose dans la profession aux agissements de M. Orbán et de ses sbires. Certains artistes intouchables du fait de leur renommée le pourraient mais ont choisi de ne rien dire. Árpád Schilling a dû s'exiler et Róbert Alföldi paie déjà ses prises de positions par l'annulation de deux de ses spectacles. 

Cette annulation a-t-elle eu un impact financier sur votre troupe ? Avez-vous la possibilité de faire une représentation à un autre endroit ? Combien d'heures de travail représentait la mise en scène du spectacle ?

En ce qui concerne l'impact financier, il est difficile à mesurer mais sachez que cette mise en lecture représentait quand même un mois de travail complet. Des producteurs étaient attendus pour une mise en résidence éventuelle ou une programmation. À l'heure actuelle nous avons été contactés par différents organismes d'aide à la production et des directeurs de salles, mais rien de concret ne se dessine encore.

Bea Gerzsenyi


[1] Le TAO est en Hongrie un impôt sur les sociétés: les entreprises peuvent choisir d'allouer une partie de cet impôt de toute façon dû à l'État à des activités culturelles ou sportives. Cette disposition fiscale permettait à beaucoup de metteurs en scène indépendants de survivre dans un environnement où les affectations de subventions sont ouvertement conditionnées à des motifs politiques, depuis l'accession au pouvoir de M. Viktor Orbán en 2010. Sa remise en cause en décembre 2018 rétrécit encore plus les marges de manoeuvre des acteurs de la culture indépendants du pouvoir en place.

[2] Le même système de commission d'octroi des subventions piloté par des membres du Fidesz a été mis en place pour les subventions à l'édition. Précédemment, le critère principal pour l'octroi d'une subvention était de publier en langue hongroise. Désormais, de manière officielle, il faut par ailleurs publier des livres exaltant le sentiment national hongrois.


Photo: Cornelius Hasselblatt, Book destruction under Stalin, 2015. Source: Wikimedia Commons

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Cornelius Hasselblatt, Book destruction under Stalin, 2015. Source: Wikimedia Commons
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