Immigration : l’hospitalité est la seule solution

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Raymond Desmarées
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mardi 25 septembre 2018
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Chapô
Quelle réalité derrière les expressions omniprésentes et anxiogènes « invasion », « vague d’arrivées », « appel d’air » ? Ceux qui appellent à un accueil digne des migrants et à la lutte contre les causes des migrations sont-ils donc des « bisounours » simplets ? Raymond Desmarées partage son expérience humaine et son indignation devant le rejet, y compris officiel, de ceux qui n’ont pas pu trouver de meilleure voie que de risquer tout pour partir.

Non, mon regard sur l’immigration clandestine n’est pas candide. Au contraire, c’est un regard cru, le regard de quelqu’un qui a vécu à l’intérieur de l’un de ces pays de départ.

J’ai fait une mission de six mois dans un petit village du Nord du Sénégal. J’y ai travaillé comme bénévole pour faire du développement agricole et de l’éducation à l’environnement dans les écoles primaires. Pas grand chose au regard des besoins. J’ai vécu « à la dure » parmi ces gens, mes amis d’alors, sans eau courante ni salle de bain. J’ai connu des Sy, des N’Daye, des Saw.

J’ai vu des paysans disperser des engrais à mains nues, les pieds nus dans l’eau des rizières. Je suppose que c’était un engrais, car l’emballage, un pauvre sac en papier, n’avait pas d’étiquette. À quoi servirait-elle, ils ne savent pas lire pour la plupart ? Les paysans s’endettent auprès d’usuriers dans l’espoir d’une bonne récolte. Pourquoi ? Le besoin absolu de bon rendement et de rentabiliser son travail. Le Sénégal importe massivement du riz bon marché d’Asie tandis que les rizières irriguées du Nord du pays (le long du fleuve Sénégal) sont pour la plupart abandonnées faute d’entretien et de soutien au prix, conséquence des « Programmes d’ajustement structurels » néolibéraux qui, sous prétexte d’aider au développement de l’Afrique, l’ont privée de l’usage de ses richesses.

J’ai vu les producteurs de tomates écœurés, inquiets d’apprendre l’ouverture d’une nouvelle usine de transformation de tomates, alimentée majoritairement par des fruits importés d’Europe, délaissant la filière locale qui fut florissante. J’ai entendu les éleveurs qui n’arrivaient pas à vendre leurs poulets à un bon prix, ceux-ci étant cassés par l’importation de poulet surgelé d’Europe, subventionnée. J’ai vu les palettes d’oignons des Pays-Bas sur tous les marchés, alors qu’on en produit sur place.

Aux difficultés liées à l'abolition des frais de douanes imposée par le FMI en échange de prêts (le schéma classique) s’ajoutent des modifications climatiques dans le Sahel, l’avancée du désert et le déficit de pluie.

Alors oui, dans les ruelles, les marchés, les places (surtout dans les bidonvilles de Dakar alimentés par lœexode rural, mais aussi partout dans les villages), on entendait les murmures de la jeunesse, « Barcelone ou la mort », le fameux slogan du désespoir… Car déjà pour eux l’avenir paraissait comme la mort. Leur vie ne leur apparaissait pas comme la vie. Alors quitte a être déjà mort, autant essayer, tenter de briser la fatalité.

J’ai parfois admiré, sur les magnifiques plages proches de Dakar, les grandes barques de pêche bariolées, effilées, dans la plus pure tradition sénégalaise (on les trouve par centaines à Saint-Louis). Cette vision de carte postale masque une bien triste réalité.

Ces bateaux ne sortent plus aussi souvent qu’avant et surtout ne rapportent plus autant qu’avant. Les eaux sénégalaises, très poissonneuses, sont la proie de navires-usines chinois, européens et autres, qui épuisent la ressource. Le plat traditionnel du Sénégal, le tiebou diene, est à base de poisson, mais beaucoup ne peuvent plus se l'offrir.

Ces barques de pêche ont un autre destin. Celui de filer, pleines à craquer, vers les Canaries. Parfois ce sont ces mêmes barques qui font la une des journaux, photos de naufrage… Barcelone ou la mort… D’autres jeunes prendront la voie terrestre, traversant le Sahara vers le Maroc ou la Libye (deux pays sous-traitants de la répression antimigrants européenne), la mort dans un océan de sable.

Malgré les campagnes antimigration organisées par l’UE, avec des stars de la musique ou du sport, la jeunesse prend la route. Partout dans le pays les familles vivent suspendues aux nouvelles sporadiques des enfants partis, et des versements d’argent que ceux-ci leur envoient une fois arrivés en Europe, quand ils y arrivent. Le fiancé de la fille de mon hôte était en Espagne, comment vivre une idylle dans ces conditions ? Les vieux meurent en l’absence de leur (petits-)enfants, les enfants grandissent en l’absence de leur parents. C’est tout un pays qui souffre de l’absence, qui d’un enfant, qui d’un conjoint, d’un cousin, d’un oncle.

Un jour, les femmes d’une maison voisine de la mienne sont sorties en hurlant, criant leur peine mélangée de sanglots… cela dura longtemps, plusieurs heures pour expurger la détresse, avec fracas, une bonne fois, et reprendre ensuite la dure vie qui ne souffre aucune faiblesse… Quelqu’un était mort. Un vieux (appellation bienveillante) ? un nourrisson ? un malade ? Ou bien… l’idée me passa par la tête… un membre de la famille parti pour l’Espagne ?

Alors quand l’un de mes semblables, un humain, homme, femme ou enfant arrive assoiffé, affamé, qu’il a froid, qu’il est mouillé, brûlé par le soleil des jours durant. Sachant qu’il a voyagé des semaines, des mois, connu l’angoisse, la faim, peut-être la torture, l’esclavage, souvent le viol… Ces personnes connaissaient les risques, quelle vie misérable devaient-elles avoir ? Quel désespoir insensé a bien pu les pousser vers cette folie ?

Alors je me fous pas mal de vos appels d’air et de l’identité soi-disant chrétienne de l’Europe, vous les responsables indirects de ce drame, vautrés dans vos lits douillets. Je ne connais qu’une seule chose à dire à ces gens venus de loin : « Bienvenue, asseyez-vous, prenez cette eau, cette nourriture, cette couverture… »

C’est ainsi qu’au Sénégal comme en France ou partout ailleurs on accueille un voyageur, invité ou non, qui a fait une longue route, fût-elle bonne ou mauvaise.

Raymond Desmarées

 


Photo de Manuele Zumelli - Flickr [1], CC BY 2.0

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Photo de Manuele Zunelli - Flickr [1], CC BY 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=3326568
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