Vous avez dit « crise des migrants » en Europe ?

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Azeline Le Clec’h
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mercredi 27 juin 2018
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Qu'en est-il du problème migratoire en Europe? Il est possible de questionner l'idée, omniprésente dans les sphères médiatique et politique, d'une « crise des migrants ». En prenant le problème migratoire dans sa globalité, et en posant les jalons de ce que pourrait être une véritable politique migratoire européenne, la situation actuelle des migrants en Europe, particulièrement difficile, apparaît non plus comme la cause, mais comme le symptôme d'un malaise plus profond qui tourmente les institutions européennes et dicte leurs stratégies politiques, économiques et sociales. De ce point de vue, la crise n'est pas tellement celle des migrants, mais de l'Union européenne.

Le résultat des récentes élections législatives italiennes est venu confirmer ce qui ressort nettement de précédents scrutins dans d’autres pays européens, y compris membres fondateurs de l’Union européenne : d’un côté, la défaite sévère (ou victoire limitée dans le cas des Pays-Bas) des partis traditionnels, qui ont joué historiquement la partition de l’Union européenne en n’y apportant tout au plus que des dièses et des bémols ; de l’autre, les scores élevés de nouveaux mouvements déclinant des variations « anti-système » sur la gamme souverainiste, nationaliste, protectionniste ou progressiste et réclamant de leur côté un changement d’armature et de clé pour la composition européenne. Si la prestation du soliste Macron paraît de prime abord se situer dans le creux de ces tendances, les choix politiques et économiques du gouvernement français depuis 2017 montrent bien qu’il s’agit en fait d’un nouvel avatar de l’ordre ancien visant, par une sorte d’effet cliquet, à enraciner le néolibéralisme en Europe et à en verrouiller les possibilités de sortie. En toute hypothèse, cette « exception » apparente n’invalide pas le point de départ de cet article, à savoir l’irruption décisive de la question des migrants et des réfugiés dans la teneur des scrutins, ni son propos, celui de décortiquer l’instrumentalisation dangereuse de cette question par les gouvernants – ou aspirants gouvernants – et leur retournement spectaculaire, d’abord sémantique puis pratique, quant à la nature réelle du rôle de l’Union européenne au regard des enjeux migratoires.

Avec son « Agenda 2015 en matière de migration », l’Union européenne actait déjà la migration comme un problème et le durcissement des contrôles frontaliers comme sa principale préoccupation. L’accord avec la Turquie de 2016 puis les nouvelles avancées de son agenda (nouvelle réglementation de Dublin, réforme du « paquet Asile » marquée, notamment, par des conditions souvent plus restrictives pour l’octroi de l’asile, les droits des demandeurs d’asile ou des réfugiés etc.), la substitution progressive de règlements aux directives sur le sujet (ce qui veut donc dire que les États membres devront les appliquer sans possibilité d’adaptations) témoignent d’un raidissement dangereux de l’Union européenne, qui non seulement se dispense d’un examen objectif de ses responsabilités dans la dérive nationaliste et xénophobe de ses populations, mais s’obstine dans la voie de ce qu’il convient pourtant d’appeler un échec retentissant et déshonorant : l’Europe est devenue un ensemble incapable de mettre en place une politique d’accueil et d’accompagnement digne et respectueuse des droits fondamentaux des migrants et demandeurs d’asile [1].

Les efforts en vue de solutions durables [2] et de cohésion sociale sont quasi inexistants et les mafias du trafic humain prospèrent comme jamais. Il n’y a qu’à constater le nombre croissant de migrants et demandeurs d’asile qui se sont entassés au cours du dernier hiver dans des conditions particulièrement précaires – des quais de Seine à Paris jusqu’aux îles grecques –, à quels types d’exactions et de violences ils ont été soumis pour poursuivre leur route, ou encore de se rappeler que l’année 2017 a été, avec plus de 3 000 morts recensés, la plus meurtrière en Méditerranée, pour reconnaître qu’il y a bien « quelque chose qui cloche »… Et pourtant, à voir les réactions de certains segments de la société ou à lire les commentaires sur les réseaux sociaux (par exemple le déchaînement de commentaires haineux sur Twitter à propos de la chanson Mercy du groupe Madame Monsieur qui représentait la France en 2018 à l’Eurovision), il semble que l’on soit bien loin d’une compréhension des enjeux véritables, de leur acceptation et donc a fortiori de la perspective de solutions durables. Tout ceci ressemble malheureusement à une piqûre de rappel, une note cacophonique supplémentaire dans l’exécution de l’Ode à l’Europe, laquelle, désormais et décidément, ressemble plus à un Requiem qu’à l’Hymne à la joie pourtant censé l’incarner !

L’Union européenne n’offre ni rempart ni alternative face à l’incroyable et sidérante inaptitude de la plupart des gouvernements européens à exercer courageusement leurs responsabilités sur le sujet de la migration, à commencer par celle de dire les choses telles qu’elles sont, à résister aux vents et marées, particulièrement puissants en temps de crise économique, du repli et de la xénophobie, et à agir en conséquence dans le respect des valeurs de l’État de droit et pour le bien commun.

Le « bien commun » ? Probablement une des valeurs les plus malmenées ces derniers temps, devenue presque un gros mot… L’horizon de la décision politique est désormais raccourci à l’aune des sondages hebdomadaires – si ce n’est journaliers –, des calculs électoraux de court terme, du bénéfice immédiat là, maintenant et tout de suite, et de l’instrumentalisation de la peur – autant dire l’équivalent, en politique, de ce que sont les OGM des multinationales de l’agrochimie en matière d’agriculture : indigents éthiquement, rabougris sur « leur » parcelle sans considération de celle du voisin et néfastes pour la santé de tous. Même Daech a compris ce phénomène et s’en sert (avec succès) à travers ses actions terroristes en Europe qui sont savamment orchestrées de manière à ce qu’elles soient associées à « l’autre », à « l’immigré », au « réfugié », nous dispensant ainsi d’un auto-questionnement sur pourquoi nous en sommes là. Et ce malgré la preuve que les exécutants des attentats, loin d’être des « infiltrés réfugiés », sont, dans la majorité des cas, nés et/ou ont vécu dans nos pays depuis fort longtemps...

Pour ceux qui achètent la version des « terroristes infiltrés par Daech parmi les réfugiés », je pose la question : croyez-vous vraiment que des terroristes vont compromettre la réussite de leur sordide entreprise en empruntant des embarcations de fortune en Méditerranée quand ils ont tant de moyens, de réseaux et d’argent ? S’il vous plaît, malgré la barbarie de leurs actes et les pièces d’identité retrouvées sur site, ne les sous-estimez pas dans leur capacité d’instrumentaliser l’opinion publique ! Ils ont été capables d’endoctriner des jeunes vivant plutôt « confortablement » en Europe, oui cela est douloureux à admettre, mais ce ne sont pas des hordes de sauvages ignorants, loin s’en faut ! Penser le contraire a certainement été la plus grande erreur des opinions publiques mais aussi des services de sécurité anti-terroristes, ici et là-bas ! Et quelle ignominie pour tous ceux, femmes, hommes et enfants qui ont fui le pire, y compris cette même barbarie, pour se retrouver stigmatisés à leur tour comme terroristes une fois en Europe !

Alors oui, j’ose l’affirmer : il n’y a pas de « crise des migrants » en Europe. Il y a, certes, beaucoup de défis en jeu qui dépassent la seule Europe, à commencer par la crise du multilatéralisme dont témoignent cruellement la paralysie du Conseil de sécurité des Nations unies en ce qui concerne les conflits armés au Moyen-Orient ou encore les tergiversations sur la question du changement climatique. Mais il est moralement urgent de replacer la situation des réfugiés et des migrants en Europe à sa juste place : un symptôme du malaise européen, non une cause. Je n’ignore pas la part de provocation que peut susciter ce genre de propos, mais à l’heure où une façon dominante et tronquée de présenter les choses est en train de fertiliser le terreau du nationalisme et de l’extrême-droite, je ne peux taire mon point de vue et vais tenter de l’étayer.

1. Crise du leadership et du courage politiques en Europe : la dramatisation démagogique des enjeux

Les gouvernements européens, et donc la Commission européenne qui en est l’émanation, n’ont généralement pas su (voulu ?) expliquer sereinement de qui et de quoi il s’agissait ni de qui et de quoi il ne s’agissait pas. Pire, surfant sur la crise économique puis la peur du terrorisme, ils ont souvent entretenu le mythe du danger au sujet d’un phénomène, celui de la migration internationale, qui non seulement n’est pas nouveau mais, en plus, ne concerne l’Europe que de manière incidente. Bref, elles ont trop souvent joué l’émotionnel face à la réalité des faits [3]. Il y a bien aujourd’hui un nombre inégalé, depuis la seconde guerre mondiale, de déplacés [4] et de réfugiés [5] à travers le monde. Au total, ce sont plus de 68 millions de personnes (contre 19,4 millions en 2005) qui sont aujourd’hui déplacées à travers le monde – ou à l’intérieur de leur propre pays (ce que l’on appelle les « personnes déplacées internes » [4]) ou à l’extérieur (demandeurs d’asile, réfugiés et/ou apatrides). Nul doute que la multiplication des conflits frappant durement la population civile lors de cette dernière décennie a largement contribué à cette tragédie humaine – le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en a compté 14 au cours des six dernières années: huit en Afrique (Côte d’Ivoire, République centrafricaine, Lybie, Mali, nord du Nigeria, République démocratique du Congo, Soudan du Sud, et Burundi), trois au Moyen-Orient (Syrie, Irak, Yémen), un en Europe (Ukraine) et trois en Asie (Kirghizistan, plusieurs régions de Birmanie et du Pakistan). Mais cette augmentation doit aussi être mise en perspective avec d’autres facteurs, au nombre desquels l’oppression de dictatures dans un silence général (par exemple en Érythrée), le prolongement de conflits anciens (par exemple en Afghanistan ou en Somalie) mais aussi des catastrophes naturelles, le réchauffement climatique ou encore la paupérisation galopante de régions entières, souvent rurales, liée notamment à la corruption, aux spéculations foncières ou aux “bonnes oeuvres” de l’agro-industrie, Monsanto – désormais Bayer – en tête…

Il convient d’abord de rappeler que le flux mondial de déplacements correspond d’abord et avant tout – et ce, à hauteur de 80 % et plus – à des mouvements de populations entre ce que nous appelons « le Sud » et… « le Sud ». Ce qui signifie que l’Europe et les pays occidentaux ne sont au final que marginalement et récemment touchés par un des aspects de la globalisation, et qu’ils sont aussi en train de découvrir que celle-ci ne peut pas toujours se traduire par un bénéfice immédiat et unilatéral pour eux (en gros, celui d’envoyer des expatriés, de conquérir des marchés, de capter des ressources voire de jouer les justiciers du monde « là-bas ») et que leur part du soi-disant « fardeau » doit être relativisée tout autant qu’acceptée.

 

Chiffres des personnes déracinées à travers le monde – pays d’origine et destinations (source : UNHCR, 2017)

Il est aussi utile de souligner que nous n’avons quasiment jamais entendu la Jordanie, le Liban, le Niger, le Kenya ou encore la RDC « se plaindre » de leur situation au regard du nombre de réfugiés chez eux (situation significativement plus importante que celle de l’Europe tant en chiffres absolus qu’en chiffres relatifs rapportés au nombre d’habitants ou encore au PIB, ou encore dans la durée et la répétition du phénomène depuis des décennies). Au plus ces pays ont-ils demandé, de temps en temps, un soutien additionnel de la communauté internationale. Et dire que, arrogance suprême, les pays européens veulent désormais donner une aide supplémentaire (et des leçons ?) à ces pays « primo-recevants » qui accueillent des centaines de milliers quand ce n’est pas des millions de réfugiés depuis des années mais qui, aujourd’hui, seraient « défaillants » alors que les dits pays européens sont pratiquement tous incapables de fournir le minimum (en droit et en assistance) à quelques centaines de milliers de migrants/réfugiés, un tout petit peu plus nombreux depuis deux ou trois années seulement !

Classement des pays en fonction du nombre de réfugiés par habitant (source : UNHCR)

 

Classement des pays en fonction du nombre de réfugiés pour 1 million de dollars US, fin 2016 (source : rapport de l’UNHCR, Tendances globales, déplacements forcés en 2016)

Enfin, il serait bienvenu que nos politiques s’emparent, dans leurs discours comme dans leurs décisions, des études – et elles sont nombreuses [6] – qui montrent que l’immigration nous « rapporte » plus qu’elle nous « coûte ». Pas plus tard que le 20 juin dernier, une nouvelle étude réalisée par des économistes français et publiée dans le magazine Sciences Advences démontre que les migrants ne sont pas un fardeau pour les économies européennes. Pourquoi même dans une optique « capitaliste » de calculs et d’anticipations sur l’économie de l’effet du vieillissement démographique, ne sommes-nous toujours pas capables, à l’instar de l’Allemagne entre autres, de reconnaître que l’immigration peut être non seulement positive mais aussi nécessaire à notre économie ? Comment continuer à faire silence sur cette rhétorique du migrant « qui casse les salaires » (hier en France, c’était le Polonais !) qui alimente la frustration, l’incompréhension voire le rejet de l’étranger chez des milliers de salariés européens – effectivement de plus en plus soumis à la pression de la rentabilité, voire licenciés – quand finalement c’est un capitalisme effréné qui prospère sur les tarifs pratiqués et sur cette haine du « petit contre le petit » et « du vulnérable contre le vulnérable » ? Oui, des migrants sont aujourd’hui employés à 1 euro de l’heure pour cueillir les tomates qui serviront à fabriquer la pulpe que nous achetons. Nous en bénéficions en tant que consommateurs mais, d’un seul coup, cela nous devient insupportable par rapport à l’emploi. Ils n’ont pas choisi cela, qui signifie souvent, trop souvent, des papiers confisqués, des mauvais traitements ou de vivre sous des toits en plastique dans le grand froid. Ce ne sont pas eux « la menace », ils essaient juste de survivre et nous en ferions autant dans leur situation…

Tout cela aurait été tellement différent si leurs droits, y compris en termes de conditions d’accueil et d’asile, avaient été respectés. Tout cela serait tellement différent si nous n’étions pas nous-mêmes en proie à une contradiction schizophrénique entre nos intérêts de consommateurs et nos intérêts d’actifs sur le marché de l’emploi. Tâchons donc de ne pas l’oublier et de cibler le mécontentement là où il faut.

2. Crise profonde de l’État de droit : le diktat de « l’ici et maintenant »

« Pierre angulaire » de l’édifice démocratique, l’État de droit se fissure sous nos yeux et singulièrement en matière de droits de l’homme qui, pourtant applicables « en tous temps et en tous lieux », sont en train de faire l’objet d’un révisionnisme utilitariste et opportuniste. Il en est ainsi du droit d’asile et de la protection internationale due à toute personne persécutée pour divers motifs – et pas seulement politiques (qui donne droit au statut de réfugié selon les conventions internationales), il faut le rappeler – et à celle due, aussi, à toute personne qui, sans pouvoir établir des persécutions, fuit une situation de violence généralisée ou risque la mort ou des traitements inhumains en cas de retour dans son pays (et qui donne droit à ce que notre belle Europe a appelé « la protection subsidiaire »). Il en est ainsi de principes fondamentaux qui en dérivent : celui du non-refoulement, du droit de demander l’asile, du droit à la réunification familiale et de la protection spécifique due à tout mineur, quel qu’il soit. En moins de deux ans, la plupart des pays européens sont parvenus à esquiver leurs obligations internationales en les sabotant à coups de murs érigés et de frontières fermées, ou encore de réglementations exceptionnelles et d’amendements législatifs mus essentiellement par l’émotionnel ou la démagogie, mais aussi par l’absence de mobilisation d’un minimum de moyens permettant d’accueillir dignement les demandeurs d’asile. On assiste ainsi avec le projet de loi Asile et immigration porté par l’actuel gouvernement français à une refonte du droit d’asile en France, avec un traitement accéléré des dossiers, officiellement dans l’intérêt des requérants, mais qui de fait sacrifie les droits des requérants à l’impératif du chiffre, à une remise en question du principe de réunification familiale en Allemagne, en Grande-Bretagne ou encore en Autriche, confirmation par le Conseil d’État grec des décisions des commissions d’appel autorisant le renvoi forcé de Syriens en Turquie sur la base de l’accord entre UE et Turquie (qui, lui-même, reflète le principe choquant et illégal que la Turquie est un « pays sûr » !).

Comme le souligne le récent rapport d’activité du représentant spécial du Conseil de l’Europe en charge de la migration et des réfugiés, les dérives sont particulièrement préoccupantes en ce qui concerne la protection des migrants et réfugiés les plus vulnérables, à commencer par les enfants, tandis que peu d’efforts sont faits en matière d’intégration. Cette pratique du « self-service » avec le droit des droits de l’homme est non seulement une automutilation de ses valeurs par l’Europe, mais est aussi en train de donner un signal d’encouragement dans ces pratiques à de nombreux pays à travers le monde. De nombreuses agences des Nations unies font déjà état de leurs difficultés croissantes à exercer leurs mandats en faveur des droits humains un peu partout dans le monde du fait de ce « précédent » européen observé de toutes parts…

3. Crise de la solidarité : la rebalkanisation de l’Europe

Au moment où nationalistes et racistes se gargarisent de « l’invasion des barbares » pour mieux s’ancrer dans les cœurs et les esprits d’électeurs désorientés – et ils sont nombreux –, comment ne pas être frappé par le nombre de démissions successives de nos décideurs qui ont dangereusement contribué à alimenter ce discours ? Au nom de quoi par exemple, si ce n’est la facilité démagogique et l’argent reçu pour ériger de nouveaux murs, la France a-t-elle accepté à Calais le diktat de la Grande-Bretagne au mépris des règles internationales de l’asile et de la réunification familiale ? Et pourquoi aussi la Grèce a-t-elle dû, mais d’une manière encore plus humiliante et certainement moins consentante – sans doute le sort d’un pays sous contrôle de la Troïka – courber l’échine devant le deal Européen à la fois illégal, déséquilibré et mensonger avec la Turquie [7] ? Et que signifie exactement la multiplication en Europe des ententes de circonstances et des accords sous-régionaux [8] pour « endiguer le flot », si ce n’est la marque d’une solidarité en charpies et la volonté de « repasser la patate chaude » aux voisins ? Ce jeu du « je te tiens par la barbichette » est en train de nous exploser à la figure.

Par une curieuse ironie de l’histoire, l’Europe qui, il y a peu encore, sous-traitait la surveillance de ses frontières extérieures à des régimes aussi fréquentables que la Libye de Kadhafi ou la Tunisie de Ben Ali n’a rien trouvé de mieux, après avoir dû finalement renoncer à ces petits arrangements et soutenir le Printemps arabe, que de confier le rôle de verrou extérieur à la Turquie, d’organiser le tri expéditif dans des « hotspots » en Italie et en Grèce et de le promouvoir désormais dans des pays d’origine ou de transit en Afrique et, histoire de se prémunir encore plus de la « menace des migrants », d’accepter le scellement de ses frontières intérieures. Or la Turquie, avec plus de 3,5 millions de réfugiés sur son territoire, dispose, de fait, d’un moyen de pression énorme sur l’Europe, pour ne pas dire d’une « arme de déstabilisation massive », qui lui a permis d’obtenir déjà beaucoup de l’Europe, à commencer par 3 milliards d’euros en 2016 et la même somme en 2018, un silence embarrassé sur son offensive vis à vis des Kurdes et sur sa politique ambiguë vis à vis de Daech. Cela a tellement bien marché qu’Erdogan peut se permettre aujourd’hui de réprimer massivement l’opposition et de piétiner les droits de l’homme tout en continuant à négocier des visas européens pour les Turcs, à revendiquer des territoires situés en Grèce – un État membre que l’UE ne défend pas plus qu’elle n’a soutenu Chypre –, et à questionner la suspension des discussions sur son adhésion à l’UE. Le moindre désaccord avec la Turquie, et c’est le « robinet » des flux migratoires qui sera réouvert, la Grèce en ligne de mire une fois de plus (autre terrible ironie de l’histoire) et, en prime, les égoïsmes nationalistes intra-européens confortés et la fin des accords de Schengen confirmée.

4. Crise d’humanité : le paradigme criminel de la bonne conscience

Le nouvel agenda 2015 de l’Union européenne sur la migration réaffirme (frileusement) le droit d’asile, mais rappelle surtout la nécessité de lutter contre les « passeurs » (smuggling en anglais). Or, jusqu’à présent, toutes les mesures qui ont été prises (murs, fermetures des frontières, accord avec la Turquie, etc.) n’ont fait qu’alimenter les profits de ces passeurs (plus les frontières sont imperméables et plus les prix du passage augmentent, c’est juste du bon sens !) et, encore plus grave, ont nourri un trafic sur les personnes humaines (human trafficking en anglais) – exploitation sexuelle ou autres, ventes d’organes, travail forcé, etc. – pour financer ce business. À l’été 2015, le coût de la traversée de la Turquie à la Grèce était de 1 500 à 2 500 euros par personne suivant le type de moyen de transport utilisé (petit canoë, jetski, bateau à moteur, voilier, etc.). Évidemment, le « migrant » pouvait négocier une remise en acceptant de conduire l’embarcation lui-même… ce faisant, il prenait le risque supplémentaire d’être pris lui-même pour un passeur. C’est ce qui est arrivé à beaucoup d’entre eux avec, à la clef, le risque d’une sanction pénale qui peut aller jusqu’à 30 ans de prison. On l’a peut-être oublié, mais le père d’Aylan, ce petit garçon dont le corps échoué sur une plage turque a ému la planète entière, eh bien ce père est passé par cette accusation après avoir perdu Aylan, mais aussi un autre enfant et sa femme, bref toute sa famille… Originaire de Kobane, cette ville meurtrie par les assauts successifs de Daech, il est aujourd’hui réfugié au Canada, seul, alors que sa demande d’asile initiale y avait été rejetée et que tant de souffrances auraient pu être évitées…

En août 2015, une famille syrienne de quatre personnes (parents et deux enfants) payait 40 000 dollars US pour un voyage « tout compris » de la Turquie jusqu’à Munich. Terrible nouvelle, non seulement pour les montants en jeu, mais aussi pour ce que cela signifie en termes de « prise en charge » et de tromperies possibles par la mafia transnationale [9], sans compter les effets adverses de cette décapitalisation en termes d’exploitations ultérieures et de difficultés d’intégration. Et si les prix du passage baissent, comme cela arrive parfois sur ce marché extrêmement volatile et immédiatement corrélé à la politique de gestion des frontières, nul raison de se réjouir de ces « soldes » apparentes : cela signifie seulement que le véritable coût du passage est transféré, dans le temps et l’espace, sur plus de trafic humain ou d’exploitation plus tard, en tout cas pour ceux qui arriveront vivants à destination…

5. Crise morale : la dilution de la mémoire collective dans des instincts protectionnistes primaires

Je passerai ici très vite – car je crois qu’elle se dispense malheureusement de démonstration – sur la dérive du projet européen du « plus jamais cela ensemble » de l’après-seconde guerre mondiale vers un triste et coûteux « chacun pour soi ». Je pense sincèrement que les choix de l’Europe en faveur de l’élargissement et au détriment de l’approfondissement, son déficit de consultation démocratique sur cette question essentielle ainsi que sur la priorisation de l’économique au détriment du politique et du social, bref la satellisation de la machine européenne par rapport à la planète des citoyens européens, en sont largement responsables.

Tout ceci marque, en outre, un déni de l’historicité et notamment du legs de nos parents en matière de démocratie et de solidarité ainsi que de l’expérience, pourtant récente, de générations entières d’Européens en matière d’exil forcé et de besoins de protection internationale… Au fond, cette amnésie collective agit comme un mur, sans doute moins visible que tous ceux qui ont été érigés récemment pour juguler le phénomène migratoire, mais certainement bien plus nuisible et beaucoup plus durablement infranchissable pour l’Europe elle-même.

 

Au moment de terminer cet article, je repense à ce qu’écrivait Romain Gary dans son livre Europa : « La fin d’une civilisation c’est d’abord la prostitution de son vocabulaire. » Trop nombreux sont ceux qui, au sein de nos gouvernements et des institutions de l’Union européenne, ont abandonné le véritable temps politique, selon lequel choix et options sont examinés et proposés pour demain, après-demain et surtout pour les générations futures, non pour l’immédiat retour sur investissement, non pour « sa propre poche »…

Comment ne pas être frappé par le parallèle avec l’évolution du monde économique où rachats et reventes rythmés par le cours des bourses et la perspective d’un gain rapide ont éclipsé – sans heureusement l’annihiler – l’esprit entrepreneurial avec tout ce qu’il comporte en termes de vision, d’audace mais aussi de partage et de longs terme. C’est aujourd’hui, et par défaut, la société civile qui s’érige en gardienne du droit et porte nos valeurs à bout de bras… Il faut ici saluer, par exemple, l’opiniâtreté des ONG britanniques qui ont réussi à ouvrir une brèche juridique dans le nouveau mur (encore un !) que le Royaume-Uni et la France ont bâti de concert pour empêcher la réunification familiale de quelques mineurs isolés de Calais et de Grande-Synthe. Et puis tous ces citoyens pour qui le devoir de solidarité et l’obligation morale d’aide à personnes en danger priment sur toute autre considération, y compris le risque de faire face à la justice. C’est, au fond, le même courage salvateur que l’on retrouve avec la « petite » Wallonie face au rouleau compresseur du CETA ! Mais une partie de cette société civile est aussi en train de s’essouffler car, in fine, les principaux lieux et moyens de décision et d’influence lui demeurent largement extérieurs. Plus préoccupant, une autre partie de cette société civile est, par lassitude, en train de s’organiser « contre »: « contre les élites », « contre les politiques », etc., et cela comporte en germe des dérapages dangereux pour l’avenir, les premières leçons tirées du Brexit, des élections en France, en Allemagne, en Autriche ou encore dernièrement en Italie nous interpellent tristement à cet égard. Il est donc urgent que le politique écoute davantage cette société civile et lui propose une participation à la décision non seulement dans les temps du calendrier et des programmes électoraux mais aussi au-delà, et de manière plus pérenne. Il est également temps de remettre à plat le cadre institutionnel de l’UE qui semble n’être plus qu’oscillations entre sclérose et autisme, marchandages autour de majorités qualifiées, et a poursuivi sa trajectoire en orbite céleste autour des messages adverses ou des avertissements venus des urnes depuis plusieurs années. Laisser aujourd’hui la parole au rugissement des démagogues et entretenir la fureur anti-migrants de foules « brunies » par la peur et la crise est indigne de la promesse initiale de paix, de prospérité, de solidarité et de démocratie que contenait l’idée d’Europe. À nous de mettre fin à cette dépossession de notre histoire, de notre présent et de notre futur.

Azeline Le Clech

Photo : migrants devant les barbelés, Hongrie, 2015. Source: Wikimedia Commons.


[1] J’utilise ici à dessein le terme de « demandeurs d’asile » sans ignorer que certaines personnes n’ont pas encore formalisé de demande.

[2] Par « solutions durables », le droit international entend l’intégration locale, la réinstallation dans un pays tiers mais aussi, il faut le rappeler, le retour dans le pays d’origine. Mais cela suppose au préalable un examen approfondi de la situation du requérant et donc un accueil digne des personnes concernées pour qu’elles puissent expliquer leur situation et faire valoir leurs droits.

[3] En ce qui concerne plus spécifiquement la France, un rapport 2015 de l’INSEE est assez éclairant. On pourra aussi lire utilement la série de 6 articles publiée dans Le Monde « Idées reçues sur les migrants » : Premier volet : « Ils envahissent la France » ; deuxième volet : « Ils sont mieux logés que les SDF » ; troisième volet : « Ils viennent en France pour se faire soigner » ; quatrième volet : « Ils volent le travail des Français » ; cinquième volet : « Ils viennent profiter des allocations »; sixième volet : « Le regroupement familial est la porte d’entrée d’une immigration massive ».

[4] « Personnes déplacées internes », définition : « Les déplacés internes sont des personnes ou des groupes de personnes qui ont été forcés ou contraints de fuir ou de quitter leur foyer ou leur lieu de résidence habituel, notamment en raison d’un conflit armé, de situations de violence généralisée, de violations des droits de l’homme ou de catastrophes naturelles ou provoquées par l’homme ou pour en éviter les effets, et qui n’ont pas franchi les frontières internationalement reconnues d’un État. » (Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux personnes déplacées internes)

[5] « Réfugiés » : l’art. 1 de la Convention de Genève (1951) relative au statut des réfugiés définit un réfugié comme une personne qui se trouve hors du pays dont elle a la nationalité ou dans lequel elle a sa résidence habituelle, et qui du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un groupe social déterminé ou de ses opinions politiques craint avec raison d’être persécutée et ne peut se réclamer de la protection de ce pays ou en raison de ladite crainte ne peut y retourner.

[6] Quelques liens en relation avec ces études ou contributions : une étude de l’OCDE de 2014, un article sur le site Diaspora en ligne ; un article sur le site des Échos datant de 2014 concernant le Royaume-Uni ; enfin un article du Figaro de 2016.

[7] Pour une brève présentation de l’accord par l’Union européenne, on peut lire cet article ; pour une analyse critique, on peut se référer à celui-ci ou à celui-là.

[8] Depuis 2015, un certain nombre de pays européens ont « accordé entre eux » leurs politiques migratoires, se soustrayant ainsi à leurs obligations internationales et/ou européennes. Il en est ainsi, par exemple, de l’ex-République yougoslave de Macédoine, de la Hongrie et de l’Autriche, dont les ministres de l’intérieur se sont souvent rencontrés pour conjuguer leurs politiques d’endiguement et isoler/enliser ainsi les pays qui, tels l’Allemagne et la Serbie, s’efforçaient – certes pour des raisons diverses – de respecter un minimum les principes du droit d’asile et du non-refoulement.

[9] Personne n’a oublié le sort des 71 Syriens découverts morts dans un camion abandonné sur une autoroute autrichienne en 2015.

 

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Crédit photo
Migrants face aux barbelés, Hongrie, 2015. Source: Wikimedia Commons.
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