Économie de la connaissance et universités européennes 2. Où voulons-nous aller?

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Jean-Louis Bothurel
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mardi 13 mars 2018
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Chapô
Mise en concurrence des institutions, précarisation du personnel, sélection sociale des étudiants: ces tendances sont au coeur de la conception néolibérale de l'enseignement et de la recherche. Pour les combattre, il faut analyser les structures de pouvoir – des gouvernements aux directions d'université en passant par les intérêts financiers – qui les mettent en place. Ainsi seulement peut-on inscrire la défense du service public dans une vision d'ensemble de la production et du partage de ce bien commun qu'est le savoir.

L’université et la recherche précarisées, de l’Atlantique à l’Oural

Rien n’illustre mieux le sens et la portée de ce programme politique et anthropologique que la question du statut des personnels de l’Enseignement supérieur et de la recherche (ESR) et de leur précarisation galopante à l’échelle paneuropéenne.

En Allemagne, l’université ne s’est jamais affranchie du mandarinat, c’est-à-dire de la toute-puissance des professeurs titulaires de chaires, parfois (souvent !) octroyées à vie et entourées d’« assistants » dont les professeurs sont de facto les employeurs (les assistants sont licenciables par le successeur du professeur titulaire en cas de départ de celui-ci vers d’autres cieux, de retraite définitive ou de décès). En-dessous des chaires, les instituts accueillent également des Privatdozenten, des enseignants-chercheurs « privés » c’est-à-dire non-salariés par l’université, mais simplement dédommagés pour leurs cours, avec un statut comparable à celui des vacataires de l’université française (qui sont, rappelons-le, employés sans contrat de travail et rémunérés à l’échéance de leur mission, c’est-à-dire en général une fois l’an ou le semestre, y compris celles et ceux, généralement les plus jeunes, dont les vacations sont l’activité professionnelle principale [1]). Les plus chanceux des Privatdozenten arrivent à être salariés avec le statut d’Akademischer Rat, mais en réalité, celui-ci ne correspond pas à leur charge d’enseignement mais aux tâches administratives qu’ils exécutent pour leur institut. La vague de réformes a conduit à l’abolition des chaires à vie au profit de contrats de 5 ans renouvelables (et renouvelés) indéfiniment sauf faute grave, sans abolir la pratique des négociations salariales par laquelle un professeur travaillant dans une université (par exemple à Hambourg) peut se faire recruter dans une autre (Munich) pour ensuite aller renégocier son salaire et les moyens de sa première chaire en menaçant d’accepter la nouvelle. Le statut des précaires est inchangé, voire aggravé, avec des conditions juridiques condamnant en pratique quantité de travailleurs universitaires à quitter leur emploi au bout de 6 ans, un dispositif connu pour frapper les femmes de manière particulièrement dure. Seul lot de consolation : les jeunes chercheurs « excellents » peuvent maintenant directement briguer des chaires temporaires réservées. L’exemple allemand montre à quel point le pire de l’Ancien Régime académique arrive facilement à trouver sa place dans le « nouveau monde » du capitalisme cognitif.

Les anciennes structures universitaires italiennes étaient pour partie inspirées du modèle allemand. C’est le cas du statut des enseignants-chercheurs, qui incluait une déclinaison locale du système des Privatdozenten. Les lois Moratti (2005) et Gelmini (2010) ont intégralement refondu ce système… mais a également détruit le statut des enseignants-chercheurs titulaires. Les ricercatori sont maintenant recrutés selon un système dit de tenure-track à l’anglo-saxonne, qui consiste en fait à les placer en CDD de quatre à six ans, après quoi il appartient à l’université de décider s’ils sont titularisés ou non. En 2017, l’Arted, l’association des chercheurs italiens à temps déterminé, a produit des chiffres montrant une chute importante du nombre de ricercatori statutaires à l’université en Italie, très souvent remplacés par des contractuels, tandis que chez les contractuels la part du CDI baisse au profit du CDD [2]. Le même mécanisme s’observe en France : non seulement la part des non-statutaires augmente, mais au sein de cet ensemble des non-statutaires, la part des contrats les plus protecteurs baisse, au profit d’une hyperprécarité parfois insoutenable. Le diagnostic a été formulé avec acuité par l’historien français Christophe Granger, lui-même doté d’une longue « carrière de précaire » :

« La précarité universitaire n’est pas la conséquence de l’état de délabrement où se trouvent les universités françaises. Elle n’est même pas la conséquence des politiques de réformes menées depuis 10 ans. Elle en est la condition. Tout, en effet, dans “l’autonomie” des universités, dans la mise en compétition des établissements et des enseignants, dans la libéralisation des études et le management des recherches, repose sur la dégradation d’une partie des personnels et sur la multiplication des postes précaires, mal payés, provisoires. » (Christophe Granger, La Destruction de l’université française, 2016, p. 126.)

Plus loin, il ajoute :

« Sur cette précarité, jamais unifiée, il faut jeter un regard décillé. On se trompe quand on fait d’elle l’antichambre malheureuse de la profession. Elle est la profession telle qu’elle se conçoit à présent. Ceux qui la vivent ne sont pas les tristes victimes de la libéralisation des universités. Ils sont l’incarnation du monde qu’elle produit. Autrement dit, ce n’est pas que les précaires ne sont pas encore devenus titulaires ; c’est que les titulaires ne sont pas encore devenus des précaires. » (ibid., p. 145-146)

En octobre 2017, le journal universitaire danois Uniavisen tirait le même bilan pour l’université de Copenhague, dans un article en anglais au titre éloquent : « The academic precariat strikes back » [3], expliquant que les « post-docs », c’est-à-dire les détenteurs d’un doctorat employés en CDD, constituent aujourd’hui le premier corps de l’université de Copenhague, qu’ils rebaptisent « université post-doc » et dont ils dénoncent le fonctionnement en des termes très proches de ceux du Collectif des travailleurs précaires de l’ESR en France.

Car la bonne nouvelle est que le précariat, condition de possibilité des réformes, commence à se constituer en sujet militant dans les universités, avec la création partout en Europe de collectifs ou de syndicats dédiés, dont les analyses et les propositions sont souvent bien plus décapantes que bien des critiques antérieures des évolutions de l’ESR. Outre la France, l’Italie et le Danemark, on a ainsi pu relever ces derniers mois des actions par des collectifs de ce type en Suisse (donc hors de l’UE) et surtout en Allemagne, où les vacataires et contractuels étudiants recrutés comme chargés de cours, bibliothécaires ou tuteurs se sont mis en grève en janvier, avec le soutien du syndicat fédéral des enseignants GEW (très faible dans le milieu corporatiste de l’université, mais plus solidement implanté dans le secondaire et la recherche), dans ce qui constituait le premier mouvement de grève catégoriel universitaire à Berlin depuis 36 ans [4], tandis qu’un groupe de liaison des précaires se constituait à l’échelon fédéral (AG Mittelbau). La grève massive dans les universités anglaises fin février 2018 constitue également un signal fort. Les personnels y sont souvent précarisés de longue date : les readers, en particulier, sont en grande partie payés par l’argent des frais d’inscription, et donc directement menacés par toute désaffection pour leur discipline, pour ne rien dire du risque d’une implosion du système des frais en général. Leur système de retraite devait faire l’objet d’une énième réforme inique poussée par Universities UK, l’équivalent britannique de la Conférence des présidents d’université, à la pointe de la destruction du service public et des droits sociaux, comme toutes ses homologues [5]. Face à cela, un mouvement de grande ampleur, largement relayé par la presse anglaise et internationale, a permis de faire reculer une partie des universités concernées et d’amorcer un rapport de force entre les présidences et les personnels plus favorable à ces derniers.

Le poisson pourrit toujours par la tête

L’une des forces de ces mouvements de précaires est d’avoir admis que les présidents d’universités (ou les vice-chanceliers dans la terminologie anglaise), quoique originellement enseignants, ne sont pas des « collègues » mais  bien ce qu'ils prétendent eux-mêmes être auprès des ministères de tutelle : les patrons des personnels. L’université française, en revanche, reste marquée par ses traditions corporatives et/ou cogestionnaires (dans ce qu’il faut bien appeler une variante « de gauche » du corporatisme et des syndicats verticaux de la fin du XIXe siècle). En conséquence, on a longtemps peiné, et peine encore parfois (en tout cas hors du milieu des précaires), à voir les architectes de la liquidation du service public autrement que comme des « collègues » qui « font ce qu’ils peuvent ». En l'occurrence, le coup d’œil européen devrait être instructif puisque les présidents d’universités et de regroupements (ces derniers étant une singularité française) font partout preuve du même autoritarisme, s’octroient des primes indécentes au moment même où ils suppriment des postes fautes de moyens, et s’entourent de comités théodules et de chargés de mission qui constituent autant de relais dans la caporalisation des personnels. Alors que la Pologne s’apprête à son tour à basculer vers une organisation universitaire de type « loi Pécresse », la presse allemande se fait l’écho de la crainte des chercheurs qui perçoivent très bien l’émergence d’une « dictature des présidents », puisque ceux-ci auraient le dernier mot sur les financements des composantes et pourraient nommer à discrétion des « contrôleurs » chargés d’évaluer leurs collègues selon des critères d’« excellence » [6]. À noter d’ailleurs que le projet du ministre polonais Gowin, pour bien faire les choses,  envisage également que la collation du titre de docteur soit réservée à une poignée de facultés sélectionnées : on reconnaît là l’opposition entre établissements de proximité (qui n’ont pas forcément besoin de former des docteurs…) et établissements de recherche engagés de plain pied dans la concurrence internationale, avec là encore la création d’une agence spécialement dédiée au rayonnement international des meilleures facultés et des meilleurs enseignants.

La destruction des services publics de l’ESR prend donc toujours les mêmes traits à l’échelle paneuropéenne, ceux d’une sécession des « excellents » corrélée à la destruction des métiers et des statuts, dont l’explosion de la précarité n’est pas la conséquence ni même le symptôme : c’est en est la forme même, en France comme au Danemark, en Allemagne comme en Espagne, en Angleterre comme en Italie.

Un horizon français pour le Masque de fer

Dans toute l’Europe, les précaires sont aux nouveaux monarques de l’ESR, technocrates, présidents d’établissements, barons politiques et économiques locaux, super-professeurs excellents butinant les ERC d’université en université, ce que le Masque de fer était à Louis XIV dans la légende : des frères jumeaux refoulés, qui vivront aussi longtemps que leurs rois de frères et dont l’oppression secrète constitue la condition inavouable du règne du monarque. Il ne peut pas y avoir de chaire d’excellence sans une cohorte de contractuels ; il ne peut pas y avoir de carrière internationale de prestige sans un dispositif de concurrence et un vivier d’assistants voués, de leur côté, à une carrière de précaire. Mais la négation de leur statut, le scandale que provoque leur apparition au grand jour (comme encore tout récemment en Espagne [7]), est là pour nous rappeler que l’économie de la connaissance repose sur la violence et le mensonge – le mensonge de l’excellence.

Il est symptomatique que le mouvement naissant des précaires allemands, sitôt constitué, ait ravivé les débats sur un sujet que les réformateurs locaux, dans leur ardeur, avaient étrangement négligé : l’abolition des chaires et leur remplacement par des départements gérés collectivement par des enseignants statutaires [8], c’est-à-dire le modèle mis en place en France par la loi Faure après mai 1968. 50 ans après l’entrée en crise du mandarinat français, les précaires allemands dessinent un horizon qui coïncide avec une tentative hexagonale que les gouvernements français s’emploient précisément à liquider, puisque rien n’est plus à la mode dans les universités « d’excellence » que d’y réinstituer des chaires qui sont aussi, forcément, « d’excellence ». Un tel mouvement a son importance politique : il signale que d’importants jalons d’un ESR collégial, authentiquement autonome, c’est-à-dire structuré en champs d’études et de recherche constituant autant de communautés de pratiques, ont été posés en France, et que malgré ses défauts et ses insuffisances, malgré aussi son affaiblissement voire son quasi-anéantissement par la vague des réformes, cet ESR français rendu à sa vocation émancipatrice pourrait fournir un horizon de combat aux travailleurs scientifiques de l’Europe entière, et notamment aux plus précaires d’entre eux. C’est le sens d’une des mesures les plus fortes du programme de la France insoumise (FI) pour l’ESR : le renforcement et l’extension à l’université du recrutement des chercheurs et enseignants-chercheurs par des comités nationaux élus par leurs pairs, en amont de l’affectation des membres de ces corps de fonctionnaires nationaux à un laboratoire ou à un établissement, laquelle affectation se ferait, pour sa part, sous la houlette des départements concernés, selon un système dont les bases existent déjà au CNRS ou à l’INRA – une mesure largement inspirée par des revendications de certaines associations de chercheurs non-titulaires. Défendre les statuts et un recrutement national en amont des établissements, c’est imposer un principe d’équité de moyens, briser la concurrence entre établissements et la mainmise des potentats locaux, étendre la logique des départements contre celle des chaires, bref : c’est prolonger la nécessaire défense du service public menacé pour amorcer un programme de reconquête contre l’économie de la connaissance, en assumant d’ouvrir la voie aux autres pays, comme les étudiants allemands nous ont ouvert la voie en arrachant l’abandon des frais d’inscription après plusieurs années de lutte, ou comme les chercheurs néerlandais nous ont ouvert la voie en obtenant la création d’un consortium autogéré spécialement dévolu au soutien des scientifiques engagés pour le démantèlement de l’oligopole de l’édition scientifique [9].

La science et l’université que nous voulons

Que nous apprend le détour européen, et en particulier l’explosion générale de la précarité ? Ils nous apprennent essentiellement à nous défaire de certains automatismes dans l’analyse. Ainsi, le recours à la notion de « marchandisation » est très populaire chez les militants français opposés au processus de Bologne-Lisbonne, mais le terme n’est que rarement défini. Souvent, il s’agit de dénoncer la recherche d’une rentabilité immédiate pour les universités et organismes de recherche (baisse des moyens publics récurrents,  hausse des frais d’inscription, injonction au transfert de technologie). Le détour par l’échelon européen suggère que le projet de l’économie de la connaissance, par ses interactions avec la géographie et avec l’organisation du marché du travail, est plus englobant, et plus profondément politique, que ce que peut suggérer cette critique de la « marchandisation » en première instance. En particulier, le marché des formations « modulaires et capitalisables » n’a pas forcément vocation à être immédiatement rentable, du moins pour les universités. En outre, on voit que la situation des frais d’inscription, ou même celle des moyens, dont l’enjeu est parfois davantage la répartition que le montant brut, est plus différenciée qu’elle peut en avoir l’air. C’est pourquoi, dans la lignée d’autres critiques des réformes récentes de l’ESR, en France, en Angleterre ou en Allemagne, il nous semble important de légèrement déplacer le curseur vers la question du pouvoir [10].

Le projet d’économie de la connaissance est fondamentalement un processus d’hétéronomisation des sciences (l’ironie voulant que cette hétéronomie soit généralement rebaptisée autonomie), c’est-à-dire d’évidement, si possible par l’intérieur, des structures sociales par lesquelles le milieu scientifique place le vrai au sommet de sa hiérarchie des normes, en définissant la vérité comme ce qui est partagé et partageable, critiqué et critiquable – ce que le sociologue américain Robert K. Merton résumait en quatre termes : l’universalisme, le communalisme (il allait, par une provocation qui se révèle lourde de sens, jusqu’à parler du « communisme de l’éthos scientifique »), le désintéressement,  le scepticisme organisé. Ce programme est bien évidemment incompatible avec l’idée même d’universités de recherche sociologiquement sélectives et vouées à la reproduction des élites établies et au transfert de technologie vers la technostructure oligarchique (qu’elle soit privée ou étatique : la différence n’a plus de pertinence à l’âge de l’ordolibéralisme, si tant est qu’elle en ait jamais eu).

La question de l’impératif de rentabilité, si elle est fondamentale pour comprendre la vision du monde des managers de la science, n’épuise donc pas le projet de l’économie de la connaissance, notamment dans sa mouture « bolonaise-lisboète ». C'est ce que souligne une lettre ouverte d’universitaires wallons à l’automne 2017, qui parvient à articuler la dimension comptable et la dimension la plus strictement politique et démocratique des politiques menées par le gouvernement régional « socialiste », intitulée « Il y a désormais deux universités à Liège » [11]. D’un côté, il y a l’université bureaucratisée, qui « organise la concurrence interne. Elle se veut “stratégique”, “créative”, “citoyenne”, “en mouvement”, mais se contente le plus souvent de s’ajuster frénétiquement à tout ce qui, en dehors d’elle, la presse […], ignore les questions de fond et pense que les étudiants sont des parts de marché, et que la recherche est un investissement qui doit rapporter. » De l’autre, l’université que les personnels tentent encore de porter à bouts de bras : elle « pense au contraire qu’une institution de savoir est bien le lieu d’une émancipation et d’un progrès collectifs possibles, et elle met tout en œuvre pour poursuivre cet idéal. L’humain est au cœur de son métier, au quotidien. Elle défend une posture critique à l’égard des logiques qui soumettent la production et la circulation des connaissances à des contraintes étrangères aux pratiques de savoir. Elle sait que la recherche n’est pas toujours une activité rentable ; elle se préoccupe moins d’attirer les étudiants que de les intéresser vraiment. » [12]

Vers un plan A pour l’université et la science

Nous voulons donc, avec les travailleurs de l’ESR européen et notamment les plus précaires d’entre eux, affronter l’économie de la connaissance et promouvoir une pratique de la science fondée sur un objectif d’émancipation collective et de participation citoyenne. Poser le problème ainsi, en dépassant la seule question des moyens et en adoptant le point de vue des plus précaires, a également pour avantage de reconnaître immédiatement que le système d’enseignement supérieur public maintenant aboli ne satisfaisait pas ses propres objectifs normatifs : il ne s’agit pas de restaurer l’ESR en ruines, mais d’en construire un nouveau.

C’est sur cette base que nous pouvons poser les jalons d’un plan A pour l’ESR européen. La première pierre pourrait en être la réorientation radicale du programme qui succédera à Horizon 2020, en modifiant le système de financement européen de la recherche pour promouvoir la désexcellence. Il serait par exemple possible de conditionner ces financements à un engagement de la part des établissements à recruter les personnels concernés sous des statuts protecteurs. Dans l’octroi de subventions aux établissements universitaires pour des projets précis (comme les « universités européennes »), il est possible d’accorder la priorité aux projets optant pour une organisation sous forme de départements pérennes plutôt que de chaires d’excellence, mais aussi ceux qui prévoient des cursus gratuits ou, à défaut, des frais d’inscription substantiellement inférieurs à ceux pratiqués jusque-là dans l’établissement. Toute « adaptation des statuts » aux fins d’un partenariat entre des départements de plusieurs pays ne pourra se faire que dans le sens le plus protecteur. De même, l’UE pourrait coordonner les initiatives existantes pour contrer l’oligopole de l’édition scientifique. Enfin, au lieu de considérer les étudiants (dont il est finalement bien peu question dans l’économie de la connaissance !) comme une matière première à attirer, un plan A pour l’enseignement supérieur européen doit se fixer comme objectif la construction d’un espace international solidaire, avec une augmentation des bourses de mobilité et des places en résidence étudiante pour les plus modestes, encore très souvent exclus de dispositifs comme Erasmus quand ils ne sont pas exclus de l’université tout court, et en finançant des dispositifs d’accompagnement pédagogique et administratif, en particulier pour cette partie des étudiants extra-communautaires dont les « universités de recherche » si ouvertes à l’international se montrent étrangement peu friandes : les migrants et réfugiés ayant fui la misère, la guerre et l’oppression et pour qui l’université représente plus souvent qu’on ne le pense parfois la plus belle promesse de l’Europe. Leur espérance et leur confiance dans des institutions chargées de produire, de critiquer et de transmettre un savoir universel, en ignorant les différences d’origine et d’opinion, nous rappelle d’abord notre propre idéal. Si l’Europe échoue à le faire vivre, il incombera à la France, tant qu’elle sera insoumise, de porter à la face du monde le drapeau de l’émancipation par le savoir.

Jean-Louis Bothurel

Si vous avez manqué la première partie de cet article, suivez ce lien: Économie de la connaissance et universités européennes 1. Où en sommes-nous?


[1] Le principe des vacations est justement qu'elles ne sont pas censées être l'activité principale du vacataire. Mais cette clause ne s'applique pas aux étudiants de Master 2 ou de doctorat, et certaines universités sont réputées ne jamais s'enquérir de cette activité principale avant de recruter un vacataire.

[2] Arted, « Il Precariato nelle Università dopo la legge 240/2010 (“Gelmini”). Analisi e Proposte dell'Associazione dei Ricercatori a Tempo Determinato (ARTeD) », 24 janvier 2017.

[3] D. Hirslund, « The academic precariat strikes back », Uniavisen, 19 octobre 2017. (Original : « Det akademiske prekariat slår igen ».)

[4] Voir le site de leur coordination TVStud Berlin, notamment https://tvstud.berlin/warnstreik-2/.

[5] Voir https://www.ucu.org.uk/strikeforuss pour l’exposé des motifs. À noter, les mesures de rétorsion tentées par certaines présidences : R. Adams, « Universities threaten to punish striking staff over cancelled lectures », The Guardian, 2 mars 2018.

[6] W. Osinski, «Bildungspolitik in Polen: Droht die Diktatur der Rektoren? », Neues Deutschland, 9 décembre 2017.

[7] « Un concursante de “Boom” denuncia la precariedad de los profesores universitarios », El HuffPost, 27 février 2018.

[8] Jule Specht, Christian Hof, Julia Tjus, Wolfram Pernice, Ulrike Endesfelder, Departments statt Lehrstühle. Moderne Personalstruktur für eine zukunftsfähige Wissenschaft, Junge Akademie, 2017.

[9] Ubiquity Press. Voir par exemple l’« exfiltration » de l’équipe de la revue Lingua.

[10] Cela n’est pas nécessairement exclusif d’un recours à la notion de marchandisation, si l’on passe par une définition en termes d’assujettissement de la production de valeur par le travail (en l’occurrence, le travail des étudiants et des personnels de l’ESR) à des mécanismes concurrentiels de définition de la valeur, caractéristiques de l’individualisme possessif et du capitalisme. Pour reprendre une formule familière de Margaret Thatcher dans sa célèbre interview au Sunday Times de mai 1981 : « Economics are the method: the object is to change the soul » – à défaut d’« âme », on peut aussi se satisfaire d’un rapport des sujets à leur existence sociale. On se reportera sur ce point à l’analyse qu’a proposée C.B. MacPherson du rapport entre pouvoir, valeur et égalité abstraite des sujets de l’individualisme possessif chez Thomas Hobbes, dont il montre que les textes théoriques constituent la première formulation aboutie de l’anthropologie politique du libéralisme (C.B. Macpherson, The Political Theory of Possessive Individualism). Voir également Pierre Bourdieu, « L’essence du néolibéralisme », Le Monde diplomatique, mars 1998. Enfin, on se reportera avec intérêt à la note d’Eric Berr et Léonard Moulin pour les Economistes atterrés sur l’économie de la connaissance et les réformes françaises de l’université, parue entre les deux volets de ce panorama : « En Marche » vers la destruction de l’université.

[11] Le texte a été publié par La Libre Belgique le 4 décembre 2017.

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By Charlie Owen - originally posted to Flickr as Mass occupation, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=12028817
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