Économie de la connaissance et universités européennes 1. Où en sommes-nous?

Created by
Jean-Louis Bothurel
Created
mardi 13 mars 2018
Categories
Chapô
Depuis bientôt trois décennies, les instances internationales libérales impulsent une économie basée sur l'innovation dans les pays riches: c'est « l'économie de la connaissance ». Les réformes qui en découlent n'intègrent pourtant pas ensemble le savoir et l'innovation, elles marchandisent l'éducation et la recherche qui deviennent alors des produits. Dans ce marché compétitif, les étudiants défavorisés, la recherche indépendante, et l'intérêt général s'enfoncent sous le poids d'intérêts économiques particuliers. Premier épisode d'une analyse des politiques européennes en matière d'enseignement supérieur et de recherche.

2018 : après des années d’assèchement financier des universités, un gouvernement libéral et réactionnaire, allié aux présidents d’universités et à une partie des syndicats étudiants, impose à marche forcée l’extension de la sélection sur dossier pour l’entrée à l’université. Jusque-là la sélection n’était officiellement pratiquée qu’à l’entrée de quelques cursus. Pourtant, la sélection devenait de plus en plus pratiquée officieusement ailleurs, en particulier dans certaines filières sous tension. Les opposants, tout en peinant à se faire entendre, dénoncent la fin de l’université pour tous et soulignent qu’une sélection sur dossier est toujours en partie une sélection sociale. Comme il n’y a pas de petites économies du moment que celles-ci frappent les plus faibles, les étudiants salariés, souvent issus des classes populaires ou en reprise d’études, qui pouvaient jusque-là être exemptés d’une partie des frais à débourser au moment de l’inscription chaque année, perdent cette dispense. La crainte se répand que les présidents d’université n’obtiennent une augmentation généralisée des frais d’inscription, sur le modèle britannique, une mesure d’ailleurs préconisée par une partie des conseillers du gouvernement.

Les lignes qui précèdent s’appliquent sans problème à la loi « Orientation et réussite des étudiants » portée par le gouvernement d’Édouard Philippe en France en janvier-février 2018. En réalité, il s’agit d’une synthèse des articles de la presse quotidienne nationale autrichienne à propos des évolutions de l’enseignement supérieur local exactement aux mêmes dates [1]. La lecture de la presse européenne et internationale, depuis au moins une douzaine d’année, révèle ainsi des parallèles que l’on aimerait dire « surprenants », mais qui ne font que confirmer le caractère opportuniste des motivations conjoncturelles avancées par les divers gouvernements pour justifier leurs réformes de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) : celles-ci répondent d’abord et avant tout à un agenda politique.

Ce que « l’économie européenne de la connaissance » fait à la formation

Malgré les discours lénifiants sur le « processus de Bologne » et la « stratégie de Lisbonne », sur lesquels on reviendra, cet agenda n’est pas spécifique à l’Union européenne. La revue Nature a ainsi récemment commenté la situation de l’enseignement supérieur et de la recherche au Japon [2] dans des termes qui évoquent également bien des aspects de la situation en France ou en Italie. Au fil des années 1990, la Banque mondiale et l’OCDE, dont le Conseil de l’Europe et l’Union européenne furent les relais zélés, se firent les promoteurs d’une nouvelle théorie de la croissance centrée sur « l’innovation », théorie largement associée aux idées de l’économiste néolibéral français Philippe Aghion. La notion centrale est celle d’« économie de la connaissance », gravée dans le marbre depuis le sommet de Lisbonne en 2000 (d’où l’étiquette de « stratégie de Lisbonne »).

Dans son volet d’enseignement, cette vision du capitalisme est étroitement associée au grand mouvement d’individualisation et de contractualisation des droits sociaux, puisqu’elle repose sur l’idée que l’enseignement est une « formation », de préférence modulaire et capitalisable tout au long de la vie [3], qui donne lieu à une certification de « compétences ». Ces compétences, mais aussi les formations certifiantes censées permettre de les acquérir, constituent un marché de l’économie de la connaissance qui est également un marché annexe au marché du travail, dans une logique où les droits sociaux et les rémunérations sont individualisés en fonction de la capacité des agents à valoriser leurs compétences – l’idée centrale étant qu’une compétence n’a de valeur que pour un poste de travail donné. Cette vision s’oppose donc radicalement à celle, historiquement associée au mouvement ouvrier, fondée sur la notion de qualification, qui induit des référentiels collectifs définissant un métier. Le monde de la stratégie de Lisbonne, dont la loi Vidal n’est qu’un énième  avatar, c’est bien le monde des lois El-Khomri et Pénicaud.

Le « processus de Bologne », qu’on associe parfois à Erasmus (le visage souriant de l’Enseignement supérieur et de la recherche européen…) alors que ce dispositif est largement antérieur audit processus, joue ici un rôle central. En particulier, la réorganisation des enseignements sur le mode « licence-master-doctorat » (LMD) en Europe continentale, indépendamment du fait qu’elle arasait des particularités nationales dont certaines auraient mérité davantage d’égards (quand elles n’ont pas survécu en catimini derrière l’affichage), constitue un jalon crucial dans la liquidation des cursus disciplinaires et/ou des formations professionnelles qualifiantes au profit de l’enseignement « modulaire et capitalisable ». L’essentiel n’est pas la durée de référence (3, 5, 8 ans), qui correspond essentiellement à des objectifs comptables de planification de la répartition des cohortes, même s’il ne faut pas minimiser son importance du point de vue de la constitution d’un marché unique du travail attenant au marché unique des formations dont le dispositif Erasmus a posé les bases. Le cœur de l’affaire, c’est bien plutôt la création du système des crédits ECTS, qui constitue la condition de possibilité de cet enseignement modulaire capitalisable, en assignant à chaque enseignement d’un cursus une valeur déterminée mesurée en « points de crédit », qui permet par exemple l’inscription (et le paiement des frais d’inscription) enseignement par enseignement, et donc la mise en concurrence directe des enseignants au sein d’une même université, en fonction du nombre d’étudiants-clients qu’ils attirent – un système dont la mise en œuvre est déjà très avancée en Espagne, où les régions fixent le prix du crédit ECTS dans leurs universités [4]. Ce dispositif permet également de mutualiser les cours ad libitum, c’est-à-dire de mélanger les promotions et les cursus dans une même salle de manière virtuellement illimitée, ce qui grève toute possibilité de construction d’un collectif de travail et de réflexion : l’enjeu est de faire de l’étudiant le manager de ses études et de sa vie, seul responsable de sa formation, en s’affranchissant de tout référentiel commun... sans lequel aucune reconnaissance dans les conventions collectives n’est possible. On reconnaît donc le passage d’une logique de qualification à une logique de certification. En pratique, des pays comme la France et l’Allemagne se sont montrés très réticents dans la mise en œuvre de cette logique jusqu’à présent. C’est l’un des enjeux explicites de la loi Vidal sur le premier cycle en France.

La même logique sous-tend aussi le Cadre européen commun de référence pour l’enseignement des langues (CECRL), adopté et promu cette fois par le Conseil de l’Europe : structuré intégralement par compétences, à tel point que l’enchevêtrement des niveaux de compétences y donne parfois le vertige, le CECRL est d’abord et avant tout basé sur une conception des langues comme instruments utilitaires dans un cadre social (le CECRL invite à considérer le milieu d’enseignement comme « une petite société »), à l’exclusion des dimensions du temps long. L’interculturalité y est d’abord perçue sur le mode de l’évitement des impairs dans la communication orientée vers l’obtention d’un résultat et la réalisation d’une tâche. Surtout, l’organisation même des enseignements y est tournée en prévision de l’évaluation ultérieure du niveau général de compétence langagière et communicationnelle, par le biais de certifications qui donnent bien sûr lieu à un marché. Ce marché des certifications a proliféré depuis, à tel point que dans son projet de « lycée modulaire », le rapport Mathiot remis récemment au ministre français Jean-Michel Blanquer envisage de substituer ces certifications privées à l’organisation d’épreuves de langues au baccalauréat, quitte à ce que ce soit le contribuable qui prenne en charge les frais de dossier. Cette sous-traitance de l’enseignement des langues au marché par la grâce des certifications estampillées CECRL est déjà monnaie courante dans l’enseignement supérieur, notamment pour les écoles d’ingénieur. On peut parler ici de « marchandisation » au sens le plus fort du terme, au point que le Times Higher Education s’inquiétait récemment de l’émergence de « diplômes LinkedIn », c’est-à-dire de formations en lignes proposées par des géants des nouvelles technologies, qui donneraient lieu à des certifications en vue du marché du travail [5].

Projeeets ! La nouvelle recherche au service de l’innovation et de la concurrence des territoires

 

Mais ce marché des formations modulaires et capitalisables ne prend lui-même sens qu’en regard avec un autre, le véritable marché central du nouveau « capitalisme cognitif ». Ce marché central, qu’on peut nommer le marché de l’innovation, met en présence, dans chacun des territoires placés en situation de concurrence (le flou étant de savoir s’il s’agit des Etats ou bien si l’UE ambitionne de constituer un seul territoire hégémonique, comme elle le proclamait à Lisbonne), une poignée d’universités de recherche [6], invitées à fournir deux types de marchandises à l’oligarchie économique et administrative :

(i) Des connaissances scientifiques et techniques transférables et dont le transfert est en partie assuré par l’université ou une de ses dépendances [7].

(ii) Une main-d’œuvre « innovante » et hyperqualifiée pour les postes de commandement du « capitalisme cognitif » : les fameux « premiers de cordée » du macronisme.

Ce développement des universités de recherche bien distinctes de l’enseignement supérieur « de masse » s’inscrit en fait dans la logique de mise en concurrence des territoires que l’on retrouve à l’œuvre dans bien d’autres aspects de la politique de l’Union européenne. En l’espèce, il s’agit d’isoler d’un côté les métropoles innovantes et autres smart cities, sur le modèle de Seattle aux États-Unis [8], et dont les exemples canoniques en Europe sont Bilbao et Barcelone, et de l’autre les régions qui constitueraient un vaste hinterland fournisseur de main-d’œuvre « compétente », c’est-à-dire à même, moyennant un passage régulier par la formation continue, de changer plusieurs fois de métier en fonction des aléas de la « destruction créatrice » impulsée par les premiers de cordée.

En Europe continentale, la mise en place du marché de l’excellence et de l’innovation a été préparée par un système dont la version la plus assumée est l’Exzellenzinitiative allemande, qui a largement inspiré l’ « initiative d’excellence » qui constituait le cœur des « Investissements d’avenir » de Nicolas Sarkozy : les universités, mises en faillite par la loi Libertés et responsabilités des universités (LRU, dite loi Pécresse, 2007), se voyaient invitées à constituer des regroupements, qui ont pu déboucher sur des fusions, afin d’obtenir une partie de la « manne » du grand emprunt en déposant des candidatures à un grand appel à projets pour la constitution d’une dizaine de pôles d’excellence sur tout le territoire. La logique est la même que celle promue, dans le domaine de la recherche « pure », par l’Agence nationale de la recherche en France ou la DFG en Allemagne, des institutions dont le budget augmente au fur et à mesure que les finances des organismes de recherche s’assèchent : le recours à des financements concurrentiels et non pérennes remplace les budgets récurrents. À la clé, il y a l’explosion des coûts cachés, la bureaucratie et la novlangue souvent tournées en dérision, mais aussi l’explosion de la précarité et surtout ce qui constitue la double finalité du projet : d’une part, la destruction des collectifs de travail et la concurrence généralisée, d’autre part la réorientation forcée des activités de recherche vers les secteurs promus par le pouvoir administratif et économique. Ici aussi, l’UE joue un rôle éminent, puisque la panacée des appels à projets, l’excellence dans l’excellence, est incarnée par l’ERC, un financement européen qui peut monter jusqu’à 1,5 million d’euros pour un projet porté par un chercheur individuellement reconnu comme excellent et qui pourra recruter « ses » précaires de manière discrétionnaire. N’oublions pas non plus les programmes Horizon 2020 et Smart Specialization Strategy, qui coordonnent des milliards d’euros de subvention vers une liste de domaines thématiques centrés sur l’innovation industrielle et le transfert de technologie ou, dans le second cas, vers la spécialisation d’un territoire donné dans certaines formations, certains métiers, certaines technologies. Cela revient à dire que sauf à être aspiré par un pôle d’excellence, un habitant d’un tel territoire (souvent la région ou son équivalent) est voué à un nombre limité de formations et de métiers possibles en fonction du choix de spécialisation opéré par l’exécutif local. En pratique, on peut à nouveau tracer la ligne de démarcation entre « ESR de bassin » (abondé par la Smart Specialization Strategy) et « ESR d’excellence » (abondé par l’ERC), cette fois à l’échelon des financements européens.

Si aucun pays n’est allé aussi loin que la France dans l’imitation revendiquée du modèle allemand, le mot d’ordre d’excellence a servi, dans d’autres pays avec une forte tradition de service public de l’université, intégrant parfois (souvent !) des éléments corporatifs eux aussi contradictoires avec le projet libéral, de levier pour institutionnaliser la concurrence entre établissements en assumant l’abandon de toute égalité de traitement budgétaire et administratif entre les universités (ou les départements) de recherche et les autres. Ainsi, en Italie, l’association Salvare la Ricerca est obligée de rappeler que « la recherche est faite aussi par les bons et les très bons, pas seulement par les excellents ». En 2017, le gouvernement italien a fait adopter dans le budget 2018 un plan quinquennal de renforcement et de valorisation de l’excellence universitaire à hauteur d’un milliard d’euros, fléchés spécifiquement pour 180 « départements d’excellence » à travers le pays (chaque université comportant plusieurs dizaines de départements). Les précédents européens, notamment le 3e volet du PIA en France en 2017, ont montré que ces fonds étaient attribués sur une base très inégale, avec une concentration supplémentaire des moyens sur les établissements déjà les mieux dotés [10]. L’UE a joué un rôle moteur dans l’affaire, puisque cette décision a été précédée d’une argumentation dramatisant le décrochage de l’Italie dans la compétition européenne pour l’innovation, sur la base d’un rapport d’Eurostat sur les « clusters d’excellence » en Europe, où l’Italie apparaissait comme le seul grand pays à ne pas compter de cluster parmi les 30 premiers. De façon générale, les dispositifs d’évaluation, à toutes les échelles, jouent un rôle central dans cette évolution à marche forcée. On pense bien sûr aux fameux classements internationaux, mais aussi aux rapports européens, aux systèmes européens d’évaluation des publications scientifiques comme l’ERIH, l’index européen des publications en sciences humaines, mis en place en lien avec les outils bibliométriques de l’oligopole de l’édition scientifique [11], et enfin aux agences nationales d’évaluation mises en place dans plusieurs pays d’Europe, comme en France (l’AERES, devenu HCERES sous François Hollande), en Italie (l’ANVUR) et au Royaume-Uni. Ces classements sont conçus pour renforcer la culture de la concurrence dans les milieux scientifiques et servent d’arme aux gouvernements et aux instances européennes dans leur combat contre les statuts des personnels et contre le service public de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Quelle université pour l’économie de la connaissance ? Politique de site, excellence et frais d’inscription

Néanmoins, il convient de reconnaître la part des divergences nationales liées aux spécificités des paysages de l’ESR ici ou là. En particulier en Allemagne, où l’université fait figure de voie royale de l’enseignement supérieur, l’Idex n’a donné lieu qu’à une seule fusion d’établissements sous statut dérogatoire, à Karlsruhe (fusion de l’université et d’un grand centre de recherche public pour créer le Karlsruher Institute of Technology). Ce projet de fusion s’est d’ailleurs soldé par un échec, puisque Karlsruhe a perdu son statut d’université d’excellence consécutivement à la fusion ! En France, par contre, l’élite est largement issue de « grands établissements » comme Sciences Po, Polytechnique, Centrale, HEC ou l’Essec ; la recherche extra-universitaire est regroupée dans des grands organismes centralisés et prestigieux (CNRS, CEA) ; les universités, en plus d’être relativement dévalorisées et historiquement mal-aimées du pouvoir, ont connu dans les années 1990 une phase d’émiettement avec la création de nombreuses petites universités de bassin dont la viabilité en termes de recherche et d’innovation est régulièrement questionnée par certains acteurs qui parlent d’« universités de licence ». La spécificité française implique donc l’organisation préalable d’une bipartition du paysage universitaire entre une douzaine de pôles d’excellence unifiant des universités, des grandes écoles et des institutions de recherche, et une myriade d’« universités de proximité » qui pour bien des acteurs sont plutôt des établissements de rétention destinés à fixer une large partie de la jeunesse populaire dans son milieu social et géographique d’origine, tout en fournissant une main d’œuvre de stagiaires aux entreprises locales. Cette évolution, qui a occupé les gouvernements français depuis dix ans, n’a pas lieu d’être en Allemagne ou en Autriche, où l’enseignement secondaire procède déjà à un tri brutal et où le rôle des cursus de rétention est souvent assumé, historiquement, par… les grandes écoles professionnalisantes (Fachhochschulen).

Quelle est dès lors la place de l’explosion des frais d’inscription dans ce système ? Elle est complexe, ce qu’illustre bien l’hésitation dont témoignent les MacronLeaks à ce propos, ou bien le fait que l’intégralité des Länder allemands (décisionnaires en la matière) aient très vite rétabli la gratuité intégrale des universités publiques après une brève parenthèse infructueuse et controversée, où les frais ont culminé à 500 € / semestre. La hausse des frais d’inscription apparaît pour certains comme une conséquence du désinvestissement de la puissance publique et de l’étranglement financier des universités européennes, mais cette approche « conséquentialiste » fondée sur la question des moyens rencontre très vite ses limites, et le coup d’œil européen montre que faire de « l’austérité aveugle » la finalité des gouvernements est une erreur, puisque cela conduit à minorer la cohérence d’un projet authentiquement idéologique : les économies sont des moyens au service d’une fin. La hausse des frais d’inscription est en fait une implication logique de l’économie de la connaissance, qui stipule que la connaissance doit être rentable à tous les niveaux, et donc que les universités ont vocation à devenir rentables.

Mais, au moins pour ce qui est de l’enseignement supérieur hors universités de recherche, la hausse des frais est contradictoire avec un autre impératif politique lié au même projet de société, celui d’une main-d’œuvre compétente hautement formée (mais encore une fois pas qualifiée). Il en va de même pour la sélection à l’entrée du supérieur : il est réellement indispensable pour le capital que la masse d’une classe d’âge dispose d’une formation supérieure. L’enjeu est donc bien d’orienter, au sens fort, c’est-à-dire de décider de leur avenir social à la place des jeunes, notamment des jeunes issus des classes populaires. Parcoursup, ou son équivalent allemand Hochschulkompass, sont des rituels de soumission et d’infantilisation, mais ne sont pas conçus pour barrer la route du supérieur en général aux classes populaires.

Il en va bien sûr tout autrement pour les universités de recherche, qui elles ont vocation à être rentables, ne serait-ce que parce qu’elles sont aux prises avec les « grands » de l’économie industrielle et financière, et qu’elles constituent le poumon économique et sociologique des métropoles innovantes du nouveau capitalisme. Dans la mesure où il s’agit de former les « premiers de cordée » et que le culte des formations à la carte et l’atomisation des référentiels de qualification corréleront encore plus le niveau de rémunération des salariés au lieu de leur formation (et aux réseaux d’alumni), en tout cas dans les secteurs où ces universités se spécialisent, d’aucuns jugeront logique de monnayer la marque de telle ou telle université à ses étudiants, dans l’idée qu’étudier, c’est investir en attendant un retour sur son argent. Cette idée d’un retour sur investissement prend parfois des formes baroques quand elle est croisée à la volonté des gouvernements d’attirer ou de garder les « meilleurs ». Ainsi, le nouveau gouvernement autrichien prévoit la généralisation prochaine des frais d’inscription dans l’enseignement supérieur public… mais aussi leur remboursement sous la forme d’une déduction d’impôt ultérieure, dans l’idée que la mesure inciterait les Allemands venus étudier en Autriche à y rester, plutôt que de faire financer par le contribuable autrichien la formation de futures élites allemandes [12]. De façon générale, la tentation est grande d’appliquer un modèle britannique de frais d’inscription différenciés par nationalité, soumettant les étrangers à des tarifs prohibitifs. Mais le problème est que les universités sont aussi en concurrence pour les séduire, et pas seulement pour leur argent, mais aussi parce que l’économie de la connaissance se nourrit du fantasme (démenti par les statistiques) d’un grand marché mondial des meilleurs étudiants [13]. Les universités sont un marché pour les étudiants, nationaux et internationaux, les étudiants nationaux et internationaux sont un marché pour les universités, mais aussi pour les États, pour lesquels ils sont par ailleurs une « charge » selon l’échelle de temps à laquelle on pense, le tout sur fond de concurrence de tous contre tous… Bref : la « main invisible » a la tremblotte, et la tentation des frais d’inscription, malgré ses avocats dans la sphère financière, ne séduit pas tous les promoteurs du projet, loin de là.

Jean-Louis Bothurel


[1] Voir notamment dans Die Presse, « Universität: Neue Schranken – nicht nur für die Juristen » (30 janvier 2018), « Studenten protestieren gegen neue Zugangsbeschränkungen » (27 février 2018), « Neue Uni-Beschränkungen: “Ein Schlag ins Gesicht” » (28 février 2018) ; Der Kurier, « Uni-Zugang: SPÖ kritisiert Minus an Studienplätzen » (28 février 2018) ; Der Standard, « Neue Uni-Zugangsregeln ab 2019, Studiengebühren erst “in Jahren” » (29 février 2018).

[2] « Japanese research leaders warn about national science decline », Nature, 17 octobre 2017.

[3] L’expression figure telle quelle dans la loi Vidal, article 2 ter (amendement Les Républicains adopté avec les voix de La République en marche).

[4] Voir les explications sur le site de L’Étudiant : « Notez que l’Espagne est divisée en 17 communautés autonomes et que chacune fixe elle-même le prix d'un crédit ECTS. D’une région à l'autre, celui-ci peut donc passer du simple au double. Un critère à prendre en compte dans votre choix d’installation ! À titre d’exemple, les frais d’inscription sont plus élevés en Catalogne (de 25 à 158 € environ par crédit) qu'en Andalousie (de 12 à 29 € par crédit). Pour calculer le coût total de vos frais universitaires, il suffit de multiplier le nombre de crédits total (30 pour un semestre, 60 pour une année universitaire complète) par le montant fixé. » (M.-A. Nourry, « Coûts des études, bourses, jobs… quel budget pour l'Espagne ? », L’Étudiant, 7 mars 2017).

[5] C. Harvergal, « “LinkedIn degrees” from global providers “could leave UK behind” », Times Higher Education, 22 novembre 2017.

[6] Journal officiel du 24 décembre 2017 : convention entre l’État, représenté par le premier ministre et la ministre de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, et l’Agence nationale de la recherche.

[7] Journal officiel du 31 décembre 2017 : convention entre l’État et la Caisse des dépôts et consignations.

[8] Voir Benoit Bréville, « Grandes villes et bons sentiments », Le Monde diplomatique, novembre 2017.

[9] « la ricerca è fatta anche dai buoni e dagli ottimi e non solo dagli eccellenti. Ma oggi conta solo l'Eccellenza. Eccellenza è una parola d'ordine molto in voga, l'Eccellenza è un passe-partout che apre molte porte e garantisce un'aura di rispettabilità e invincibilità di cui molti amano fregiarsi. », P. Dimitri pour Salvare La Ricerca, 21 septembre 2016.

[10] Cette inégalité étant revendiquée, on lira avec intérêt le communiqué conjoint des grands vainqueurs, Bordeaux, Strasbourg et Aix-Marseille, le 26 octobre 2017 : PIA 3 : un franc succès pour nos universités d’excellence.

[11] On ne compte plus les articles sur le racket de l’oligopole éditorial. Dernier en date (?) : D. Matthews, « Is it time to nationalise academic publishers? », Times Higher Education, 2 mars 2018.

[12] « Türkis-Blau will Studiengebühren mit späterem Steuerbonus für Absolventen », Der Standard, 14 décembre 2017.

[13] Pour un rappel à la réalité des faits concernant la France, voir Yann Bisiou, « L’attractivité internationale du SUP en France : le vrai et le faux », sur son blog Le Sup en maintenance, 15 janvier 2017.

BLOG COMMENTS POWERED BY DISQUS
Crédit photo
Archinginasio, université de Bologne. Source: Wikimedia Commons.
Top