Bruxelles, les coursiers en grève contre Deliveroo

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Julien Collinet
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jeudi 25 janvier 2018
Chapô
À Bruxelles et dans plusieurs villes belges, de nombreux coursiers à vélo ont entamé une grève et un bras de fer avec Deliveroo afin de s'assurer un minimum de protection sociale. État des lieux avec ce collectif de résistants à l'ubérisation.

Samedi 20 janvier, à la tombée de la nuit, un groupe d'une cinquantaine de personnes défie la pluie battante et s'agglutine à l'arrêt de tram bruxellois Bailli. Au micro, Daniele, un coursier à l'accent transalpin, rappelle la lutte en cours. Défilant derrière une bannière « Slaveroo » les membres de ce « Collectif de coursiers-e-s »,  qui représente pas moins de 200 coursiers se considèrent comme les nouveaux esclaves de l'économie collaborative.

La colère remonte à octobre dernier. La compagnie britannique de livraison de repas à vélo décidait alors de rompre le contrat qui la liait avec Smart, une coopérative belge permettant aux coursiers d'obtenir une protection sociale proche de celle des salariés. Outre cette rupture, Deliveroo décidait de modifier la rémunération des coursiers. Jusqu'alors établie à un taux fixe horaire, elle passera le 31 janvier à 7,50 € par livraison, voire 5 € pour les étudiants. Pour Daniele, « c'est un retour au XIXe siècle, où les ouvriers étaient rémunérés à l'acte. Que se passe-t-il si on ne nous envoie pas de commandes ? On travaille gratuitement. Il y a souvent des accidents dans ce métier, si on a un accident du travail, on se retrouve à la rue ? »

Protection sociale niveau zéro

Surtout, ces coursiers devront s'enregistrer en tant qu'indépendants. Un peu à l'image de ce qui se passe en France avec le statut d'auto-entrepreneur, ils ne disposeront d'aucune protection sociale, ne pouvant pas bénéficier d'allocations chômages, d'arrêt maladie, ou d’indemnisation en cas d'accident du travail.
Pourtant, ils n'ont d'indépendants que le nom. Ne pouvant refuser des commandes, affublés d'une casquette, d'une veste et d'un sac marqués du logo de leur employeur, ils lui sont totalement subordonnés et devraient donc bénéficier du statut de salarié. Comme dans le cas d'Uber, Deliveroo profite abusivement du flou juridique entrouvert par les pouvoirs publics à toutes ces entreprises dites de l'ubérisation, ou plus audacieusement de « l'économie collaborative ».

Les coursiers bruxellois en sont ce samedi soir à leur troisième jour de grève après des actions similaires les 8 et 13 janvier derniers. Depuis, d'autres leur ont emboité le pas à Gand, Liège, Malines ou Anvers. En soutien, des coursiers de Paris et de Bordeaux ont tenu à faire le déplacement à Bruxelles. « À l'époque, vue de France la Belgique faisait figure de modèle grâce au statut Smart », explique ce coursier Bordelais. « Au début Deliveroo nous payait nous aussi 7,50 €, puis du jour au lendemain, ils sont passé à 5 € la commande sans que l'on ait rien à dire. Demain ça sera 1 €, qui sait ? »

L'assemblée décide alors de voter une grève au finish d'ici la date fatidique du 31 janvier. Les principaux syndicats du pays, la CSC avant tout, ainsi que la FGTB, appuient le mouvement. En parallèle une caisse de grève a été mise en place afin de soutenir les grévistes à hauteur de 20 € par jour de grève.

 

Les vertus du rapport de force

Les consignes de l'action du soir sont alors données aux coursiers présents ainsi qu'à la vingtaine de citoyens venus soutenir le mouvement. Le groupe va envoyer deux ou trois représentants dans chaque restaurant du quartier, afin de demander gentiment aux restaurateurs de couper l'application Deliveroo pour la soirée en guise de soutien. En cas de refus, l'ensemble des manifestants pénétrera dans l'établissement afin de distribuer des tracts et d'expliquer aux clients les raisons de cette manifestation.

Le groupe se dirige alors, non sans un certain enthousiasme, vers les pizzerias, sushi bars ou brasseries de ce quartier branchouille de la capitale belge. Posée sur un vélo triporteur, une sono crache de la musique. Et non sans surprise, les restaurateurs acceptent rapidement de couper l'application. Peut-être autant par solidarité que par peur de voir la cinquantaine d'énergumènes bruyants et détrempés par l'orage venir « importuner » leur clientèle. Le rapport de force fonctionne. À chaque nouvelle petite victoire, le groupe laisse exploser sa joie.

 

Source Page Facebook Collectif des coursiers-e-s


David contre Goliath

Après une petite heure de balade, le service Deliveroo est indisponible dans le quartier. Certes, Deliveroo, valorisée en bourse à pas moins de deux milliards de dollars, en capacité de lever plusieurs centaines de millions d'euros en un claquement de doigt, ne va pas trembler ce soir. Mais pour ces jeunes coursiers, qui pour la plupart n'étaient sans doute auparavant que très peu conscientisés aux luttes sociales et à la défense de leurs droits, l'opération a des goûts de victoire.

Un peu plus tard les esprits s'échauffent. Le gérant d'un restaurant à burgers refuse de couper l'application et ne trouve rien de mieux à répondre aux manifestants qu'ils n'ont « qu'à faire un autre boulot ». Huées, sifflements, il ne fallait rien de mieux pour remobiliser les troupes qui décident alors de partir à l'assaut d'un autre quartier, avec pour objectif d'empêcher à nouveau l'application de fonctionner.

Edit Europe insoumise

Depuis la rédaction de ce billet par Julien Collinet de la FI Benelux le mardi 23, les coursiers sont passés à la vitesse supérieure et occupent depuis mercredi 24 après-midi le siège social bruxellois de Deliveroo. Ils demandent notamment le report de la date fatidique du 31 janvier pour pouvoir commencer à discuter avec les représentants de l'entreprise, alors que de son côté celle-ci demande à ce que les locaux soient évacués avant toute discussion. Une grève est organisée samedi, qui sera soutenue par des livreurs hollandais en proie aux mêmes problèmes juridiques avec Deliveroo.


Vous pouvez retrouver toutes les informations sur le collectif sur leur page Facebook.

Des AG quotidiennes sont prévues d'ici le 31 : https://www.facebook.com/collectif.coursiers/

Pour participer à la caisse de grève : https://www.lepotcommun.fr/pot/pkcm6wkv

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