Les premiers de cordée se détachent : un problème économique

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Pascal Anger & Sacha Escamez
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dimanche 14 janvier 2018
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Les inégalités de richesse augmentent en Europe comme dans le monde, ce qui pose un problème moral mais aussi économique. Alors que la majorité des Européens s’enfoncent dans les sables mouvants de l’économie néolibérale, les plus riches multiplient leur capital et par là-même multiplient les risques de déstabilisation économique.

La tendance en matière de répartition des richesses est à l'accroissement des inégalités, comme le démontre la désormais célèbre étude de l'économiste Thomas Piketty publiée dans son ouvrage Le Capital au XXIe siècle (1), ou le récent rapport sur les inégalités dans le monde. Ce rapport montre que les inégalités ont augmenté partout dans le monde, bien qu'elles le fassent à des vitesses différentes, en particulier en Europe où l'augmentation est moins rapide. Pourtant, il n'y a pas matière à satisfaction puisque les analyses de l'OCDE en la matière montrent que l'Europe présente déjà une forte concentration des revenus et, de manière encore plus marquée, des richesses. En plus des questions d'accès à l'éducation, de santé et d'espérance de vie, qui accompagnent les inégalités de richesses en Europe, l'OCDE pointe notamment que ces inégalités poussent les prix de l'immobilier à la hausse, entraînant un fort endettement des ménages et donc un risque de déstabilisation économique. Il apparaît donc de plus en plus évident que les inégalités constituent non seulement un problème moral, mais également économique. D'ailleurs, l'impact négatif des inégalités croissantes sur l'économie a été discuté et admis au sein du dernier forum économique de Davos, qui réunissait pourtant nombre des tenants du capitalisme néolibéral. Ceux qui tiennent le bon bout des inégalités sont donc au courant de la situation, mais ne font rien pour inverser la tendance. Se pourrait-il donc que « les premiers de cordée » se soient détachés, se délestant du reste de la société pour accélérer leur ascension pendant que les autres dégringolent ?

À l'heure où les Paradise Papers révèlent comment nombre de grandes fortunes font tout leur possible pour s’exonérer plus ou moins légalement des mécanismes redistributifs, on peut remettre en cause l’idée selon laquelle favoriser l'enrichissement personnel bénéficierait à toute la société. En effet, cette idée se traduit politiquement par une érosion des politiques redistributives en Europe, où les impôts sur les particuliers les plus aisés ont diminué ces dernières décennies. Loin d’avoir les effets bénéfiques avancés par les promoteurs de ces politiques en faveur des riches, le dernier colloque d'Euraframe révèle qu'elles n'ont pas abouti à une amélioration générale de l'économie au sein de l'UE, en particulier pour les populations les plus pauvres. Une telle issue était prévisible si l'on en croit les analyses de Thomas Piketty : pour cette autorité en sciences économiques, les inégalités les plus importantes sont les inégalités de revenus du capital. Dans ces conditions, pour soutenir l’investissement il faut compter sur les détenteurs de capitaux plutôt que sur la demande par le plus grand nombre. Or, ces détenteurs de capitaux n’investissent qu’à condition d’en tirer un profit maximal, ce qui accroît encore les inégalités. Les politiques libérales qui font la part belle au capital en fermant les yeux sur son « optimisation » ou en diminuant les impôts visant à le redistribuer n’ont donc bel et bien profité qu’aux plus riches, comme le révèle un tour d'horizon des grandes fortunes européennes, et comme l'indique l’examen du cas français.

Le magazine Challenges publiait dans un numéro spécial de juillet-août 2017 son classement annuel, depuis 1996, des 500 plus grosses fortunes de France. On y découvrait une augmentation du nombre de milliardaires de 11 à 91 (soit un bond de plus de 700 %) entre 1996 et 2017. Le montant des 500 premières fortunes a été multiplié par 7 pour passer de 81  à 570 milliards d’euros. Le seuil d'entrée dans le classement « FMIC » (fortune minimum d'inclusion dans le classement) est passé de 100 millions en 2016 à 130 millions en 2017, ce qui correspond à une augmentation de 30 %. Un creusement au sein des riches est également à noter : les dix premiers cumulent 240,7 milliards de capital, ce qui représente 42 % du total des 500 premières fortunes, contre environ 30 % en 1996. Notons que parmi eux, les 91 milliardaires cumulent à eux seuls 435 milliards, soit 76 % du total, pendant que les 409 millionnaires qui les suivent se partagent le reste. Du point de vue de l’économie nationale, le total de ces fortunes, 570 milliards, représente 25 % du PIB, contre 6 % en 1996 !

Par ailleurs, la somme des deux premiers patrimoines, ceux de Bernard Arnault (46,9 milliards) et (feue) Liliane Bettencourt (35,8 milliards), est supérieure au déficit budgétaire de l’État pour 2017 puisque ce dernier avoisine les 70 milliards d’euro. Les 21 personnalités les plus riches possèdent autant que les 40 % de Français les plus pauvres. Autre mise en perspective : en 2017, le déficit de l'assurance chômage serait de 3,8 milliards, et celui de la sécurité sociale de 4,4 milliards, alors que la moitié de ces 570 milliards détenus par les 500 plus grandes fortunes permettraient aisément de financer tous les services publics à hauteur des besoins (santé, éducation…), ainsi que la transition écologique. Cependant, plutôt que de mettre en place une fiscalité ambitieuse pour renflouer les caisses de l’État et permettre des politiques redistributives, le gouvernement français prévoit une nouvelle réduction des dépenses publiques de 60 milliards sur le quinquennat.

Aux disparités légales croissantes vient s’ajouter la fraude fiscale, qui est estimée autour de 80 milliards en France et à 1 000 milliards à l’échelle de l’UE… par an ! Dans ces conditions, les livres de Gabriel Zucman sur La Richesse cachée des nations (2) ou d'Antoine Peillon Ces 600 milliards qui manquent à la France (3) n’ont rien perdu de leur actualité. Un autre élément qui suggère la nocivité des politiques d’enrichissement des riches sur fond d’abaissement du soi-disant « coût » du travail provient de l’observation du surcoût du capital estimé en 2011 à 95 milliards. Baisser ce « coût » du travail, mais à quel prix ? En plus de se soustraire à leurs obligations contributives et, par là, de ne pas contribuer à l’effort général grâce aux méthodes d’optimisation fiscale, les riches poussent à la baisse des cotisations sociales pour continuer de s’enrichir.

Rappelons qu'aujourd'hui, les 8 personnes les plus riches du monde possèdent autant que la moitié de l'humanité, ce qui remet en question l'aspect éthique de la méthode. Selon l'OCDE et le FMI, la théorie du ruissellement des richesses depuis les grandes fortunes vers les pauvres ne fonctionne pas. Au contraire, ces inégalités et ces fraudes nuisent à la croissance économique.

Quelles solutions peut-on alors envisager ? Après le krach boursier de 1929, le président américain Franklin Delano Roosevelt fit passer le taux marginal de l’impôt sur le revenu de 25 % à 63 % en 1935, puis à 79 % l’année suivante, et même 91 % en 1941, ce qui aida grandement à financer la relance de l’économie aux États-Unis. Dans l’UE, la tendance est pourtant à la complaisance fiscale vis-à-vis des plus fortunés, qui en profitent, alors qu’il y aurait des leçons opposées à tirer de l’histoire, des études économiques, et même de la morale. Le sociologue Bruno Latour va même jusqu’à émettre l’hypothèse angoissante que les très riches auraient renoncé à faire société commune avec le reste de la population, la laissant s’empêtrer dans les problèmes économiques et écologiques, tout en s’imaginant que leur fortune les en protégerait. Sans aller jusque-là, l’écart grandissant entre les plus fortunés dont les richesses atteignent des sommets et la majorité de la population qui s’enfonce démontre que, si cordée il y a jamais eu, la corde a depuis longtemps été sectionnée.


Pascal Anger

Enseignant universitaire – responsable syndical national – membre de la France insoumise.

Sacha Escamez

Membre du comité éditorial d’Europe insoumise.

 

(1) Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Seuil, Paris, 2013, 976 pages, 25 euros.

(2) Antoine Peillon, Ces 600 milliards qui manquent à la France : enquête au coeur de l’évasion fiscale, Seuil, Paris, 2012, 192 pages, 15,20 euros.

(3) Gabriel Zucman, La richesse cachée des nations, enquête sur les paradis fiscaux, Coll. Les liens qui libèrent, Seuil, Paris, 2017, 144 pages, 11,80 euros.

 

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