Alstom, STX, l’industrie française vendue à l’encan

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Pascal Bouyssou
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lundi 16 octobre 2017
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Chapô
A en croire les dirigeants français, vendre les fleurons industriels Alstom et STX permettrait de créer des géants européens comme Airbus autrefois. Pourtant, au lieu de géants publics au service d’un projet européen, ce sont des monstres privés sans autre finalité que les profits qu’ils vont générer. De cette course aux profits, quelles conséquences peut-on anticiper pour l’emploi en Europe?

Alstom, la fuite vers l’Allemagne

Après un suspense insoutenable qui a démarré il y a près de 6 ans [1], nous voilà donc fixés sur l’avenir d’Alstom, l’un des derniers grands fleurons industriels français… qui ne l’est plus. Sans remonter à la préhistoire de ce dossier, rappelons que la vente à la découpe de l’entreprise a sérieusement commencé en 2014 avec le bradage de la branche Alstom Energie (Alstom Power) qui s’est faite au profit de l’Américain General Electric (GE) [2].

Arrêtons-nous un instant sur l’origine de cette vente. Les États-Unis, passés maîtres dans l’art du chantage de haute volée en matière de business international, avaient accusé Alstom de s’être livré à des actions de corruption sur le territoire des États-Unis [2]. Il faut ici rappeler que la notion de « territoire » pour les Nord-américains est à géométrie extrêmement variable, puisqu’il suffit que vous utilisiez ne serait-ce qu’un logiciel ou un système quelconque américain pour vous retrouver sur le « territoire » américain et donc sous le coup de la loi américaine, le FCPA (Foreign Corrupt Practices Act) [2]. C’est la fameuse notion d’extraterritorialité à l’américaine.

Or donc, voilà qu’Alstom se retrouve accusé de corruption avec une amende alors estimée autour de 1,5 milliard de dollars à la clé. Alstom refusant de coopérer avec la justice américaine, cette dernière se met à traquer quelques hauts cadres d’Alstom, dont le médiatisé Frédéric Pierucci qui aura passé 14 mois en prison aux États-Unis. Là où l’affaire commence sérieusement à sentir le roussis pour Alstom et son PDG de l’époque, Patrick Kron, c’est que d’anciens cadres à la retraite auraient avoué certaines affaires de corruption. Ce dernier s’est donc retrouvé acculé et menacé d’être poursuivi à titre personnel par les Américains.

Finalement, en avril 2014, le destin d’Alstom Power est scellé, le bras de fer américain ayant parfaitement fonctionné. Malgré les gesticulations d’Arnaud Montebourg, alors ministre, via un pseudo-accord à trois entre Alstom, GE et l’État français, puis les diverses auditions de Patrick Kron, notamment par le député Jacques Myard, et pour finir, avec le vade-mecum d’Emmanuel Macron alors ministre de l’Économie, tout cela sous la bénédiction de François Hollande, Alstom Power sera vendu à General Electric pour une douzaine de milliards de dollars en 2016.

On découvrira plus tard la teneur du pseudo-accord signalé plus haut [2], GE aura bel et bien à terme la mainmise totale sur Alstom Power. Dans cette affaire, tout le monde aura menti ou du moins travesti les choses, et Patrick Kron partira en retraite avec quelques millions d’euros. Outre la perte de ce fleuron dans le secteur de l’énergie, nous voilà en France sous la coupe réglée de GE pour la maintenance de nos centrales puisque, leurs turbines ayant été fabriquées par Alstom, rien ne garantit que GE acceptera de nous livrer des pièces détachées pour entretenir ces turbines. La France a donc perdu un élément de contrôle crucial de sa sécurité nationale, en l’occurence : le plein contrôle de sa filière nucléaire. Rappelons au passage qu’on avait justifié cet accord au motif qu’il renforcerait financièrement la branche transport d’Alstom [2]… ce qui nous amène au présent sujet, la vente d’Alstom à Siemens.

Nous allons faire un grand champion européen ! Nous allons faire l’Airbus ferroviaire ! Voilà la manière dont on veut faire passer la pilule, en ajoutant l’argument de la Chine qui représenterait une menace sur le ferroviaire européen. Sauf que pour faire un champion européen, il aurait fallu que les États respectifs y prennent une participation égale, comme cela avait été fait pour Airbus. Or le dossier d’Alstom étant géré par des néolibéraux, aucun Etat d’État, ni français, ni allemand, ne saurait être impliqué dans l’affaire. On va donc en définitive créer un champion exclusivement privé et allemand, d’autant que Siemens sera majoritaire dès le 1er janvier 2019, cession qui sera rendue effective en fin d’année civile 2018. Qui est à la manœuvre dans cette transaction ? La banque Rothschild. Bien entendu, Bouygues applaudit avec enthousiasme puisque cette société va récupérer quelque 500 millions d’euro en dividendes [2].

Qui sont les perdants ? La France et les salariés d’Alstom. Il est bien évident qu’il y aura des doublons à de nombreux postes et sur de nombreuses activités, et donc des sites à fermer, probablement en France et pas en Allemagne. Rappelons-nous les promesses de GE à l’époque de l’acquisition d’Alstom Power : la création prévue de 1 000 emplois en France. General Electric est aujourd’hui en train d’appliquer un plan social de plus de 300 licenciements à Grenoble sur sa filiale Hydro.

Il n’y aucune justification économique dans toutes ces manœuvres, aucune vision industrielle stratégique pour la France. C’est toute l’idéologie néolibérale qui est à l’œuvre, sous le maquillage trompeur du souverainisme européen.

STX absorbé par l’Italie

Et STX alors ? Anciennement Chantiers de l’Atlantique, naguère propriété d’Alstom, STX fut vendu au norvégien Aker Yards en 2002, lequel Aker Yards sera racheté par le coréen STX en 2008. Puis en mai 2014, le coréen annonce qu’il lâche les chantiers de Saint-Nazaire. Alors que les chantiers ont plusieurs années de commandes dans leur escarcelle, personne, ni l’État français (pourtant déjà actionnaire à 33 %) ni un quelconque capitaliste français n’a la volonté de reprendre ce fleuron technologique et industriel. Rappelons que les chantiers de Saint-Nazaire construisent des navires militaires en collaboration avec DCNS, issu de l’ancienne direction de construction navale du ministère de la Défense. On peut se demander ce qui va advenir de cette collaboration avec la reprise en cours par l’Italien Fincantieri.

STX avait été partiellement nationalisé il y a quelques semaines par le gouvernement français soudainement agité par une espèce de soubresaut keynésien - on se demande à quoi cela aura servi. Il se trouve que l’accord initial était bancal, ce qui permet à l’ingénieux Bruno Le Maire de prétendre avoir redressé la situation. L’État français prêtera 1 % de sa part de capital à Fincantieri pour que ce dernier soit majoritaire dans le montage, avec 51 % des droits de vote. Et voilà STX presque avalé par l’italien, comme Alstom a été absorbé par Siemens. Une bonne nouvelle cependant, STX devrait retrouver son ancien nom, « Les chantiers de l’Atlantique » [3], qu’il faudra penser à traduire en italien tout de même. Mais avant de retrouver ce nom, il faudra demander l’autorisation d’Alstom (ancien propriétaire), c’est-à-dire à Siemens. Bref, un géant mondial de construction navale aura été créé, mais il sera italien.

Quelle souveraineté industrielle de l’Europe ?

Lors des deux décennies passées, nos gouvernants français ont eu un lourd bilan en matière de démantèlement industriel : Alcatel vendu à Lucent puis à Nokia, Technip fusionné avec le Texan FMC Technologies, Arcelor, bastion de la sidérurgie française, abandonné à Mittal alors que sous le gouvernement de Jean-Marc Ayrault (Premier ministre de Hollande), il y avait une possibilité de reprise à hauteur de 600 millions d’euros, etc. Nokia est par ailleurs en train de lancer un plan social en France à hauteur de 600 personnes alors que le groupe finlandais s’était engagé à créer 500 postes en R&D auprès du ministre de l’Économie de l’époque, Emmanuel Macron.

Quel est le sens de tout ça ? Sans même évoquer le formidable appauvrissement industriel et la casse sociale qu’elle provoque en France, en quoi tout ce gâchis servirait-il d’une quelconque manière le projet européen si cher au couple franco-allemand ? Qui peut sérieusement défendre de telles décisions politiques si ce n’est par pure idéologie néolibérale ou « marchéiste » ? Sinon, comment expliquer que les gouvernants d’aujourd’hui ne procèdent pas comme ceux d’hier, à l’époque du projet Airbus qui n’aurait jamais pu se réaliser sans les intérêts économiques convergeants des acteurs étatiques qui avaient mis en commun leurs participations dans le géant aéronautique ? Le gouvernement Macron ne fait pas de partenariat européen, ni même du souverainisme européen au détriment des intérêts nationaux: il favorise un souverainisme économique privé au détriment des intérêts politiques publics, quelle que soit la nation concernée. Les entreprises allemandes, elles, ne s’y trompent pas.

Gardez bien ces informations en tête car on peut prédire que ce n’est pas fini. Surveillez bien ce qu’il va se passer autour d’Airbus, Areva ou encore Sanofi et peut-être d’autres « champions européens » : les Américains n’ont pas fini leurs emplettes.

Pascal Bouyssou

[1] Dépêche AFP du 6 mai 2012 indiquant pour la première fois un projet de rachat par Siemens.

[2] Documentaire Guerre fantôme : la vente d’Alstom à GE diffusé le 25 septembre 2017 sur LCP.

[3] dixit Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, notamment le 4 octobre lors de son audition à l’assemblée.

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