Standard & Poor’s, le retour: la Catalogne tenue par les castañuelas

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Olivier Tonneau et Patrice Bouqueniaux
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vendredi 6 octobre 2017
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Chapô
Il ne manquait plus qu’eux. Après que le Premier ministre Mariano Rajoy eût fait matraquer les Catalans et que le roi les eût rappelés à l’ordre, une nouvelle autorité intervient pour mater les trublions, dans une gradation qui dit bien la hiérarchie des pouvoirs de ce monde : la sulfureuse agence de notation Standard & Poor’s, qui vient de placer la Catalogne sous surveillance négative.

Deux banques, Caixa et Banco Sabadell, ont fait immédiatement chorus et annoncent craindre une crise de liquidités. La seconde a d’ailleurs annoncé qu’elle délocalisait son siège social hors de Catalogne. Sale coup pour les indépendantistes ! Attendez – pour goûter le sel des événements, il faut revenir un peu en arrière.

La crise financière de 2009, vous vous en souvenez, a été provoquée par la crise américaine des subprimes, c’est-à-dire par l’effondrement des banques qui avaient émis des quantités stratosphériques de prêts bidons, les fameux « subprime mortgages », produits financiers si mal ficelés que plus personne ne savait ce qu’ils contenaient. L’une des raisons de l’euphorie des subprimes fut le comportement des agences de notation qui, pour complaire aux banques d’investissement, notaient favorablement ces produits bidons. Parmi ces agences de notation, Standard & Poor’s fut la plus zélée, ce qui lui valut de se voir infliger une amende record en 2013. Avant d’être ainsi châtiée, l’agence avait elle-même eu le temps de juger sévèrement les banques dont elle avait encouragé les mauvaises pratiques, parmi lesquelles Banco Sabadell, qualifiée en 2012 de « déchet ».

La crise financière a durement frappé la Catalogne, comme toute l’Espagne. Cela a conduit l’État espagnol à financer des programmes d’assistance aux régions et notamment à racheter 62% de la dette catalane, qui reste assez modeste puisqu’elle s’élève à 36% de son PIB. Mais l’État espagnol a également soumis la Catalogne, comme toute l’Espagne, à une violente cure d’austérité. C’est dans ce contexte que furent annulés quatorze articles du statut établissant le degré d’autonomie de la Catalogne vis-à-vis de Madrid, et c’est à partir de là que l’indépendantisme, jusqu’alors cause perdue de quelques marginaux de droite, fut investi par la gauche et soutenu par une moitié de la population. Déterminé à les mettre au pas, le gouvernement de Rajoy menace désormais de fermer les robinets du crédit et c’est pour cela que Standard & Poor’s pousse les hauts-cris.

Vous avez suivi ? On résume l’histoire ? C’est la crise provoquée par Standard & Poor’s qui a justifié les politiques austéritaires de Madrid qui ont suscité l’essor de l’indépendantisme que Madrid entend à présent réprimer en usant de l’ascendant financier qu’elle a pris pendant la crise, répression menée avec la complicité de ceux qui avaient provoqué cette crise – car une annonce de Standard & Poor’s n’est jamais une simple description : c’est une parole performative.

À vrai dire, le Jacobin que je suis n’est pas spontanément enclin à soutenir un mouvement prêt à agréger toutes les forces contre Madrid : je suis vieux jeu, j’aime pouvoir distinguer ma gauche de ma droite. Il faut qu’un pouvoir soit vraiment très profondément discrédité, qu’il soit absolument clair que le combat progressiste ne peut plus se mener à une échelle donnée, pour que je puisse admettre l’idée de se replier à l’échelle inférieure. Il faut bien avouer que le détestable Rajoy, peut-être le chef d’État le plus corrompu d’Europe, était bien propre à me rendre les indépendantistes sympathiques. Quand un roi, un de ces personnages que nous ne tolérons qu’à la condition qu’ils se gardent bien de vouloir être autre chose que des figures de cire dans le Grévin des nations, se mêle de parler politique, mon cœur bat forcément pour les républicains. Mais que les grands argentiers de ce monde viennent se mêler de rappeler aux insurgés qu’on n’a pas la prétention d’avoir des idées quand on a des dettes ; que les charlatans du capitalisme financiarisé veuillent tenir la Catalogne par les castañuelas ; on est pris d’une furieuse envie d’envoyer tout balader. D’une façon ou d’une autre, il est grand temps pour les peuples d’Europe de déclarer leur indépendance vis-à-vis des pouvoirs financiers.

 

Olivier Tonneau et Patrice Bouqueniaux

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