Un CETA, à point ou saignant ?

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Raymond Desmarrées
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jeudi 25 juillet 2019
Chapô
Quel processus de réflexion, quel cheminement de pensée amène un député de la majorité encore hésitant à décider finalement de voter pour le CETA ? Apparemment, il suffit d’un petit coup de pouce des lobbys pour faire pencher la balance. Réaction de Raymond Desmarrées.

Le mardi 23 juillet l’assemblée nationale adoptait au nom de la France le CETA, accord de libre échange entre le Canada et l’Union Européenne. Il y aurait tant à dire sur ce sujet. Le cas d’un commentaire Facebook d’une députée MoDem [Le parti de François Bayrou, allié de La République En Marche!, ndlr], Nadia Essayan, est symptomatique du fonctionnement des députés de la majorité. Il sert ici d’exemple mais il n'est pas isolé, le cas et sa mécanique est certainement très répandu, représentatif de la macronie… et de la politique de “l’ancien monde”.

Cette députée nous explique avoir hésité avant d’avoir finalement été convaincue par une rencontre avec des syndicalistes locaux de la FNSEA [syndicat agricole majoritaire, productiviste, ndlr], à leur demande. Elle nous dit ne pas « être une spécialiste de la question » mais avoir confiance dans les « nombreuses garanties » qu’offre le texte, notamment les « exigences environnementales, sociales et sanitaires » et estime que c’est un accord favorable qui créera des emplois...

Et voici comment le vote d'un député bascule. Un chantage à l'emploi d'acteurs locaux. Comme si les responsables d’une section locale d'un syndicat agricole ne recevaient pas des consignes de sa direction nationale (dont les leaders ont les deux pieds dans l'agro-industrie) ! A moins qu'ils n'aient été cooptés au préalable pour être du même point de vue. On ne sort pas des rangs dans les grosses machines bien cadrées des syndicats agricoles majoritaires, on fait carrière.

Dommage que les députés soient assez naïfs pour croire les perspectives de créations d'emploi, estimées au doigt mouillé, gonflées à bloc, qu'on leur soumet. Une tactique de super lobbyiste vieille et bien connue. Ou bien font-ils semblant et utilisent-ils les arguments des lobbyistes pour masquer leurs choix idéologiques ?

Il existe des dizaines d'alternatives pour créer de l'emploi dans le secteur agricole et avec des revenus décents, mais le libre échange sur des marchés mondiaux ultra-compétitifs n'en fait pas partie. Vouloir faire de la France un pays exportateur de viandes, ou avoir des éleveurs français compétitifs sur un marché intérieur ouvert, c’est pareil, et ça signifie moins de prairies (il y en a de moins en moins en France, alors qu'elles fixent le CO2 et contribuent parfois au maintien de la biodiversité), plus de maïs, plus de barrages pour arroser ledit maïs (le projet de barrage de Sivens par exemple), plus d'importations de soja OGM d'Amazonie. C’est aussi moins de valeur ajoutée en raison des marges toujours plus comprimées, donc moins d'exploitants, et des exploitations toujours plus grosses et plus automatisées. Et plus de drames humains, car plus de dépôts de bilan... Bref, tout ce que l'on fait déjà depuis 20 ans, avec le succès que l’on connaît.

Toujours les mêmes recettes : on écrase les prix sur les marchés en externalisant les coûts, mais on fait payer l'addition aux agriculteurs et à la nature... et aux contribuables. Car c'est bien le contribuable qui finance le système des subventions agricoles qui permet la survie des exploitations et de tout l'agro-business qui s'en met plein le dividende. On nous dit que le CETA prévoit un suivi de toutes les filières sensibles, dont la filière bovine. Mais en quoi consistera ce suivi ? Regardera-t-on le nombre d'emplois, les revenus des éleveurs, les dettes des exploitations, la résilience des systèmes de production ? Ou bien encore les volumes exportés, et la valeur brute dans la balance commerciale (sans tenir compte des énormes importations pour la filière, notamment de soja), ou bien les dividendes des abattoirs, des industriels des plats préparés, ou de Lactalis ?

Nous ferions mieux de mettre notre énergie à préparer le changement climatique dont la canicule de cette année nous montre un avant-goût des potentiels dégâts: les maïs meurent sur pied et il n'y a plus d'herbe, exactement le même scénario qu'en Scandinavie l'année dernière (ils ont dû abbatre une bonne partie des troupeaux). Il est temps de mettre en place les techniques agricoles connues de tous pour reconstruire de vrais sols capables d’absorber et de stocker l’eau, de replanter des haies qui abaissent la température localement, d’arrêter le maïs et le soja pour refaire des légumineuses, etc… Et enfin, de manger beaucoup moins de viande, mais mieux produite.

Quant à commercer avec le Canada, on le fait déjà, sans le CETA. On trouvera toujours du sirop d’érable pour les pancakes (parce que c’est si bon !). On nous dit qu’il y a dans le CETA un droit de véto environnemental et d'intérêt général, des notions bien floues du point de vue du droit, qu’il sera bien difficile de caractériser. Comment faire valoir des lois de protection « environnementale, sociales et sanitaires » sur des bases si faibles face à des arguments en béton armé de concurrence déloyale ou d’entrave au libre échange très bien définies ? Le CETA est fait pour cela ! D’autant que ces lois sont et ont souvent été utilisées par l’Europe comme arme de protectionnisme. Les multinationales outre-atlantiques ne seront pas dupes et attaqueront nos protections, nos normes sanitaires et sociales, devant des comités d’arbitrage qui pourraient condamner nos États à de lourdes amendes.

Le vote favorable au CETA arrive à point, alors que l’accord s’applique en partie depuis septembre 2017. Pour les éleveurs, inquiets, l’avenir risque d’être saignant !

 

Raymond Desmarrées


Photo : Manifestation à Bruxelles contre les accords de libre échange TTIP et CETA,  M0tty/Falisse, Wikimedia, cc-by-SA-4.0

 

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Photo : M0tty/Falisse, Wikimedia, cc-by-SA-4.0
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