Viktor Orbán enfin assiégé

Created by
Zoltán Pogátsa et Adam Fabry
Created
jeudi 14 février 2019
Categories
Chapô
Le leader d'extrême droite hongrois Viktor Orbán cherche à imposer plus d'heures supplémentaires aux travailleurs. Les syndicats du pays se préparent enfin à riposter.

Depuis son élargissement à l'Est en 2004, l'Union européenne a accueilli des pays pratiquement sans protections sociales, aux syndicats faibles et aux conditions du marché du travail fortement biaisées en faveur du capital. Cela a, à son tour, affecté la politique européenne de manière plus générale, contribuant à saper les protections sociales dans la partie occidentale du continent.

Un des cas les plus frappants de ce phénomène est celui de la Hongrie, aujourd'hui dirigée par un premier ministre autoritaire et au chauvinisme empreint de racisme, Viktor Orbán. Son gouvernement combine un nationalisme paléo-conservateur avec des politiques économiques néolibérales qui sapent les conditions des travailleurs.

Mais cela a aussi engendré des points de tension. Les tentatives d'Orbán d'imposer plus d'heures supplémentaires aux travailleurs ont déclenché ces dernières semaines le plus grand mouvement de protestation de masse auquel son gouvernement ait été confronté ; les syndicats se préparent aujourd'hui à une grève générale si ces mesures ne sont pas abrogées.

Cela constituerait un événement sans précédent dans l'histoire récente du pays d'Europe centrale, dans un contexte de syndicalisation faible et en déclin. De fait, la lutte contre la loi dite « esclavagiste » d'Orbán est aussi une occasion historique pour les travailleurs hongrois de réaffirmer leur pouvoir.

La « loi esclavagiste »

La mesure d'Orbán perpétue les efforts déjà déployés par ses prédécesseurs pour augmenter le nombre d'heures supplémentaires. Dès le début des années 1990, lors de la transition du « socialisme réel » au capitalisme néolibéral, les travailleurs hongrois pouvaient faire jusqu'à 144 heures supplémentaires par an. Depuis lors, cette limite n'a cessé d'être assouplie par les gouvernements de toutes les tendances politiques, malgré les gains de productivité que l'automatisation et les progrès technologiques ont permis de réaliser.

Accentuant cette tendance, le 12 décembre 2018, le gouvernement d'Orbán a adopté une nouvelle loi qui permet aux entreprises d'exiger 400 heures supplémentaires par an (au lieu de 250 jusqu’à présent), tout en permettant le paiement différé des travailleurs jusqu'à 3 ans. Cette loi, communément surnommée « loi esclavagiste », a été adoptée sans consultation préalable des syndicats et s'est heurtée à la résistance persistante de larges pans de la société.

Les dirigeants syndicaux pensent que la loi faisait partie d'un accord caché avec les constructeurs automobiles allemands, qui craignent un manque de travailleurs qualifiés dans un pays souffrant d'une pénurie croissante de main-d'œuvre. Orbán a lui-même défendu la loi en affirmant que des employeurs avaient demandé qu'elle soit adoptée. Cependant, pas une seule entreprise ne s'est manifestée pour dire qu'elle l'avait fait. Orbán a également affirmé que la loi bénéficierait aux travailleurs en leur permettant de gagner davantage et qu'elle les dissuaderait de chercher un emploi en Europe occidentale.

Le plus gros problème du premier ministre est que, mis à part les fonctionnaires les plus dévoués, les perroquets rétribués des médias d'État et les partisans les plus radicaux du gouvernement Fidesz au pouvoir, pratiquement personne ne semble d'accord avec lui. Une enquête récente de Policy Agenda a montré que 83 % de la population active s'opposait à la loi sur l'esclavage.

Pénurie de main-d'œuvre

Parler d'une pénurie de main-d'œuvre peut paraître étrange aux lecteurs du Sud de l'Europe, dont les pays sont confrontés à un chômage élevé depuis plus d'une décennie (en particulier chez les jeunes). Mais dans les pays dits du groupe de Visegrád (République tchèque, Hongrie, Pologne, Slovaquie), qui constituent l'arrière-pays économique de l'Allemagne, le problème est inverse : il y a une pénurie de main-d'œuvre. L'une des principales raisons de la pénurie croissante de main-d'œuvre dans la région est que de nombreux travailleurs ont migré vers les États capitalistes les plus « avancés » d'Europe occidentale, à la recherche de meilleures conditions de vie.

Si ce phénomène avait déjà commencé dès le changement de régime en 1989, il s'est intensifié depuis la crise économique mondiale de 2008, qui a frappé les économies post-socialistes plus durement que le reste du monde. Dans le cas de la Hongrie, quelque 350 000 travailleurs (8 % de l'ensemble de la main-d'œuvre) se sont installés à l'Ouest ces dernières années, en particulier en Autriche, en Allemagne et au Royaume-Uni. Leurs envois de fonds représentent aujourd'hui 3 % du PIB, un afflux net qui, avec les 6 % du PIB que représentent les transferts de cohésion de l'UE, a contribué à soutenir la « reprise » économique de la Hongrie sous le régime Orbán.

Il est difficile d'appeler cela une réussite, étant donné que la Hongrie affiche une croissance économique moyenne de 2,2 % en s'appuyant sur cet afflux net de 9 % de ressources extérieures. Mais l'émigration des travailleurs hongrois vers l'Occident a également donné lieu à une pénurie de main-d'œuvre de plus en plus aiguë, en particulier pour les travailleurs qualifiés. Dans une enquête Eurostat de juin 2018, 86,6 % des employeurs industriels hongrois se sont plaints d'une pénurie de main-d'œuvre qualifiée.

Une autre raison de la pénurie de main-d'œuvre en Hongrie vient de l'effet qu'ont sur l'emploi les transferts financiers dans le cadre de la politique de cohésion de l'UE. En Hongrie, ces investissements dans des infrastructures gourmandes en main-d'œuvre représenteraient quelque 170 000 emplois. De plus, le gouvernement a mis en œuvre des programmes de travaux publics à grande échelle, qui emploient entre 200 000 et 220 000 travailleurs. Bien que ces programmes aient amélioré les statistiques du chômage, une étude sérieuse de l'Académie des sciences hongroise estime que beaucoup de ces emplois sont inutiles et qu'il ne s'agit que de déplacer les travailleurs d'une forme de chômage vers une autre.

À cela s'ajoutent les déséquilibres structurels causés par l'afflux d'investissements étrangers. Un exemple significatif est celui de l'industrie automobile, dont la Hongrie est devenue en quelque sorte une « tête d'affiche » régionale. Depuis 1989, la construction automobile est devenue l'un des piliers de l'économie hongroise. En 2007, les recettes du secteur s'élevaient à 15,4 milliards d'euros (plus de 15 % du PIB). Le plus grand investisseur étranger est Audi, présent dans le pays depuis 1993, avec la construction d'une des plus grandes usines européennes dans la ville du Nord-Ouest de Győr, tandis que Mercedes a ouvert une nouvelle usine de fabrication dans la ville de Kecskemét, au Sud-Est, en 2016. L'année dernière, BMW a annoncé sa décision d'investir 1 milliard d'euros dans la construction d'une nouvelle usine près de Debrecen, au nord-est de la ville. En additionnant  les chaînes de production et les concessionnaires auto, l'industrie automobile emploie quelque 270 000 travailleurs dans le pays. La Hongrie se rapproche ainsi de la Slovaquie, ce pays comptant le plus grand nombre d’employés de constructeurs automobiles par habitant au monde, et n'est pas loin derrière la République tchèque. Dans ces pays, la majeure partie des activités consiste en des travaux d'assemblage à bas salaires, en tant que parties externalisées de chaînes de production transnationales (principalement allemandes).

Depuis 1989, les capitaux allemands ont investi massivement dans ces pays en raison de leur proximité géographique avec les principaux États européens, de la faiblesse extrême des syndicats et du coût relativement faible de la main-d'œuvre (actuellement, les salaires dans les pays de Visegrád représentent un quart des rémunérations en Allemagne). En outre, le premier ministre Orbán, qui dénonce souvent en public la « colonisation économique » allemande, a accordé aux entreprises allemandes (d'Audi à Mercedes en passant par BMW) plus de subventions publiques directes que tout autre gouvernement précédent. Il a également signé des « partenariats stratégiques » avec des multinationales telles que Coca-Cola, General Electric et Microsoft, dont le contenu a été classé secret d'État.

Ces investissements étrangers ont absorbé ce qui restait de la main-d'œuvre qualifiée dans le centre et l'Est du pays, et beaucoup craignent que cette main-d'œuvre ne soit pas suffisante. D'où la conviction des syndicats que ce sont les constructeurs automobiles allemands qui ont demandé l'introduction de la loi esclavagiste. Et ils pourraient bien avoir raison.

Bien que les commentateurs néolibéraux affirment souvent que capitalisme et démocratie vont de pair, les investisseurs n'ont pas été gênés par le glissement autoritaire de la Hongrie d'Orbán ou du Brésil de Jair Bolsonaro (pour ne citer que deux exemples criants), du moment que cela ne nuit pas à leurs bénéfices. En fait, la loi esclavagiste d'Orbán suscite probablement la satisfaction de nombreux investisseurs étrangers, car ils savent que des lois similaires ne seraient jamais adoptées dans des États-providence plus avancés, comme en Allemagne.

Cela dit, il faut noter que l'économie hongroise ne connaîtrait pas de pénurie de main-d'œuvre si le régime d'Orbán avait financé correctement les secteurs de l'éducation et des soins de santé. Au lieu de cela, Orbán a choisi de poursuivre l'austérité néolibérale pour les masses (depuis 2010, les dépenses publiques en matière d'éducation et de santé ont considérablement diminué, alors que les dépenses de protection sociale – déjà inférieures à la moyenne européenne avant le retour d'Orbán au pouvoir – ont diminué), tout en favorisant l'enrichissement d'une petite classe de capitalistes acquise au pouvoir dans le pays. En conséquence, le capital humain d'un pays qui s'enorgueillissait autrefois de ses cerveaux et de ses compétences a subi une grave régression.

Des colosses endormis

L'opposition parlementaire, allant du Jobbik, autrefois fasciste et aujourd'hui national-conservateur, aux petits partis verts (LMP, Párbeszéd) et libéraux (DK, Momentum), en passant par les socialistes (MSZP), s'est unie dans ses efforts pour bloquer le passage de la loi esclavagiste. Sur fond de scènes chaotiques au Parlement, le débat a été interrompu, ce qui a poussé les députés de l'opposition à quitter le bâtiment et à organiser une série de manifestations dans la rue. Des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées à Budapest et lors de manifestations de moindre envergure dans tout le pays. Cependant, ces dernières commencent à s'essouffler et les manifestants appellent à une grève nationale.

Cela a exercé une énorme pression sur les syndicats, qui ont fait part de leur volonté d'appeler à une grève nationale. Mais c'est plus facile à dire qu'à faire. Le taux de syndicalisation est passé de 44 % en 1995 à seulement 9 % aujourd'hui, ce qui est nettement inférieur à la moyenne de 34 % de l'Europe occidentale, qui avait un taux de 45 % à la même période. Les chiffres scandinaves sont encore plus élevés, mais les autres pays de Visegrád ont des chiffres similaires à ceux de la Hongrie.

En même temps, il y a aussi un relatif manque d'expérience en matière de mouvements de grève. La Hongrie n'a pas connu de grève générale depuis la révolution de 1956. Il n'est donc peut-être pas surprenant qu'un grand nombre de travailleurs ne soient même pas habitués à l'idée d'une telle action. Contrairement à l'Europe du Sud, les pays post-socialistes de l'Union européenne n'ont pas une histoire de syndicats militants et efficaces. Après la Seconde Guerre mondiale, les syndicats sont devenus dans les faits les chambres d’enregistrement des partis communistes locaux, et ils n'ont pas réussi depuis la transformation néolibérale à construire de véritable force dans la société. Une blague compare les syndicats au biblique « nombril d'Adam » : personne ne sait vraiment à quoi ça sert, mais ça vous manquerait si ce n'était pas là.

Pourtant, ces dernières années, les syndicats ont pris de l'ampleur. Beaucoup d'entre eux ont remplacé leurs dirigeants corrompus. Une nouvelle génération de dirigeants a organisé une vague de grèves réussies, aboutissant à des hausses de salaires substantielles. En conséquence, le salaire réel moyen en Hongrie a augmenté de 4 à 5 % par an pendant des années, avec une augmentation de 15 % du salaire minimum l'année dernière.

Cette évolution a donné tort au courant néolibéral dominant des économistes du pays, qui s'inquiétaient comme toujours des effets possibles sur l'emploi de la hausse continue des salaires. En fait, la situation du marché du travail s'est même améliorée, grâce au rôle joué par la hausse de la demande intérieure due à l'augmentation des salaires.

Aujourd'hui, dans la perspective d'une grève nationale, la Hongrie est également le théâtre d'actions locales. Les travailleurs de l'usine Mercedes ont déjà obtenu une augmentation salariale de 35 %, tandis que les travailleurs d'Audi sont actuellement en grève  [NDLR: qui a trouvé une fin depuis avec un accord salarial] pour une augmentation de 18 % des salaires, plus d'autres avantages. Les syndicats du secteur public ont également annoncé qu'ils organiseraient une grève nationale, si le gouvernement n'abroge pas la loi esclavagiste (bien que la grève ne soit prévue que le 14 mars, près de deux mois plus tard).

Les dirigeants syndicaux sont tous d'accord sur le fait que chaque fois qu'une action est déclarée, les adhésions augmentent. Leurs collègues en République tchèque ont fait des constats similaires. Les syndicats passifs perdent des membres, tandis que les syndicats actifs en gagnent de nouveaux. Peut-être que le nombril d'Adam servira à quelque chose après tout.

Zoltán Pogátsa et Adam Fabry


Zoltán Pogátsa est à la tête de l'Institut d'économie de l'université de Hongrie occidentale. Adam Fabry est docteur de l'université de Brunel au Royaume-Uni.

Ce texte est la traduction d'un article paru le 2 février 2019 dans la revue en ligne Jacobin. Traduction Europe insoumise.

Photo: Manifestation contre les heures supplémentaires le 12 décembre 2018 au siège de la Fidesz, rue Lendvay, Budapest VI. Source: Wikimedia Commons.

BLOG COMMENTS POWERED BY DISQUS
Crédit photo
Manifestation contre les heures supplémentaires le 12 décembre 2018 au siège de la Fidesz, rue Lendvay, Budapest VI. Source: Wikimedia Commons.
Top