Le monde se porterait mieux sans les riches

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Sam Pizzigati
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lundi 17 décembre 2018
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Chapô
Ils rendent notre culture plus vulgaire, compromettent notre avenir économique et détruisent notre démocratie. Les ultra-riches n'ont aucune utilité sociale qui puisse les racheter.

Les pom-pom girls de la grande fortune défendent régulièrement cette cause. La perspective de devenir incroyablement riche, affirment-ils, incite les personnes de talent à accomplir de grandes choses. L'argumentaire continue ainsi : l’énorme richesse que ces talents accumulent favorise la philanthropie et profite aux personnes et aux institutions qui ont besoin d'un coup de pouce.

Même les riches oisifs, comme l'a un jour indiqué le saint patron conservateur Friedrich Hayek, ont un rôle socialement utile à jouer. La richesse leur donne la liberté d'expérimenter « de nouveaux styles de vie », de nouveaux « champs de pensée et d'opinion, de goûts et de croyances ». Les riches enrichissent notre culture.

Ces défenseurs ont tort. Les immensément riches n'ont pas de valeur sociale rédemptrice nette.

Leur existence rend notre culture plus vulgaire, compromet notre avenir économique et détruit notre démocratie. Toute société complice des monstrueuses fortunes qui font que certaines personnes sont nettement plus égales que d'autres cherche les ennuis.

Mais les problèmes que provoquent les riches sont souvent occultés. La plupart d'entre nous passerons toute notre existence sans jamais entrer en contact avec une personne aux moyens démesurés. Dans la frénésie quotidienne de nos vies compliquées, nous nous arrêtons rarement pour réfléchir à la façon dont ces vies pourraient changer sans la pression d'un super-riche au-dessus de nous. Alors, réfléchissons.

Une première question évidente : pourquoi tant d'entre nous semblent-ils toujours se précipiter ? Pourquoi essayons-nous de faire tellement de choses à la fois ? La réponse que nous nous donnons : nous faisons autant de choses, nous travaillons avec autant d'ardeur, parce que nous voulons assurer à nos familles toujours plus de bonheur.

Mais tout notre travail acharné, remarque l’économiste à l'université Cornell Robert Frank, nous assure de moins en moins ce genre de choses. Frank nous demande, à titre d'exemple, de songer au mariage moderne, la marque par excellence du plus beau jour de la vie. Ce que les Américains dépensent en moyenne pour les mariages, souligne-t-il, a triplé ces dernières années. « Personne ne croit que le mariage est plus heureux, parce qu'on dépense beaucoup plus maintenant. »

Alors pourquoi dépensons-nous plus ? « Parce que les gens en haut de l'échelle en ont tellement plus, » note-t-il. Ils dépensent plus pour leurs propres célébrations, et ils établissent la norme de consommation, déclenchant ce que Frank a appelé des « cascades de dépenses ». Les personnes à tous les niveaux de revenus ressentent une pression croissante pour atteindre le niveau de consommation que les personnes directement au-dessus d'elles ont fixé.

Parfois, nous achetons des choses parce que nous en avons vraiment besoin. Mais de grandes concentrations de richesse privée, même dans ces situations, finissent par ébranler la qualité de nos transactions quotidiennes.

Les pom-pom girls de la grande fortune, comme on pouvait s'y attendre, prétendent le contraire. Nous en profitons tous, disent-ils, lorsque les riches vont faire du shopping. Les nouveaux produits audacieux coûtent généralement pas mal d’argent – et seuls les consommateurs fortunés peuvent se les offrir. En payant ce prix élevé, les riches donnent aux nouveaux produits excitants une place sur le marché. Au bout du compte, prétend cette théorie du « cycle des produits », les prix de ces produits commenceront à baisser et tout le monde va pouvoir en profiter.

Les économistes qui examinent les habitudes de consommation racontent une autre histoire.

Plus la richesse se concentre, note Robert Frank dans son classique Luxury Fever de 1999, plus les détaillants ont tendance à porter leur attention – et leurs innovations – sur le marché du luxe. D'année en année, les produits s'encombrent de « nouvelles fonctionnalités toujours plus coûteuses ».

Mais les super-riches ne font pas que pousser les prix à la hausse. Dans les communautés où ces riches se rassemblent, ils en vampirisent la vitalité.

Les particuliers américains « ayant un patrimoine net important » [NDLR: c’est-à-dire possédant un patrimoine net compris entre 1 et 5 millions de dollars] possèdent en moyenne neuf maisons à l'extérieur des États-Unis. La plupart de ces maisons restent vides pendant la majeure partie de l'année. Leurs rues sont sans vie. À Londres et dans d'autres capitales du monde, des quartiers nantis sont tout entiers devenus des villes de luxe fantômes.

À Manhattan, les promoteurs qui s'occupent des super-riches ont passé ces dernières années à construire des tours gigantesques – et minces – de très haut standing. La plus étroite des aiguilles de New York, haute de soixante-dix-sept étages, repose sur une base de dix-huits mètres de large seulement.

Pourquoi un profil aussi mince ? Pourquoi tant d'étages ? Les promoteurs suivent simplement la « logique du luxe » : les super-riches sont prêts à payer le prix fort – jusqu'à 90 millions de dollars et plus – pour des appartements luxueux qui occupent des étages complets et offrent une vue spectaculaire dans toutes les directions.

Le reste d'entre nous paie le prix de ces vues. Les tours de luxe de New York bloquent le soleil dans Central Park, le patrimoine historique de Manhattan. Les super-riches modifient notre environnement pour le pire.

Et pas seulement le long des canyons de New York. Les vies luxuriantes menées par ces riches consomment les ressources de notre planète à un rythme qui accélère la dégradation de notre milieu naturel.

Entre 1970 et 2000, le nombre de jets privés dans le monde a été multiplié par dix. Ces avions de luxe émettent six fois plus de carbone par passager que les avions commerciaux ordinaires. Les yachts privés aussi longs que des terrains de football brûlent plus de 750 litres d'énergie fossile par heure. Selon une étude canadienne, le 1 % des ménages les mieux rémunérés produit trois fois plus d'émissions de gaz à effet de serre que la moyenne des ménages – et deux fois plus que les 4 % qui suivent.

Selon les calculs d'Oxfam, ceux qui font partie des 1 % des plus riches au niveau mondial pourraient bien avoir une empreinte carbone 175 fois plus profonde que les 10 % les plus pauvres. Une autre analyse conclut que les 1 % les plus riches des Américains, des Singapouriens et des Saoudiens émettent en moyenne plus de 200 tonnes de dioxyde de carbone par personne et par an, « 2 000 fois plus que les plus pauvres au Honduras, au Rwanda ou au Malawi ».

Notre crise environnementale mondiale ne disparaîtrait pas soudainement, bien sûr, si les plus riches du monde mettaient soudainement fin à leur consommation débridée. Mais les riches constituent notre plus grand obstacle au progrès environnemental.

Les grandes fortunes à la fois reposent sur la dégradation de l'environnement et aveuglent les riches. Les riches, observe le Global Sustainability Institute, ont les moyens de « s'isoler de l'impact du changement climatique ». La grande fortune les immunise également contre les taxes sur le carbone et d'autres taxes environnementales qui peuvent affecter les personnes aux moyens modestes. Les riches, note l'Institut, « peuvent se permettre de payer pour continuer à polluer ».

Dans un monde de milliardaires, tous nos problèmes deviennent plus difficiles à résoudre. Les systèmes politiques démocratiques fonctionnent à partir de l'hypothèse que le fait de se rassembler pour débattre collectivement de nos problèmes communs finira par générer des solutions. Malheureusement, dans des sociétés profondément inégalitaires, cette hypothèse ne tient pas la route.

Les super-riches habitent leur propre univers séparé. Ils ont leurs propres problèmes, et le reste d'entre nous avons les nôtres. Les riches ont les ressources nécessaires pour s'assurer que leurs problèmes seront réglés. Pour régler les nôtres il faut mendier.

Prenez le trajet du matin. La région de Washington, D.C., l'un des centres métropolitains les plus inégaux d'Amérique, connaît certains des pires embouteillages du pays. Ce n'est pas une coïncidence.

Dans les régions urbaines fortement inégalitaires, les riches ont fait grimper le prix d'un bien immobilier proche et bien situé. La hausse des prix force les familles de la classe moyenne à s'éloigner des centres d'emploi pour trouver un logement abordable. Plus les gens vivent loin de leur travail, plus il y a de circulation. Les comtés américains où la durée des trajets domicile-travail a le plus augmenté sont ceux où l'inégalité a le plus augmenté.

Comment pourrions-nous réduire la congestion ? Nous pourrions construire de nouvelles routes et de nouveaux ponts ou, mieux encore, étendre et améliorer les transports publics. Mais ces deux types d'action impliquent généralement l'argent des contribuables, et les personnes excessivement riches blémissent habituellement dès qu’une personne propose des solutions financées par l'impôt, principalement parce qu'elles pensent que tôt ou tard, les gens voudront les imposer eux. Ainsi, les responsables de l'agglomération de Washington – et d'autres zones métropolitaines inégalitaires – ont trouvé des solutions aux embouteillages qui évitent d'avoir à prélever de nouvelles taxes importantes.

Entrez dans les « voies Lexus », des tronçons d'autoroute discriminatoires qui s'autofinancent en facturant aux automobilistes des péages croissants au fur et à mesure que le trafic augmente. Ce système fonctionne à merveille – pour les automobilistes qui ont les moyens. Les riches ne se soucient pas particulièrement du montant des péages qu'ils doivent payer. Ils veulent simplement arriver là où ils veulent aller le plus rapidement possible. Avec les voies Lexus, cela fonctionne. Tous les autres, en revanche, se trouvent pris dans les embouteillages.

Pendant ce temps, le réseau de métro de Washington – 188 km de voies ferrées – est devenu un embarras public, avec de longs retards, des tarifs en hausse et des problèmes de sécurité persistants. Le sous-financement chronique du système reflète une tendance nationale. Les investissements américains dans les infrastructures ont chuté de façon spectaculaire, passant de 3,3 % du PIB en 1968 à 1,3 % en 2011, un déclin à long terme qui a commencé presque exactement au même moment où l'inégalité commençait à s'accroître en Amérique. Les États américains où les riches ont le plus profité aux dépens de la classe moyenne s'avèrent être ceux qui investissent le moins dans les infrastructures.

Une explication : les gens de la classe ouvrière et de la classe moyenne ont un intérêt direct dans l'investissement dans l'infrastructure. Ils sont dépendants de la qualité des routes publiques, des écoles et des parcs. Les gens riches ne le sont pas. Si les services publics s'effritent, ils peuvent opter pour des alternatives privées.

Et plus la richesse se concentre, plus nos dirigeants politiques font pencher la balance en faveur des riches. Les riches n'aiment pas payer pour des services publics qu'ils n'utilisent pas. Les dirigeants politiques ne les développent donc pas. Ils réduisent les impôts et privent les services publics des fonds dont ils ont besoin pour prospérer. Ainsi, nous obtenons plus de voies Lexus qui permettent aux riches de se déplacer rapidement – et nous rappelons au reste d'entre nous que seuls les riches sortent vraiment gagnants dans des sociétés aussi inégales que les nôtres.

Le reste d'entre nous gagnerait-il plus souvent dans des sociétés sans super-riches ? Eh bien, les défenseurs des riches préfèrent nous prévenir : toute société qui réduit à néant la grande fortune serait aussi en train de réduire à néant les milliards qui rendent la philanthropie possible. Qui voudrait faire ça ?

La philanthropie, proclame une étude réalisée en 2013 par la banque mondiale Barclays, est devenue « presque universelle parmi les riches ». Les plus riches du monde, déclare Barclays, partagent « le désir d'utiliser » leurs richesses pour « le bien des autres ». Les gros titres trompettent cela régulièrement à chaque occasion. Bill Gates contre les maladies tropicales négligées ! Bono lutte contre la pauvreté ! Diane von Furstenberg promettant des millions pour les parcs !

Les communicants  au service des philanthropes ont habilement obscurci les faits essentiels : les super-riches en tant que classe ne donnent pas grand-chose – et ils obtiennent beaucoup en retour de ce qu'ils donnent.

À première vue, les chiffres de base des dons aux États-Unis semblent impressionnants. En 2015, les dons de 100 millions de dollars ou plus totalisaient à eux seuls plus de 3,3 milliards de dollars. Mais l'aura de générosité s'estompe dès que nous commençons à envisager ce que les super-riches pourraient apporter. En 2013, par exemple, les cinquante plus importants donateurs de bienfaisance des États-Unis ont fait don de 7,7 milliards de dollars en dons de bienfaisance, soit une augmentation de 4 % par rapport à l'année précédente. La même année, la richesse de la liste des milliardaires du magazine Forbes a augmenté de 17 %.

Donc, les riches ne donnent pas grand-chose à la charité. Que reçoivent-ils en échange de ce qu'ils donnent ? Pour commencer, des avantages fiscaux. Coûteux. La règle générale : pour chaque tranche de trois dollars que les 1 % les plus riches des Américains versent, le gouvernement fédéral perd un dollar en recettes fiscales.

Les plus riches d'Amérique reçoivent également les remerciements les plus sincères des institutions qui leur sont chères.

Les super-riches ont un faible pour les palais culturels. Los Angeles accueillera bientôt le Lucas Museum of Narrative Art, un édifice d'un milliard de dollars qui abritera les souvenirs hollywoodiens du cinéaste milliardaire qui est derrière Star Wars. Los Angeles accueille déjà The Broad, un musée d'art contemporain de 140 millions de dollars financé par le milliardaire Eli Broad qui a ouvert ses portes en 2015, et la Marciano Art Foundation, un musée récemment achevé que les détaillants milliardaires Paul et Maurice Marciano ont installé dans un vieux et grand temple maçonnique.

Pendant ce temps, malgré une loi de l'État qui exige que les écoles publiques californiennes offrent de la musique, de l'art, du théâtre et de la danse à tous les niveaux scolaires, les programmes d'éducation artistique dans les écoles publiques de Los Angeles, dont le budget est limité, demeurent malheureusement « inadéquats », selon le Los Angeles Times, fin 2015, et des milliers de jeunes ne « reçoivent aucune instruction artistique ». À l'échelle nationale, les compressions budgétaires ont privé des millions d'enfants d'une éducation artistique, surtout parmi les minorités. En 1992, un peu plus de la moitié des jeunes adultes afro-américains étudiaient les arts à l'école. En 2008, cette part était tombée à un peu plus d'un quart.

Des millions pour mettre en valeur les souvenirs de la Guerre des étoiles, des centimes pour aider les enfants pauvres à créer et à apprécier l'art. Même certains milliardaires trouvent ces contradictions philanthropiques difficiles à avaler. Comme le note Bill Gross, dissident de l'industrie financière : « Un don de 30 millions de dollars à une salle de concert n'est pas de la philanthropie, c'est un couronnement napoléonien. »

Qu'est-ce que les super-riches tirent d'autre de leur philanthropie ? Ils contrôlent le processus d'élaboration des politiques publiques. Les groupes de réflexion, les institutions et les organisations que les riches soutiennent façonnent et déforment notre discours politique. Ils définissent les limites de ce qui est discuté et de ce qui est ignoré.

Les fondements de notre mégarichesse, note l'analyste politique Joanne Barkan, financent des chercheurs « susceptibles de concevoir des études qui appuieront leurs idées ». Ces fondations engagent « des organisations à but non lucratif existantes ou en créent de nouvelles pour mettre en œuvre des projets qu'elles ont conçus elles-mêmes ». Les projets en place « consacrent alors des ressources substantielles à la défense et à la promotion de leurs idées auprès des médias, du gouvernement à tous les niveaux et du public », en finançant même directement le « journalisme et la programmation médiatique ».

Peter Buffett comprend cette dynamique de l'intérieur. Il dirige une fondation créée par son père Warren Buffett, le milliardaire le plus fougueux de l'Amérique. Dans les réunions philanthropiques d'élite, note le jeune Buffett, vous verrez « des chefs d'État rencontrer des gestionnaires de placements et des dirigeants d'entreprises », tous « à la recherche de réponses de la main droite aux problèmes que d'autres dans la salle ont créé avec leur main gauche ». Et leurs réponses, selon Buffett, maintiennent presque toujours « la structure existante de l'inégalité en place ».

Peter Buffett surnomme cette mascarade réconfortante un « blanchiment de conscience ». La philanthropie aide les riches à se sentir moins tourmentés « d'accumuler plus qu'une personne n'en a besoin ». Ils « dorment mieux la nuit ».

Malgré tout, la répartition des revenus et des richesses demeure une préoccupation à laquelle peu de fondations philanthropiques osent s'attaquer. L'America's Foundation Center a enregistré près de 4 millions de subventions de fondations au cours de la décennie qui a suivi 2004. Seules 251 d'entre elles font référence à l'« inégalité ».

Certaines grandes puissances philanthropiques, notamment la fondation Ford, ont récemment annoncé leur engagement dans la lutte contre les inégalités. Mais les observateurs du monde philanthropique restent sceptiques quant à l'impact que cette lutte aura. Les sociétés les plus dépendantes de la philanthropie, note le vétéran des fondations Michael Edwards, restent les plus inégalitaires, et les nations – surtout en Scandinavie – qui ont les plus hauts niveaux d'égalité et de bien-être social ont les plus petits secteurs philanthropiques.

Il y a plusieurs générations, durant l'âge d'or de l’histoire américaine, le fabricant de savon millionnaire Joseph Fels annonçait aux Américains de son époque profondément inégalitaires que la philanthropie ne faisait qu'« empirer les choses ». Fels a exhorté ses compagnons millionnaires à se battre pour une nouvelle Amérique qui rendrait impossible les super-riches « comme vous et moi ».

Son conseil reste valable. Nous pourrions survivre sans le moindre super-riche. Et même, sans eux, nous prospérerions.

Sam Pizzigati


Adapté de The Case for a Maximum Wage, (Polity Books, 2018).

Article initialement paru dans Jacobin, le 17 octobre 2018. Traduction Europe insoumise.

Photo: intérieur d'un Comlux Airbus ACJ320 VVIP. Source: Wikimedia Commons.

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Intérieur d'un Comlux Airbus ACJ320 VVIP. Source: Wikimedia Commons
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