La finance dérégulée, ce serial killer en devenir

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Thomas Cloarec
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mardi 11 décembre 2018
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Chapô
L’architecture financière mondiale est encore plus vulnérable qu’en 2008. La régulation patine, laissant les coudées franches aux traders et banquiers avides de profit qui, à l’image du PDG d’Arkéa Jean-Pierre Denis, préparent un monde où seule la loi de la jungle régnera. Au seul profit des plus riches.

Crise de 2008, le retour ? Plusieurs experts sont formels : une nouvelle crise financière est imminente. Comme si, dix ans après les « subprimes », banquiers, traders, politiques de tous bords et instances de régulation n’avaient rien appris des précédentes secousses mondiales. Partout dans le monde, les bulles spéculatives montent, et ce alors que la régulation de la finance a montré ses limites. Plus endettées que jamais, nos économies sont aujourd’hui encore plus vulnérables qu’elles ne l’étaient par le passé.

« La prochaine crise sera pire qu’en 2007 »

« Les explosifs sont là, il ne manque que le détonateur », a ainsi sévèrement prévenu Jean-Claude Trichet, le 23 janvier dernier. Par explosifs, l’ancien président de la Banque centrale européenne (BCE) entend les bulles spéculatives qui menacent la stabilité mondiale. À commencer par la bulle du crédit, l’ensemble des dettes accumulées sur la planète atteignant, l’année dernière, 226 000 milliards de dollars, soit 324 % du PIB mondial. « L’endettement privé est galopant, l’endettement public est monumental », prévient Jean-Claude Trichet.

« “Ces bulles sont dispersées dans plusieurs pans de l’économie, tels que les marchés financiers, le crédit, le capital-risque, ou dans l’immobilier dans plusieurs grandes métropoles mondiales. Si l’une d’elles venait à exploser, nous pourrions être confrontés à une des crises les plus violentes jamais connues”, écrivaient dans Forbes en octobre 2017 Maeva Courtois, trader algorithmique, et Michel Ruimy, professeur à l’ESCP Europe », rappelle aussi cet article.

« Les États sont endettés à un niveau totalement fou. La prochaine crise sera pire qu’en 2007 », pronostique l’économiste Benjamin Coriat. Même son de cloche chez Jean-Claude Trichet, selon qui « nous sommes aujourd’hui dans une situation plus vulnérable qu’en 2007-2008 ». Pendant ce temps, les « fantômes » de 2008 sont de retour, au premier rang desquels la fameuse « titrisation » et le « shadow banking ». In fine, « les acteurs de la finance ont réussi à imposer leurs vues » sur les efforts de régulation, pour Benjamin Coriat, selon qui « le récit de la finance a triomphé » et la « financiarisation » de nos sociétés atteint un point de non-retour.

Arkéa, archétype d’une finance folle et trop sûre d’elle

« On n'apprend jamais rien », regrette encore l’économiste. Un reproche qui irait comme un gant à un certain Jean-Pierre Denis, patron de la banque bretonne Crédit mutuel Arkéa, et qui est engagé depuis de longs mois dans une bataille homérique pour faire sécession de la Confédération nationale du Crédit mutuel (CNCM) et voler de ses propres ailes. Une « désaffiliation unilatérale » qui, si elle était effective, plongerait le monde mutualiste et bancaire français dans une période d’incertitude et de chaos.

C’est du moins l’avis des autorités de régulation bancaire qui, toutes – BCE, Banque de France, ACPR –, rejointes par le gouvernement français, ont mis en garde Jean-Pierre Denis contre ses projets d’indépendance, qui impliqueraient que le nouvel ensemble perde le soutien de la CNCM en cas de coup dur – alors que les banques mutualistes ont fait la preuve de leur résilience pendant la précédente crise financière.

C’est aussi l’avis des syndicats d’Arkéa, et d’anciens salariés de la banque et membres du monde coopératif mutualiste :

« On prétend que l’indépendance procurerait à Arkéa de formidables possibilités de développement. C’est faux. Ce groupe a énormément gagné en taille au cours des dernières décennies et au sein de la Confédération personne n’y fait obstacle. En revanche, dans l’hypothèse d’une transformation en banque “ordinaire”, il perdra en puissance, en solidarité et en crédibilité. Et, avec lui, ses clients. »

Selon les mêmes opposants, « en cas de crise financière, Arkéa serait moins bien armé pour se défendre ». Un point de vue paradoxalement partagé par la direction d’Arkéa qui, dans son dernier « document de référence actualisé », reconnaît noir sur blanc que « la situation liée au projet de désaffiliation du groupe Crédit mutuel Arkéa de l’ensemble Crédit mutuel est complexe et des incertitudes et risques associés existent », notamment sur la capacité des futures caisses locales d’Arkéa à émettre des parts sociales par offre au public, un moyen efficace pour se financer par gros temps.

De son côté, Jean-Pierre Denis, qui entre son poste de président d’Arkéa et d’administrateur du groupe Kering, d’Altrad, de Paprec, de JLPP Invest, ou encore de Nexity, perçoit des émoluments plus que confortables, pourrait, en cas d’indépendance, utiliser sa banque à des fins capitalistiques, ce qui lui permettrait de faire grossir encore un peu plus son portefeuille : entrée en bourse, ouverture du capital d’Arkéa… Une stratégie vraisemblablement orchestrée depuis son poste au comité de surveillance du fonds d’investissement Tikehau Capital, dont l’un des membres n’est autre que François Fillon.

Vers une dictature de la finance ?

Les financiers n’ont-ils donc aucune mémoire ? Ont-ils déjà oublié les millions de personnes qui, lors de la crise de 2008, ont perdu leur emploi, leur maison, leur famille... et parfois leur vie ? Dans leur tour d’ivoire, les banquiers comme Jean-Pierre Denis posent les fondations d’un monde où seule la loi de la jungle financière régnera, un monde où seuls les plus riches auront leur place. Un monde dans lequel les plus pauvres ne pourront tout simplement plus assurer les moyens de leur survie, abandonnés même de gouvernements uniquement mus par des logiques financières et comptables.

Cette dictature du court terme prépare un monde par les riches et pour les riches, les populations les plus fragiles étant, en quelque sorte, « purgées » par les crises financières successives. Une dictature où les mises à mort ne se prononcent plus au tribunal... mais dans les salles surchauffées de la Bourse.

Thomas Cloarec


Photo: Harald Bischoff, Aktienkurse DAX. Source: Wikimedia Commons.

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Harald Bischoff, Aktienkurse DAX. Source: Wikimedia Commons.
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