Crédit social : le protectionnisme à la sauce chinoise

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Sacha Escamez et François Fièvre
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mardi 26 juin 2018
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Chapô
Pendant que l’UE expose ses flancs aux dangers du libre-échange, la Chine se dote d’un mécanisme protectionniste redoutable dissimulé dans une réforme de contrôle de sa population. Ce mécanisme est fondé sur une incitation interne à consommer chinois. Est-ce la voie à suivre ?

L’Union européenne n’a de cesse de faire l’apologie du libre-échange en arguant qu’il s’agit d’un mécanisme bénéficiant à toutes les parties impliquées. L’UE libre-échangiste cherche donc des partenaires commerciaux libre-échangistes en vue d’accords bilatéraux ou multilatéraux, tels que le CETA ou l’accord avec le Mercosur. Passant sur ce que le libre-échange implique en termes de destructions écologiques et sociales, on peut aussi se poser la question de son efficacité économique. En effet, pour que le libre-échange fonctionne d’après les termes de ses promoteurs, les partenaires impliqués se doivent de jouer le jeu.

La Chine est-elle un futur partenaire pour de fructueux traités de libre-échange dans un avenir proche ? Les nombreux accords passés ou en cours de négociation pourraient le laisser croire. Or, la Chine, qui représente un partenaire potentiel pour de futurs accords de libre-échange avec l’UE, est pourtant en train de mettre en place un mécanisme dissimulé de protectionnisme, dans la lignée de sa politique traditionnelle faite à la fois de contrôle social et de contrôle des frontières, et il est tout à fait légitime d’affirmer que son libre-échangisme n’est que de façade.

Quel est ce mécanisme ? La Chine est en train de mettre en place, depuis 2014 et à l’horizon 2020 [1], un système de contrôle de sa population sans précédent et digne du « big brother » du roman 1984 de George Orwell : il s’agit d’un système de points attaché à chaque citoyen chinois, avec des récompenses ou des punitions selon le score obtenu. Les chinois affligés d’un mauvais score pourront subir des punitions aussi sérieuses que l’interdiction d’accès à la propriété d’un logement, ou à certains emplois, ainsi que l’impossibilité pour leurs enfants d’accéder à certaines écoles. À l’inverse, les personnes ayant un score élevé pourront bénéficier de ristournes telles que des réductions sur leurs factures énergétiques ou des taux d’intérêt avantageux sur leurs emprunts bancaires.

Dans ce nouveau système chinois dit de « crédit social » (au sens d’être crédible en société), il sera possible de marquer des points en respectant ses contrats et en traversant dans les clous, mais aussi bien entendu en faisant l’apologie du gouvernement. Les comportements inverses conduiront quant à eux à des pertes de points et aux punitions qui en découlent.

Au milieu de ce mélange d’infantilisation paternaliste, de surveillance généralisée et d’autoritarisme se cache également un mécanisme protectionniste. En effet, l’une des manières de marquer des points et d’augmenter son score de « crédit social » consiste à acheter des produits chinois. Il s’agit donc d’un système consistant entre autres à protéger l’économie de la Chine contre la concurrence étrangère, ce qui constitue la définition du protectionnisme. Dans ce cas particulier, le mécanisme repose sur des incitations non tarifaires (contrairement à des droits de douane), et c’est là que réside le stratagème pour dissimuler ce protectionnisme, ainsi que le fait de placer ces incitations au milieu de nombreuses autres mesures.

Même en laissant de côté l’écologie, les affaires sociales et les droits de l’homme, pourtant essentiels, ce programme mis en place  par la Chine soulève au moins deux problèmes au plan strictement économique. Si la Chine parvient à dissimuler de manière créative son protectionnisme dans des mesures politiques plus larges, il se pourrait que des partenaires d’accords de libre-échange de l’UE fassent la même chose. Comment alors espérer que le libre-échange ait les effets bénéfiques invoqués par ses promoteurs (qui en omettent déjà les inconvénients) ? À l’heure où la Chine ne cache désormais plus ses ambitions de devenir la première puissance (économique) mondiale et semble s’en donner les moyens, il faut se poser la question de l’efficacité réelle du libre-échange en tant que stratégie économique. Si le libre-échange était réellement la meilleure stratégie économique, pourquoi la Chine en plein essor pratiquerait-elle un protectionnisme accru ? Si on se plonge dans l’histoire longue de la Chine, on se rend compte que le libre-échange a été l’une des raisons principales du déclin de la puissance commerciale chinoise au XIXe siècle, au cours des deux guerres de l’opium. Une raison supplémentaire pour les Chinois de privilégier leur intérêt national avant tout, et de ne pas accepter un traité qui puisse être à leur désavantage. Le protectionnisme chinois ne date donc pas d’hier.

Cependant, la façon de faire choisie aujourd’hui par la Chine interroge sur les moyens de mettre en oeuvre un tel protectionnisme : si l’on doit adopter des mesures protectionnistes, faut-il le faire de manière unilatérale comme l’a fait Trump, entrant dans un rapport de force avec les partenaires commerciaux des États-Unis ? Ou bien, comme la Chine, à travers un mécanisme de préférence nationale dissimulé dans un outil plus général de contrôle social ? N’existerait-il pas d’autres voies plus respectueuses tant des libertés individuelles que des règles de la diplomatie les plus élémentaires, comme par exemple un protectionnisme solidaire mis en place de manière multilatérale dans un souci de l’intérêt écologique et social commun?

Sacha Escamez & François Fièvre

 

Photo : Jakub Hałun (Wikimedia Commons).



[1] Comme le révèle cette note gouvernementale publiée sur le blog du chercheur Rogier Creemers.

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Photo: Jakub Hałun (Wikimedia Commons)
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