Brésil : grève des camionneurs, dernier tremblement avant les élections ?

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Florence Poznanski
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lundi 4 juin 2018
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Chapô
La grève des camionneurs au Brésil a paralysé le pays, et fait reculer l'actuel président de la République, Michel Temer. L’augmentation du prix de l'essence est au centre de la revendication ce qui remet en question un des principaux enjeux du coup d’État de 2016 : la privatisation de l’entreprise pétrolière Petrobrás. Explications de ce mouvement au cœur d'un contexte social bouillonnant, alors que se profilent de nouvelles élections nationales, et que l’ex-président Luis Inácio Lula Da Silva est toujours emprisonné.

Au Brésil, depuis le 21 mai, les camionneurs ont bloqué les routes du pays, qui a été presque paralysé pendant une dizaine de jours : pénurie d’aliments dans les étals des supermarchés, pénurie d’essence entraînant la suppression de nombreux vols, voire même la suspension des classes, de certains services publics et des transports publics dans de nombreux États.

Alors que les principaux syndicats du pays tentent d’organiser une grève générale depuis au moins deux ans, ces camionneurs au profil très diversifié ont obtenu le même résultat en quelques jours pour protester contre l’augmentation du prix du diesel. Depuis les grandes manifestations de 2013, le pays n’avait pas connu un tel soubresaut qui a entre-autres entraîné la démission du président de l’entreprise pétrolière semi-publique Petrobrás. Comment comprendre les enjeux de ce mouvement et que nous enseigne-t-il sur les forces en présence en vue des élections d’octobre ?

Les camionneurs, nouveaux acteurs de la discorde

Le monde des camionneurs est peu connu des syndicats, de la presse, des mouvements politiques. Ils sont pourtant estimés à plus d'un million, dans un pays extrêmement dépendant du transport routier et travaillent souvent dans des conditions précaires. Certains sont salariés mais beaucoup sont autonomes, propriétaires de leurs camions, à la tête d’une petite entreprise de transport ou louent simplement des véhicules au coup par coup. Il ne s’agit donc pas d’une catégorie homogène et unifiée et les mots d’ordres des revendications ne le sont pas non plus. Mais la principale a porté sur la réduction du prix de l’essence, qui a augmenté de 21 % en un an à raison d’ajustements journaliers pratiqués par l’entreprise Petrobras. Un thème qui a bien sûr attiré la sympathie d’une grande partie de la population, mais qui intéresse aussi la classe patronale dont la participation dans l’essor de la grève a été importante.

Or il y a plusieurs façons de réduire le prix du diesel. La première qui a fait l’objet d’un accord signé ce dimanche 27 mai avec le gouvernement, consiste à compenser l’augmentation du prix par une baisse des impôts indirects prélevés par l’Union et les États fédérés. Si elle engendre de fait une réduction du prix, il s’agit d’une mesure court-termiste et très onéreuse pour l’État puisqu’il s’agit de 2,1 milliards d’euros qui manqueront aux recettes publiques d’ici la fin de l’année. Mais qui dit baisse des impôts dit rapide satisfaction des contribuables et la grande majorité des grévistes défend cette mesure.

Cette mesure ne résoudra cependant pas le problème structurel de l’augmentation des prix. Pour cela, il faudrait revoir la politique d’indexation des prix pratiquée par Petrobras depuis 2016, date de l’arrivée de l’ancien consultant au Fonds Monétaire International (FMI), Pedro Parente, à la tête de l’entreprise suite à une des premières lois votées par le gouvernement Temer pour accélérer le processus de privatisation de l’entreprise. Cette mesure a supprimé la politique de régulation des prix pratiquée par l’ancien gouvernement pour indexer le prix de l’essence à l’évolution du marché international, soumettant le tarif aux variations du prix du pétrole et à celui du taux de change, qui ont tous deux beaucoup augmenté depuis le début de l’année.  Sans cette transformation profonde, aucune perspective d’évolution à long terme.

 

 

Un enjeu à haute tension

Mais revenir sur cette mesure, qui a fait croître de 143 % le cours des actions de Petrobras, revient à remettre en cause la stratégie politique qui a motivé le coup d’État contre la présidente Dilma Rousseff en 2016 et dont Petrobras était un des principaux enjeux. Et malgré la force de paralysation des camionneurs, ce point, central, est resté secondaire. Plusieurs raisons peuvent expliquer cela : une faible connaissance du sujet de la part des grévistes, l’influence des représentants des syndicats patronaux dans la négociation des grévistes et le retard pris par les autres centrales syndicales de travailleurs à se rapprocher du mouvement en raison d’une forte divergence politique avec les positions (pro-dictatures) prises par une partie des camionneurs.

Si le mouvement des camionneurs s’est en partie résorbé, il a été rejoint ce mercredi 30 mai par la grève des travailleurs du pétrole, mettant cette fois-ci au centre du débat la politique de Petrobras. De plus le chaos logistique dans lequel est plongé le pays et qui demandera encore de nombreuses semaines pour se résorber, laisse un état de bouillonnement à ne pas négliger. Localement d’autres catégories ont aussi engagé des grèves locales.  Et le mouvement a porté ses fruits puisque le vendredi 1er juin, Pedro Parente a annoncé sa démission pour marquer son désaccord avec la mesure prise par le gouvernement de contenir les prix. Mesure qu’il voit comme un retour de la politique de régulation étatique qu’il refuse. Une décision qui va davantage dans le sens d’une contestation à la réponse gouvernementale que d'une réponse aux attentes des grévistes, et qui affaiblit encore davantage le président non élu Michel Temer.

Alors que l’accord signé avec les camionneurs dimanche 27 mai ne prévoit qu’une baisse provisoire des impôts sur le diesel pendant 2 mois, le prix de l’essence augmentait le 30 ce qui a été perçu par la population comme une trahison. Temer n’a eu en fait aucune marge de manœuvre puisqu’il a été pris dans le chantage politique de Parente qu’il a fini par perdre même si le nouveau président nommé à Petrobrás ne devrait pas changer de stratégie tarifaire.

Enfin,Temer a à nouveau fait appel aux forces armées pour contenir le mouvement en utilisant une mesure légalement discutable et sur laquelle les militaires n’ont pas manqué de communiquer leur inconfort à intervenir sur des dossiers qu’ils jugent ne pas être de leur responsabilité.

Quid des élections ?

A quelques mois du début de la campagne électorale toutes déstabilisation de ce genre n’est pas à prendre à la légère. Mais au vu de la force de ce mouvement il est difficile d’envisager maintenant la possibilité d’une destitution anticipée de Michel Temer, comme certaines hypothèses ont pu le laisser présager jusqu’ici. Si Temer a tenu jusqu’ici, avec un taux d’impopularité « supérieur à celui d’une blatte » tel qu’aiment à en rire certains, il tiendra certainement jusqu’aux élections.

De même, la perspective d’un report des élections semble s’estomper au fur et à mesure que les jours d’emprisonnement de l’ancien Président Luiz Inacio Lula Da Silva s’allongent. Il s’agit en effet pour la droite de l’unique raison viable pour s’engager dans un tel scénario non sans conséquences vis-à-vis de l’opinion internationale. Malheureusement, Lula, toujours donné largement gagnant au premier tour dans tous les sondages, est en prison depuis maintenant plus de 50 jours. Et si le comité des droits humains de l’ONU a annoncé récemment qu’il enquêtait formellement sur les exactions pratiquées au long de son procès, ayant porté atteintes aux libertés fondamentales de l’ancien président, le jugement d’un nouveau recours de la défense par le Suprême Tribunal Fédéral, prévu pour mi-mai a été reporté.

Pendant ce temps la droite se cherche un candidat en mesure de faire plus de 10 % dans les sondages et le candidat d’extrême droite, raciste et anti-droits humains Jair Bolsonaro caracole en deuxième place dans les intentions de vote.

 

Florence Poznanski, politologue et activiste au Brésil

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Photo: Isis Medeiros
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